Question de filtres

Tandis que l’âge d’or des réseaux sociaux teinte nos vies de filtres flatteurs, la pensée du tout-positif et la dictature du tout-va-bien occultent la réalité du quotidien. Sur Instagram défilent les images de vies passionnantes, épanouies, de vacances sans nuages. Le compteur de likes s’affole ainsi que la puissante FOMO, véritable affection des temps modernes. Car ces prismes par lesquels on distille notre image relèvent autant du physique que du mental. Si bien que la science a reconnu la toxicité de la plateforme pour la santé mentale.

Même si le nombre d’Instagrammeurs ne cesse de grimper, 700 millions en 2017, la glorification du narcissisme pathologique commence à faire réagir. Pour passer ce cap, que diriez-vous d’une bonne dose d’autodérision ? Dans un monde où l’empathie est en voie de disparition et la solitude numérique croissante, le rire de soi pourrait bien apporter du baume au cœur.

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C’est précisément sur les incohérences de la vie, entre digital et réalité, que l’artiste Livio Bernardo pose son œil critique. Sur Instagram, où plus de 47 000 abonnés le suivent, le regard de l’autre et l’exhibitionnisme endémique font bon ménage, le « qu’en-dira-t-on » joue le rôle de modérateur. En juxtaposant l’ambivalence humaine à la représentation sociale, Livio dépeint l’urbain dans toutes ses contradictions.

Tout en traitant de sujets proches du monsieur-tout-le-monde urbain, Livio se focalise sur un microcosme bien précis, celui des urbains parisiens. D’ailleurs, ils le lui rendent bien en lecteurs assidus, ils entrevoient leur propre incohérence et s’en délectent.

Une abonnée, Virginie, annonce un avenir proche en commentaire : « Quand je te lis, j’ai l’impression qu’une nouvelle appli a été inventée : elle transforme instantanément une vidéo iPhone en BD illustrée le Polaroïd du futur quoi … »

Autodérision sans moralisation

Dans nos contrées contestataires, la liberté de commenter, de critiquer et même de lancer l’alerte contribue à l’équilibre social, ou parfois à le rétablir. La satire, intimement liée aux évolutions politico-sociales d’Honoré Daumier à Charlie Hebdo, dénonce à coups de crayon incisifs une société hors contrôle et les afflictions de notre temps. C’est ce fameux regard inquisiteur que l’on retrouve sur Livio et la vie moderne.

« Ce que nous sommes et ce qu’ils sont », Livio préfère parler de ceux qu’il croise, fidèle à son leitmov. « Car finalement, on a tendance à parler plus de gens connus que de nous-mêmes. Je m’intéresse à ces petites gens qui ne sont pas aux devants de la scène », clarifie-t-il.

Rendre ces situations publiques, c’est une manière de montrer que ces gestes ou attitudes sont devenus has-been.

Au fil des saynètes, on lit un quotidien semé d’injustices sociales, de racisme banalisé, d’homophobie latente et de sexisme rampant. Les dénoncer de manière engageante sur les réseaux sociaux et faire place à l’autodérision, délie les langues et augmente la vigilance au sein du groupe, comme les urbains parisiens par exemple. « Rendre ces situations publiques, c’est une manière de montrer que ces gestes ou attitudes sont devenus has-been. Quand ces choses sont dénoncées par plusieurs personnes, la contestation en devient encore plus puissante. Après, il faut faire attention à ne pas être dans la morale ou passer pour un donneur de leçon – pour cela il faut aussi savoir doser », tempère Livio.

Bienvenus chez les Parisiens

Livio met en lumière le social cooling, un cocktail de mise en scène sociale de soi et d’auto-censure maladive. De l’or dans le viseur de notre œil critique qui observe le quotidien des autres, et prend plaisir à s’y comparer. Ici, on est bien loin de l’image d’Épinal de notre belle capitale. On découvre des personnages plus vrais que nature : l’étudiante en arts appliqués, l’influenceuse slasheuse, le cadre dynamique aux dents longues, le bobo que l’on croise chez Naturalia, tous y passent. Là où le Larousse décroche, l’imaginaire de l’artiste vient à la rescousse. Il nous est tous arrivé de croiser en soirée un discudragueur fervent pratiquant du commerce équitaz.

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Ces énergumènes tirés du quotidien de Livio défilent sur une véritable bande-son à la justesse tordante. Car Livio parle couramment le « wesh » et le « han », il maitrise même le théorème de Guerrisol. Les personnages s’expriment avec une phonétique sonore, intonation et gestuelle ne font plus qu’un. Quelque chose dont seuls certains grands dessinateurs de BD sont capables. Aujourd’hui, on ne peut penser au Capitaine Haddock sans son « Mille Milliards de mille sabords ». Demain, on se rappellera des jeunes hipsters sur les quais et leur retentissant « Jôre » (“genre” pour le commun des mortels ndlr).
Heureusement Livio assure aussi les sessions de remise à niveau pour ceux qui ne côtoient pas ces personnages que l’on croirait de fiction.

