La pollution digitale, ça existe vraiment ?

Inès Leonarduzzi : La pollution numérique est un sujet encore méconnu, mais oui, le numérique pollue, et beaucoup plus qu’on ne le croit. Mais il est vrai qu’on a du mal à se l’imaginer, probablement parce que le digital est une industrie immatérielle : le cerveau humain n’est pas câblé pour prévenir les dangers qu’il ne voit pas. Pourtant, en parlant de câbles, il en faut bel et bien pour acheminer les e-mails vers nos ordinateurs. Et cela consomme beaucoup d’énergie. En une année, les spams émettent autant de C02 que 3 millions de voitures. Mais cela ne se voit pas, on ne le constate pas visuellement. Alors nous avons tendance à ignorer qu’elle existe. Nous avons réalisé avec l’ONG la première étude institutionnelle auprès des Français qui sera diffusée dans les médias ce mois-ci et les chiffres tendent vers le changement : si 75% des Français ignorent l’existence de la pollution numérique, ils sont 91% à estimer qu’il s’agit là d’un enjeu majeur, une fois la notion expliquée.

Un téléphone portable fait quatre fois le tour du monde, de sa production à son achat.

De quoi parle-t-on exactement avec la pollution digitale ?

Inès Leonarduzzi : Je définis la pollution digitale de manière tripartite, cela permet de bien comprendre ses enjeux et son impact environnemental. La pollution numérique, c’est d’abord la fabrication des appareils électroniques. Les fabricants utilisent notamment des matériaux et minérais rares comme le lithium ou le coltan. 80% du coltan commercialisé, ce matériau utilisé pour les condensateurs des smartphones, est extrait au Congo la plupart du temps dans des mines illégales où travaillent des enfants et cette production engendre des violences terribles dans la région. Autre chiffre édifiant : un téléphone portable fait quatre fois le tour du monde, de sa production à son achat. Et il y a 8,5 milliards de téléphones en circulation dans le monde depuis 2010 et nous sommes 7,3 milliards d’habitants avec à peine 4 milliards d’internautes…

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La deuxième source principale de pollution numérique est également liée à tous nos usages et nos pratiques digitales au quotidien, que ce soit à la maison, dans la rue, les transports ou en entreprise. Une requête Google rejette 5g de CO2 dans l’atmosphère, contre 20g pour l’e-mail. L’utilisation de l’e-mail est un véritable enjeu dans les entreprises. Les data centers qui stockent les e-mails sont très énergivores et essentiellement alimentés en énergie fossiles (gaz, charbon, nucléaire) pour fonctionner en continu. Aujourd’hui, le numérique consomme 16% de la production électrique mondiale. Et ce chiffre évolue de 8,5% par an. Enfin, le recyclage des appareils électroniques est le troisième volet de la pollution numérique. Un récent rapport des Nations Unies indique que nous produisons 44,7 millions de tonnes de déchets électronique, appelé communément e-waste. C’est 166 fois le poids de la Tour Eiffel.

D’où votre volonté de conscientiser ces enjeux avec Digital for the Planet…

Inès Leonarduzzi : Tout à fait. Il y a bien eu quelques articles sur la pollution numérique ces dernières années et aussi des initiatives mais le sujet n’avait jamais été traité d’un point de vue global et fédérateur avec une alliance mondiale. Nous avons donc créé avec Digital For The Planet, le premier global Earth Project de lutte contre la pollution numérique. Cette initiative se scinde en deux :  il y a l’ONG et un cabinet de conseil digital spécialisé sur l’écologie digitale et l’essor des smart cities. Aujourd’hui, nous développons des projets technologiques avec des centres de recherches étrangers aux États-Unis ou en Asie, nous fédérons 1500 start-up et cleantech dans 14 villes du monde. Notre ambition est double et se compose d’un objectif qualitatif et un autre quantitatif. D’abord, se dédier à accompagner entreprises et citoyens dans la conscientisation et la modification des usages numériques. Ensuite, convertir la moitié de l’électricité consommée par le digital — les fameux 16% — en énergie renouvelables d’ici à 2022. J’écris actuellement un livre qui explique dans le détail ce que sont la pollution numérique et l’écologie digitale mais aussi qui raconte toute la genèse de notre initiative, les défis, les risques rencontrés et les solutions que nous préconisons. Il sera publié à l’automne 2018.

Digital For The Planet, c’est donc aussi un cabinet de conseil. Quel message adressez-vous aux entreprises ?

