Les violences, il suffit de commencer à en parler autour de soi pour comprendre que cela touche beaucoup plus de gens qu’il n’y paraît de prime abord et que c’est un sujet dont on ne parle que peu. Selon une enquête Ifop de 2018, au moins 86 % des Françaises affirment avoir subi une agression sexuelle ou à caractère sexiste dans leur vie. Rencontre avec Diariata N’Diaye, fondatrice de l’application App-Elles, et Léa Thuillier, responsable des partenariats et de la communication de l’application HandsAway.

Le soutien à portée de main

Utilisons le numérique et les avancées technologiques dans un but de prévention et de prise en charge. C’est la bonne idée qu’ont eue les fondatrices d’HandsAway et d’App-Elles notamment. C’est à la suite d’une agression dans le métro et face à l’inaction des témoins présents, qu’Alma Guirao décide qu’il est temps d’agir et crée HandsAway en 2016. « C’était avant #MeToo, on parlait assez peu du harcèlement de rue à l’époque, il y avait une vraie omerta à lever autour de ça », précise Léa Thuillier. L’appli a été conçue de telle sorte à pouvoir lancer une alerte géolocalisée, lorsque l’on est victime ou témoin d’une agression sexiste. Cette alerte est alors envoyée aux 150 utilisateurs les plus proches de soi, le but étant d’éviter d’alarmer trop de personnes « pour que l’application ne devienne pas trop anxiogène ». Seuls ceux qui ont téléchargé l’application reçoivent l’alerte et ont ainsi la possibilité d’interagir avec la victime en lui apportant le soutien dont elle pourrait avoir besoin : dans le jargon, on les appelle les « Street Angels ».

Le projet HandsAway va plus loin. L’idée serait de créer une carte pour Paris et la région Ile-de-France qui recenserait hôpitaux, cellules médico-judiciaires, postes de police et associations pouvant prendre en charge de manière juridique ou psychologique les victimes. « On recevait beaucoup de messages de victimes qui nous détaillaient leurs expériences, mais aussi des appels au secours, et on s’est dit que l’application pourrait aussi servir à donner davantage d’informations afin de les aider », poursuit Léa Thuillier. Parce que le problème est aussi là : nombreuses sont les victimes qui ne connaissent pas les aides qu’elles peuvent recevoir, et qui n’osent pas contacter les forces de l’ordre. L’idée de cette carte serait de regrouper tous les services alentours, de manière géolocalisée.

Se prémunir et lutter contre les violences sexuelles

Le sexisme ordinaire est une chose, mais comment aider en cas de danger ? C’est ici que l’application App-Elles intervient.

Toujours selon le principe du bouton d’alerte, l’application contacte automatiquement trois personnes de confiance qui entendent ce qui se passe (la scène étant automatiquement enregistrée en cas de poursuite judiciaire), et disposent d’un suivi GPS en temps réel. « C’est une appli pensée pour les victimes, dont le premier réflexe n’est pas forcément de contacter la police, mais d’abord des proches qui auront, eux, le recul nécessaire afin d’alerter par la suite les secours et fournir les informations », explique Diariata N’Diaye, la créatrice de l’application, également slameuse, dont l’engagement est justement né dans sa musique. C’est en créant un spectacle pour libérer la parole autour de ce sujet, qu’elle réalise que ce sujet des violences touche plus de gens qu’il n’y paraît et qu’il est primordial de briser la glace. « J’ai reçu énormément de témoignages de jeunes de tous âges, qui parlaient souvent pour la première fois. C’est alors que j’ai eu cette idée de rediriger ces personnes vers des structures existantes » explique Diariata N’Diaye.

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Elle crée d’abord l’association Résonantes, qu’elle décide par la suite d’armer « d’outils innovants qui parlent aux victimes et qui facilitent la mise en relation des proches et témoins avec les structures qui proposent des solutions » nous dit-elle.

L’application App-Elles imaginée par Diariata N’Diaye est conçue de manière complète. Elle permet de :

  • entrer en contact avec des structures d’aide
  • s’informer sur les différentes structures présentes autour de soi grâce à la carte géolocalisée Once upon a map, qui répertorie chaque structure
  • aider et conseiller les victimes en attendant qu’elles fassent la démarche de contacter des organismes
  • apporter des informations à destination des proches de victimes afin qu’ils·elles aient les ressources nécessaires pour apporter leur soutien.

