La spirale infernale

Nous sommes le 21 janvier 2019, le fameux Blue Monday, jour le plus déprimant de l’année selon les statistiques et les légendes urbaines du web. Je vagabonde sur les réseaux sociaux. Une série de scrolls sur Twitter m’informe qu’en effet on ne parle que de dépression et de motivation aujourd’hui. Les notifications rouges de Facebook m’appellent, je laisse une trainée de pouces levés et commentaires, avant de passer sur Instagram pour ma dose de doubles tapes et un compte rendu des Stories. Puis j’épingle quelques images sur Pinterest que j’aurais pu assaisonner de quelques clichés Snapchat, si j’étais née après 1992… Avant de boucler la boucle sur Linkedin, car mon image professionnelle ne va pas s’entretenir toute seule. Non satisfaite de ma performance, j’enchaîne avec les applications d’informations, de jeux, de rencontres, de remise en forme et de challenges en tout genre. Je remplis tous mes « objectifs » de la journée, je marque des points, décroche des étoiles et en donne. Tous les jours, comme nombre d’entre nous je fais don de précieuses enfilades de minutes à l’autel de la connexion.

L’heure est à l’intervention, il faut me débarrasser de l’automatisme du déblocage d’écran au moindre tintement de notification, ou même de cette folle manie de surveiller l’appareil du coin de l’œil à l’affût du moindre clignotement. Loin de moi l’idée de vous enjoindre à claquer la porte d’internet, comme l’a fait pendant un an l’américain Paul Miller, je vous propose juste de reprogrammer nos vies. Rien de plus simple… Voyons voir.

Combattre le mal par le mal ?

En 2016, les Français consultaient leur smartphone en moyenne 26 fois par jour et 20 % s’en saisissaient dès le réveil. Pas un moment sans sortir mon smartphone pour trouver la réponse aux questions du quotidien : comment rentrer chez moi ? De quoi devrais-je remplir mon frigo ? Quelle destination, dépaysante, mais connectée, choisir pour partir en vacances ? Combien ai-je dépensé ce mois-ci en sorties ? La mode de l’appli a fait de nous des serial swipeurs à l’attention volatile. 2018 a été l’année de prise de conscience, que faire quand nous sommes conditionnés à répondre aux appels de pied des applis ? En télécharger d’autres pour bloquer les premières pardi ! Paradoxal ? Pas le moins du monde ! Nous vous parlions de ces applications rendant du temps aux utilisateurs dans notre billet spécial digital détox. Depuis, vous avez peut-être téléchargé Space ou Time Waste Timer. Votre quotidien est-il désormais fait d’un bras de fer cornélien ? Car l’utilité des applications de déconnexion est relative, suivant l’usage du smartphone et le niveau d’addiction. Entre rappel de temps d’utilisation culpabilisant, assombrissement de l’écran carrément anti-UX et blocage inaltérable pour les plus courageux, même la gamification des objectifs, nous le savons, le sevrage est une affaire de persévérance.

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Qu’en est-il en 2019 ? Vous faiblissez face à vos résolutions numériques de jour en jour ? Et si vous en preniez de la graine pour hacker votre quotidien numérisé ? 2019 verra certainement le retour en force du luddisme, qui depuis la première ère industrielle lutte contre les machines.

Car cette interruption numérique, nous en avons tant besoin : s’obliger à faire des pauses, respirer, porter son attention sur la vie qui se déroule sous nos yeux, dans la rue, à une terrasse de café, vivre sans le filtre de notre smartphone ni l’envie de poster sur les réseaux sociaux. En bref, être à 100 % dans le moment.

Nos conseils pour déconnecter sans application

  • Acheter une montre (non connectée), ou vraiment s’en servir si vous en avez déjà Idem pour un réveil.
  • Valoriser les relations hors connexion et faire la guerre à la multiplication des conversations simultanées. Inutile de répondre à Julie sur Facebook Messenger, Instagram et Whatsapp en même temps.
  • Faire une chose à la fois, le multitasking c’était avant.
  • Réapprendre à s’ennuyer: quand on attend le métro par exemple et en profiter pour travailler sa mémoire mise à mal par notre dépendance au smartphone justement.
  • Donner des rendez-vous précis : un lieu et une heure, inutile de se « redire » quinze minutes avant.
  • Se passer de Google Maps, réveiller l’aventurier qui sommeille en vous. Planifier vos trajets à l’avance, vous allez devenir un As de la navigation de quartiers.
  • Usez et abusez du mode « ne pas déranger » sur votre smartphone et glissez au fond de votre sac. Libérez vos mains, vous n’en avez pas besoin pour traverser la rue.
  • Écrire ses listes à la main. Vous allez voir ça muscle !
  • Convaincre ses amis, le temps d’un café, d’une soirée, de se passer de l’intelligence mobile. Si on ne se rappelle pas de quelque chose, on résiste à la tentation de vérifier l’information sur le smartphone.

Lâcher son smartphone et vivre caché

Se déconnecter, ce n’est pas vivre en dehors du temps, 
c’est prendre le temps de vivre.
Marianne Durano

Retrouver son authenticité, reprendre possession de son temps, in fine être plus heureux. Là réside le but du mouvement de déconnexion, initié au commencement : dans les foyers des cadres de la Silicon Valley. On en vient même à parler d’une ère post-numérique, à y consacrer des conférences remplies de chercheurs qui proposent des théories farfelues sur comment on pourra mieux vivre sans wi-fi, ni data, dans nos vies. Illusoire, car la vérité, c’est que nos vies sont inextricablement liées à internet comme l’écrit Paul Miller à l’aube de son année de déconnexion. Il ne nous reste plus qu’à nous responsabiliser par rapport à nos actions, nos ressentis, car la déconnexion ne dompte pas nos démons, ni n’absout nos péchés.

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Protéger les recoins de notre intimité et de notre humanité à la technologie ne signe pas la fin du numérique. Nous voyons plutôt des efforts des deux côtés : les applications pourraient être repensées de manière éthique, pour ménager l’attention de l’utilisateur plutôt que la monopoliser, en poussant la réflexion sur nos actions en ligne. Verrons-nous croître une manière de construire des systèmes techniques non-addictifs ? Le parcours utilisateur s’en retrouverait bouleversé, moins friand de consommation sûrement. Et ça, pas sûr que les GAFAM et leurs concurrents soient prêts à l’accepter.

Et si nous envisagions nos quotidiens libres de toute influence technologique? Un programme simple, mais pas simpliste. Embrasser la JOMO (joy of missing out – le bonheur de passer à côté de quelque chose), nous permettrait de relativiser notre quotidien, le vivre plus pleinement. On commencerait par regarder avant de traverser la rue tiens, au lieu de marcher les yeux rivés sur nos écrans. La modération numérique pourrait bien nous sauver la vie!

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Je manie le verbe numérique pour partager les bonnes pratiques social media, et les écueils à éviter. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations, avec ou sans connexion, pour mieux vivre le nomadisme digital !