Il était une fois 

Snapchat.

L’application la plus téléchargée en 2016 a rencontré un franc succès dès 2013. Premièrement auprès des moins de 25 ans de l’époque. Exemple : moi. Un succès tel, qu’elle est devenue très vite l’application préférée des jeunes. Titre obtenu grâce à son instantanéité et la vie éphémère des contenus échangés. À ça s’ajoute l’intimité, du fait du caractère « privé » du réseau social. Ne peuvent voir votre contenu que ceux à qui vous l’envoyez ou ceux qui vous ont en amis, mais si et seulement si vous publiez des storys.

Sur snapchat, tout vous met en confiance. On y est décomplexés. Au pire la bêtise que vous enverrez ne survivra que quelques secondes, ou toute une vie si le destinataire a été assez rapide pour screener à temps. Les amoureux du risque étaient servis. D’ailleurs, à l’époque, il y a donc 5-6 ans, existait le principe de « meilleurs amis snapchat », la liste des trois personnes avec qui vous échangiez le plus de snaps. Une liste qui était accessible à tous vos amis Snapchat. Idéale pour stalker ou vous faire débusquer sur quelles étaient vos proies amoureuses du moment. De nombreux couples n’y ont pas survécu.

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Le but de Snapchat était clair pour ne pas dire précis, il s’agissait précisément du divertissement. L’application s’ouvre directement sur votre caméra, quelques secondes de chargement et vous voilà prêts à shooter et arborer le plus beau filtre du moment. Qu’ils s’agissent du filtre chien ou de l’arc-en-ciel, tous les prétextes étaient bons pour amuser la galerie. Ça grâce à une technologie de reconnaissance faciale qui à l’époque en impressionnait encore plus d’un, dont moi pour ne citer que moi. Les filtres vous rendaient plus beaux, plus luisants, plus drôles ou juste plus ridicules selon les usages. Il s’agissait d’une révolution, la genèse de la m’as-tu-vu-cratie actuelle.

RIP Snapchat (?)

Si ce n’est un fin observateur, qui suis-je pour annoncer la mort de Snapchat avant la délibération de la faucheuse ? Excellente question.

J’ose penser, depuis déjà un certain temps, que l’application court vers la tombe. Ça depuis qu’un terrible et merveilleux événement (je laisse votre point de vue choisir entre ces deux adjectifs) s’est déroulé : l’apparition des storys Instagram.

Car oui, Instagram avait déjà la côte avant les storys. Mais il lui manquait quelque chose. Quelque chose qui simplifierait un parcours utilisateur laborieux : je choisis ma photo-je sélectionne ma photo-je retouche ma photo-je trouve la bio qui ira avec-je demande à mes amis si elle mérite d’être posté-si oui, je poste ma photo. En d’autres mots plus court. Instagram manquait de spontanéité, d’instantanéité.

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Mais heureusement, Snapchat a eu une brillante idée, la réponse parfaite au problème d’Instagram à ce moment précis : les storys. D’un point de vue m’as-tu-vu-cratique, une fois que j’ai l’attention de mon entourage, reste à conquérir celle du monde entier.

« Que l’attrait de mon quotidien résonne jusqu’aux quatre coins du monde et porte ma légende jusqu’aux tympans des mannequins Victoria Secret » aurait écrit Victor Hugo s’il était un millénial. La m’as-tu-vu-cratie s’élève d’ailleurs aujourd’hui au rang de courant artistique, matérialisé par l’ouvrage selfie-centrique de Kim Kardashian. Rassurez-vous ses ventes ne furent pas légion. Mais revenons-en à Snapchat. Bien évidemment que s’accaparer l’idée de Snapchat n’était pas assez pour Instagram, quitte à voler autant tout voler : les filtres, les 24 heures de vie des storys, etc., tout y est passé. Et là où Instagram a été très malin, c’est qu’en plus de ces caractéristiques originelles, ils en ont ajouté d’autres propres à leur réseau social : possibilité de mentionner des comptes ou de diffuser en direct. Mais aussi d’autres, issus de partenariats : la possibilité d’intégrer des GIF sur ses storys (GIPHY) et de la musique (Spotify). Des fonctionnalités vous permettent même de personnaliser vos storys et (donc ?) de renforcer leur « storytelling ».

À ce bouquet déjà bien garni s’ajoute d’autres fonctions maximisant l’interaction, l’instagrammeur qui poste et le vieweur : le Sondage où le viewer est invité à répondre aux questions du viewé, la jauge permettant de quantifier son sentiment envers un contenu en poussant plus ou moins loin un emoji choisi par le viewé, et le compte à rebours qui, si vous cliquez dessus, vous enverra une notification à la fin du temps indiqué.

Mais étonnamment, malgré toutes ses attaques à bout portant, Snapchat survit toujours.

Pronostic vital 

Que reste-t-il de Snapchat aujourd’hui ? Re-étonnamment, bien plus que je ne le pensais. Et vous ?

Fin 2018 l’application a stabilisé son nombre d’utilisateurs actifs à 186 millions. Bonne nouvelle (?) à laquelle s’ajoute un chiffre d’affaires record de 390 millions de dollars. Soit 36 % de plus que l’année précédente, même si cela ne vient pas compenser les pertes des années passées. Pour survivre, l’application prévoit apparemment une refonte, couplée à un virage sur son positionnement stratégique. Les storys, tranches de vie dotées d’une durée de vie de 24 heures, pourraient devenir permanentes. Permanentes ? Qui ne s’efface pas ? Donc, le même principe que les storys que l’on peut mettre en Une sur Instagram ? La boucle est bouclée. Le voleur se retrouve volé à son tour. Un vol qui semble pertinent étant donné les résultats de Snapchat. Alors, oui, il est possible que je me sois fourvoyé, que l’enterrement de Snapchat ne se fasse pas demain. Et heureusement d’ailleurs, je n’ai aucune chemise de propre. Ni l’envie de consoler un collégien en manque de filtre chien. Il me reste malgré tout un peu de compassion, alors je garde une épaule disponible pour les cas les plus désespérés.

Christophe Rédempteur
Christophe Rédempteur
Millénial affranchi
Être de chair et de mots, j’ai troqué mon sang contre un stylo bic. 
Marchand de cerveaux disponibles. Dramaturge.