Qui me ressemble me suive


La relation que Livio entretient avec ses abonnés relève d’une complicité naturelle. Par ailleurs, il s’implique personnellement dans ses sujets. « Si je m’en tenais tout le temps à casser la gueule aux autres… ce serait complètement déplacé. Il fallait aussi que je me mette en scène, l’anonymat n’aurait pas fonctionné. Cet exercice ne peut marcher que si je m’implique dans le sujet. Je ne m’épargne pas », explique-t-il.

 

Cet exercice ne peut marcher que si je m'implique dans le sujet. Je ne m'épargne pas.

En évoquant des choses gênantes qui relèvent de l’intime, Livio touche ses lecteurs là où ça coince. Il s’efforce de dénoncer le jugement, les incohérences, les décalages et l’absurdité du quotidien. Les habitués lui envoient des idées depuis le début, une sorte d’intelligence collective incitée par ses appels à sujets par le biais de ses Stories. Il a même créé un label fictif « 100% certifié authentique » pour souligner la véracité des scènes qu’il dessine d’après les suggestions de ses abonnés. Ces derniers ont entre 15 et 35 ans, alors ce n’est pas toujours simple de parler à tout le monde. C’est là que l’angle et le langage se doivent d’être justes. « Même moi je suis largué parfois, heureusement la petite sœur de ma femme qui a 15 ans m’aide à trouver les mots pour parler aux jeunes, car ils font aussi partie de mes abonnés. Ça a beaucoup boosté mon compte de développer ce langage justement », avoue-t-il.

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Parfois Livio réussit même à initier un mouvement intérieur chez certains de ses abonnés. Il reçoit des messages témoignant de l’effet de son travail. Certains passent à l’action, s’autorisent l’autodérision et surmontent leurs freins en voyant que c’est possible de dessiner, de dénoncer, de s’exprimer de manière authentique.

Pour Livio, c’est là que se révèle le pouvoir de publier tout haut ce que les autres aimeraient faire tout bas : « Ce qui m’intéresse, c’est qu’il y a comme une catharsis. Il y a une certaine jouissance qui s’exprime au travers des portraits de connards, d’enfoirés finis, parce qu’ils font ce qu’on n’ose pas faire ».

La justesse du traitement des sujets est une préoccupation permanente chez lui, une obsession pourrait-on dire : « J’ai conscience que je fais partie des privilégiés, je suis Français d’origine italienne, je ne subis pas d’oppression. Il faut donc que j’arrive à bien comprendre les sujets que je traite, il y a toute une phase de réflexion qui m’évite les débordements, et ça c’est le plus important », expose-t-il, circonspect.

On se sent très con... #metro #ratp #decalage #bd #storytelling #eyecontact #préjugés #croisement

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Supermoi

Pour le meilleur et pour le pire, l’être humain a toujours fait preuve d’ambivalence. Mais la tendance sociétale est à la réussite d’un soi parfait et soi-disant authentique, un supermoi. L’adulation côtoie de près la critique caustique à coups de publications interposées. L’important est d’être vu, liké, suivi, peu importe où se situent le vrai et le faux. Si bien que des icônes millennials comme Lena Dunham, la créatrice de la série Girls, prennent régulièrement soin de rappeler la réalité derrière les images.

Livio, qui compte une portion de ses abonnés chez les plus jeunes, les 15-20 ans, analyse leur fonctionnement exhibitionniste décomplexé : « c’est une façon pour eux de savoir s’ils plaisent, s’ils sont dans le game ou assez stylés. C’est une pathologie partagée par la communauté, et donc admise ». De fait, beaucoup ne se rendent pas compte de l’engrenage auquel ils participent. La dépendance est après tout coconstruite par ceux qui en usent, véritables Narcisse 2.0, ils sont pris au piège de l’engagement gratifiant. Tandis que de l’autre côté, dans la vraie vie, l’empathie et l’ouverture vers l’autre manquent cruellement. Il est temps de cesser de nous cantonner au poste d’observateur.

 

Nous avons su nous indigner, protester, estampiller nos réseaux sociaux de #jesuis. Osons prendre le risque d’être qui nous sommes, avec ou sans hashtag. Pour clore notre conversation, « la créativité ressort d’un mimétisme foireux, née d’un échec d’uniformisation », en déduit Livio. Soyons foireux.

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Je manie le verbe numérique pour partager les bonnes pratiques social media, et les écueils à éviter. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations, avec ou sans connexion, pour mieux vivre le nomadisme digital !