Faites quelques pas dans Paris et vous apercevrez sûrement cette inscription mystérieuse : « L’amour court les rues ». On vous voit venir, le sourire en coin et l’ironie facile. Photographiée mille fois, cette poésie urbaine ressort au hasard des stories Instagram. Juste un peu de douceur dans ce monde de brutes semble-t-elle dire. Et si au lieu de courir les rues, l’inspiration, elle, arpentait les flux ?

Record d’audience

Le dépoussiérage de la poésie sur les réseaux sociaux, et en particulier sur Instagram, serait-il un passage obligé et nécessaire pour l’avenir de cet art ? Autrefois clamé sur la place publique, il reprend peu à peu place au coeur de la culture populaire. Aujourd’hui, Roméo ne grimpe plus au balcon, lui préférant un post viral aux mille likes. Il se nomme Instapoète et il est fier de l’être.

Lire aussi : Ebook, une légère idylle

Chez Chut, on aime aussi jouer avec le verbe poétique qu’on conjugue en prose ou en vers numérique.

Parmi les poètes 2.0 on recense une foule riche, diverse. On retrouve le lycéen, instapoète à ces heures perdues, composant ses vers sur son smartphone, la it-girl et monsieur tout le monde en reconversion, jusqu’aux maisons d’édition qui emboîtent timidement le pas à tout ce petit monde. Instagram s’est mué en place publique, il suffit que cela tienne dans le fameux carré. Au lieu d’ouvrir un recueil, on s’abonne, la fidélité est au rendez-vous. Mieux que les rayons parfois intimidants d’une librairie, les poèmes sur abonnement fédèrent les digital natives. Verrons-nous naître une nouvelle génération de troubadours biberonnés aux couplets à quatre lignes, aussi visuellement parlants qu’inspirants ?

De la perfection à l’authenticité

Seul sur son strapontin de métro, les yeux rivés sur son écran, on laisse échapper un éclat de rire, ou perler une larme. Tantôt caresse ou tantôt coup d’éclat, la poésie 2.0 se veut intimement universelle mais dispose de nouveaux codes. L’instapoète Leticia Sala parle d’amour en mode millennial, ce qui lui a valu un livre : Scrolling After Sex. Des versets résolument ancrés dans nos codes digitaux comme une ode aux émojis ou encore l’inspiration tirée de ses conversations sur whatsapp.

#scrollingaftersex it's a date hoy en @galeriah2o a las 20:30 ????✍????#poema

Une publication partagée par ????ETICIA SALA (@leti.sala) le

Le réseau social qui doit sa notoriété aux clichés parfaits, est devenu le terrain de jeu des poètes à la sauce millennial, inspirés des réalités de notre temps. Entre chagrins et coups de blues, que l’on jette la première pierre à celui qui n’a pas vécu des hauts et des bas.

Lire aussi : Musique et digital, toujours le bras de fer ? 

De fait, il s’agit de se montrer vulnérable. Le concept est semble-t-il mieux accepté par la génération Z, plus décomplexée que ses aînés à l’idée d’exprimer ses failles ; celle-ci prend ses échecs à bras le corps.

Vous reprendrez bien un peu d’empathie ?

Les réseaux sociaux ont, depuis leur envol, instauré et normalisé cette curieuse manie de révéler au monde les recoins les plus intimes de nos vies. On en serait presque convaincus : trop cachés, on ne peut vivre heureux. Les émotions fortes, du désespoir à la jouissance, font la recette du succès de l’instapoète.

Dans le monde anglophone, les stars du vers numérique sont des spécialistes de l’empathie et apportent du baume au coeur des amants solitaires. Sur les comptes de Nayyirah Waheed, Tyler Knott Gregson, et Rupi Kaur, il suffit de lire les centaines de commentaires par post. La répétition, même pas peur : « Merci j’avais besoin de lire cela ».

La poésie sur Instagram ouvre aussi la voie aux talents pour lui donner un coup de renouveau. Pas de métaphore guimauve chez  l’Instapoète Yrsa Daleyward, qui expose avec vulnérabilité son combat avec la dépression. Avec Rupi Kaur et Nayyirah Waheed, ces jeunes femmes représentent des voix hors cadre, dont la breveté et l’accessibilité sont les meilleurs atouts.

Enfants de la télé

Du côté des irréductibles gaulois, on manie l’ironie avec brio pour le plus grand plaisir des abonnés. Préférant souvent l’humour facile à la pluie d’amour en alexandrins, les comptes de poésie les plus suivis en France oscillent entre sarcasme et nonchalance.