Vers une prise de conscience digitale ?

Et si ces applications n’étaient pas seulement destinées aux victimes ? Éduquer et sensibiliser, apporter soutien et aide aux victimes, tels sont les objectifs : « L’idée, c’est de centraliser dans une appli tout ce qui est nécessaire pour trouver les solutions qui existent et faire des proches des supers alliés », renchérit Diariata N’Diaye. Parce qu’en éduquant les proches, on évite de rajouter de la violence aux victimes par des remarques culpabilisatrices ou autres réflexions inappropriées. Et en mettant à disposition les ressources nécessaires, l’information circule plus rapidement et clairement. « Il est possible de porter plainte pour outrage sexiste, mais peu d’utilisateurs.trices le savent », ajoute Léa Thuillier.

D’après une enquête de l’INSEE conduite entre 2012 et 2018, seules 12 % des victimes de violences sexuelles auraient porté plainte. C’est même sans compter celles qui n’en parlent pas à leurs proches. Il est extrêmement difficile à l’heure actuelle de quantifier le nombre de victimes d’agressions. Au-delà d’éduquer proches et victimes, ces interfaces permettent donc aussi d’avoir des chiffres, de collecter des données. Pour Léa Thuillier, la collecte des données est autant quantitative, par le nombre d’alertes ou de témoignages, que qualitative, de par le détail des récits de témoignages. Alors bien sûr, toutes les violences ne sont pas recensées sur les applications, mais on espère qu’à l’avenir, tout le monde disposera de ces outils sur son téléphone afin que l’ampleur des violences puisse être mieux connue.

« L’application ne va pas t’empêcher de te faire agresser » nous dit Diariata N’Diaye – du moins sur du court terme, car à long terme elle pourrait se révéler dissuasive. Mais elle constitue une aide précieuse et non négligeable pour les personnes désœuvrées et peut aider à reprendre confiance. « J’entends des filles me dire qu’elles ressortent grâce à l’appli » poursuit-elle.

Et le numérique dans tout cela a le beau rôle : « Il y a eu une réelle prise de conscience grâce au numérique, la libération de la parole s’est faite via les réseaux sociaux. » confirme Diariata N’Diaye. «  Plutôt que d’utiliser la technologie pour créer des applis qui ne servent pas à grand-chose, je trouve intéressant d’utiliser ces outils pour servir une cause », ajoute-t-elle.

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Ces mouvements sociaux ont permis de faire prendre conscience au grand public de l’étendue des violences faites aux femmes et de l’importance de leurs occurrences, alors même que la plupart des personnes en ignoraient tout. Et pour aller plus loin encore, ils ont permis de légitimer leur importance en montrant qu’ils contribuent au mieux-être des femmes, comme l’ont constaté Léa Thuillier et Diariata N’Diaye. « Ce sont les outils que l’on utilisera demain pour essayer de lutter contre les fléaux de cette société ».

La prudence est de mise

Toutefois, une nuance est à apporter en ce qui concerne l’apport du digital dans ce combat. Comme le précise Léa Thuillier concernant l’utilisation des outils numériques : « ça peut être à double tranchant : oui, la parole est libérée et on gagne en visibilité, mais le retour de bâton peut être très virulent ». Car des personnes malveillantes peuvent parfois se glisser dans l’application, et le fait que cela soit virtuel n’aide en rien à amenuiser les violences verbales, bien au contraire : « du fait qu’ils sont derrière leur écran, les gens se permettent tout et n’importe quoi et ça peut être compliqué à gérer ». La modération est donc un aspect important de HandsAway. Diariata N’Diaye approuve : « il est important de travailler en lien avec les structures de terrain afin de ne pas créer des outils qui se retournent contre les victimes. Il faut être extrêmement vigilant.e.s à ce que l’appli ne servent pas aux agresseurs pour oppresser les femmes. »

 

Comme tous les outils, les applications sont à utiliser de la bonne façon. Il s’agira alors de les aborder avec précaution dans la lutte contre les violences faites aux femmes, mais également dans tous les autres combats. Alors, prenons les armes numériques !

Irina Coyssi
Irina Coyssi
Philo-physicienne numérique
Dans cette ère digitale où l’information circule (presque) aussi rapidement d’un bout à l’autre de la planète qu’entre deux particules quantiques intriquées, je m’attelle à dénicher les infos qui sauront attiser votre curiosité et étancher votre soif d’apprendre.