Inès Leonarduzzi : Vous avez raison de parler des entreprises. Elles représentent le premier foyer de pollution numérique en ville. Car tout se passe essentiellement ici, dans les villes. Les entreprises ont un rôle sociétal à jouer dans le développement de la smart city. Nous pensons au sein de notre cabinet de conseil digital qu’une ville intelligente n’est rien d’autre qu’une ville où la transition numérique rencontre la transition durable en y mettant en son cœur les citoyens. Toute technologie et activité numérique converge vers la smart city : c’est-à-dire que la digitalisation dans son ensemble — la fintech, la medtech, la robotique, le machine learning, le social media… — n’a pour autre but que de rendre les villes plus performantes, les connecter davantage aux autres et surtout améliorer la qualité de vie des citoyens qui y vivent. Ainsi la smart city est l’objectif final. Sur la partie conseil, nous travaillons avec de nombreuses villes en France et à l’étranger, notamment en Afrique, et pour cela nous avons développé des outils pédagogiques, des méthodologies et des technologies. Nous collaborons avec de nombreux labs dans le monde qui réfléchissent depuis une dizaine d’années sur le sujet.  Mais avant de mettre sur pied des smart cities, il faut des smart people et des smart companies. Les entreprises sont un reflet social, elles sont les poumons économiques des collectivités, villes et régions, ainsi elles participent de la métamorphose des usages citoyens. En ce sens, elles doivent être les premières sur le sujet — en plus du fait d’être les plus polluantes. Nous avons tout un éventail de services technologiques et d’ingénierie pédagogique pour accompagner les villes et les entreprises vers la nouvelle intelligence : la connectivité, la durabilité et la circularité. D’où notre programme CDC® ou encore Plana, la première intelligence artificielle green dédiée aux enjeux de l’écologie digitale que nous déploierons début 2019.

Concrètement, comment les entreprises peuvent-elles lutter contre la pollution digitale ?

Inès Leonarduzzi : De diverses manières. Dans chaque service, il est possible d’optimiser l’utilisation des outils, rendre circulaire l’énergie et la chaleur générée par les flux électriques, en initiant les bonnes pratiques concernant l’envoi de pièces-jointes par e-mail par exemple, extrêmement polluantes ou les comportements digitaux plus généralement. Les services de communication sont bien sûr particulièrement concernés. Ce sont eux qui donnent le ton pour les bonnes pratiques digitales durables. Nous apportons du conseil sur le choix d’outils IT les moins polluants : tchats professionnels, moteurs de recherche éthiques, etc ou encore accompagnons les DSI sur l’enjeu du recyclage et de transformation. C’est absolument passionnant. Mais au-delà du choix des outils, il est important d’avoir une bonne gestion au quotidien, via des indicateurs que nous développons pour les entreprises pour qu’elles puissent mesurer leur impact digital. Nous sommes par exemple capables de mesurer l’impact énergétique des appareils électroniques et du matériel IT pour challenger leur consommation.

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La RSE des entreprises a tout à gagner à s’emparer de ses problématiques qui fédèrent les collaborateurs, parce qu’elles sont porteuses de sens mais aussi la communication : selon notre étude « Les Français et l’écologie digitale », 80% des français affirment qu’à l’avenir, ils seraient plus fidèles à une marque/entreprise s’engageant sur le sujet. La pollution numérique est le prochain enjeu environnemental mondial, c’est très loin d’être un détail.

Aujourd’hui, le numérique consomme 16% de la production électrique mondiale.

C’est quoi être digital responsable au quotidien ?

Inès Leonarduzzi : Pour ma part, j’essaie d’avoir, par exemple, la même attitude que pour les déchets. Je m’attache à rechercher les circuits courts et diminue le nombre d’e-mails — ce qui a l’avantage de redynamiser le dialogue au travail. Nous utilisons des moteurs de recherches éthiques autant que possible. Cela ne veut pas dire qu’on ne va jamais sur Google, on ne veut pas être dans la cassure radicale des usages, mais dans la conscientisation progressive. Aucun changement constructif qui s’inscrirait dans le long terme ne peut être radical. À la moindre résistance mentale, ce serait le découragement. Je crois aux petites victoires, celles qui motivent et donnent envie de poursuivre l’effort jusqu’à ce que cela devienne un usage commun.

À l’heure où tout va très vite, où les médias ne parlent que de levées de fonds et de startup nation, que pensez-vous du concept de « slow digital » ? Selon vous, digital et lenteur peuvent-ils aller de pair ?

Le digital et le progrès économique lié à celui-ci revêt un aspect particulièrement philosophique. Faire du digital durable ne signifie pas aller moins vite selon moi. C’est davantage rouler plus droit sur la route. On a cette idée préconçue très occidentale qui consiste à penser que si c’est vite fait, c’est mal fait. Pas nécessairement. On s’attache surtout à prendre le temps de comprendre et « faire durer longtemps ». Qu’il ne faut pas confondre avec « faire lentement ». Ce sont deux notions sensiblement différentes. La lenteur est bénéfique pour beaucoup mais peut aussi angoisser et handicaper, et c’est un fait qu’il faut prendre en compte. Il y a des mythes qui lient « durabilité » et « lenteur » qui ne sont plus actuels.

La technologie propose aujourd’hui des solutions à la fois rapides et durables. C’est en ce sens qu’il nous faut être intelligents. Au vu de la place qu’elle occupe désormais, la technologie devrait être promue au stade de sciences humaines si l’on veut lui donner du sens et surtout si l’on souhaite qu’elle soit comprise du plus grand nombre. Et donner du sens, ça n’est pas juste une démarche de sociologues altruistes, c’est aussi et surtout le capitalisme d’aujourd’hui.

Sophie Comte
Sophie Comte
Conteuse numérique
Et si on communiquait autrement ? Je m'attèle à ce projet passionnant, en chuchotant sur le web de ma plume numérique. Egalement cofondatrice des Chuchoteuses, agence de création de contenu.