Les détournements de références pop de J’ai pensé à un truc reflètent une certaine insouciance du ménestrel du moment, ambiance télé-réalité assurée. Voyez par vous-même :

Une irrévérence qui donne à dame poésie un sacré coup de jeune. Ici, les grandes vérités du quotidien éclosent au grand jour :

Malgré leur penchant fataliste, les descendants de Baudelaire à l’humour noir réussissent à illuminer nos journées avec leurs poignées de mots bien agencés.

Jusqu’à ce que la data nous sépare

Avenir sur la chute de Rome. #gameofthrones

Une publication partagée par Benjamin Isidore Juveneton (@benisidore) le

Pour ses brèves envolées, l’Instapoète Benjamin Isidore Juveneton s’inspire plus de la violence d’aimer que de la douceur de vivre. Ce pionnier des instapoètes français célèbre les liens humains qui s’effritent et disparaissent au fil du temps.

Le phrasiste préfère anticiper les fins et les ruptures, comme une manière de dire oui à tous les déboires et les déconvenues de l’amour.
Sensible aux réalités de notre temps, dans son « Dictionnaire optimiste », il rend hommage aux femmes fortes :

Bonne maman. . . In #dictionnaireoptimiste

Une publication partagée par Benjamin Isidore Juveneton (@benisidore) le

Malgré son incurable fatalisme, ses éclats d’esprit ont une façon de nous démontrer que chez lui c’est l’espoir qui court les rues.

Pas que des mots d’amour

Du côté féminin on ne peut ignorer la voix hors-pair de Sophie Fontanel. Cette prêtresse de la mode,  écrivaine et Instapoète, taquine avec un malin plaisir sa muse : la mode. Suivre son compte c’est faire entrer dans sa vie une dose d’inspiration décalée. Ici la magie opère dans la description sous la photo, ou même dans ses stories.

Valentiner sans rien de Valentino, moi j’appelle ça « se la Valententer ».
Qui ne valentente rien n’a rien !

Un peu comme avec les génériques de films, il faut lire jusqu’à la fin pour découvrir ses traductions vers l’anglais – un délice pour l’esprit bilingue.

Morning boxe ????

Une publication partagée par Inès Leonarduzzi (@inesleonarduzzi) le

Parce que la poésie se conjugue au quotidien, l’entrepreneuse et Instapoète Ines Leonarduzzi distille ses réflexions de sa voix singulière. Tendance millennial assumée, ses versets intimistes, mais toujours optimistes, relativisent les aléas de la vie, notamment on le devine, de l’entreprenariat.

Un soupçon d’empowerment féministe vient compléter la recette. Ici encore il s’agit de mettre au grand jour sa vulnérabilité, la dédramatiser pour que l’acceptation de soi devienne une force guerrière.

#PeaceOfMyself — We should feel everyday as free and light and fearless as a water drop ????

Une publication partagée par Inès Leonarduzzi (@inesleonarduzzi) le

De son côté, l’Instapoète Adeline Duong traite des soirs de dimanche mal-aimés et de la fierté d’être soi. Elle entend surtout démontrer que nul besoin d’une maison d’édition pour inscrire ses vers dans la postérité numérique.

Quand on se met à construire sa propre maison,
on oublie peu à peu les internats
qui n’ont pas voulu nous accueillir - des cabanes de fortunes
avant le royaume idéal.

Effectivement les maisons d’éditions ne s’enthousiasment pas pour le phénomène, un scepticisme qui risque de coûter cher au monde de la poésie française. À la suite de son nouveau concept vidéothèque, IGTV, le réseau deviendra-t-il une véritable bibliothèque des poètes refusés ?

L'Instapoète, poétiquement engagé

La poésie sur Instagram en 2018, c’est peu de mots pour beaucoup d’images. Ces carrés emplis de couplets à quatre lignes sont des parenthèses de vie. Doublant la perfection à son propre jeu, l’empathie, l’humour et le feel good font aujourd’hui le succès des poèmes 2.0.

Pour certains, le réseau est devenu autant une fenêtre sur un monde biaisé qu’un rempart face à la solitude du quotidien. Une campagne tente actuellement de lutter contre l’addiction du scroll compulsif. Quand on a rattrapé tous les posts depuis la dernière visite, une notification s’affiche nous rappelant au monde réel, oui mais lequel ?

Encore.

Une publication partagée par Benjamin Isidore Juveneton (@benisidore) le

Même s’ils ne reflètent pas la réalité, les réseaux sociaux sont le miroir d’un bon nombre de vérités. Et si c’était là le vrai rôle de la versification numérique ? Devenir un haut parleur, scander les injustices pour que les utilisateurs amateurs de sonnets restent présents dans leur temps. Un remède visuel et lyrique aux maux du siècle, effet instantané garanti.

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Je manie le verbe numérique pour partager les bonnes pratiques social media, et les écueils à éviter. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations, avec ou sans connexion, pour mieux vivre le nomadisme digital !