Digital et numérique, retour aux sources

En français, le mot « numérique », dans son sens premier, se réfère à ce qui utilise les nombres. De là, il a acquis un sens plus large, pour désigner une représentation de données. On comprend donc assez bien l’évolution de sens du mot. Dès lors, pourquoi parle-t-on de « digital » de l’autre côté de la Manche et de l’Atlantique ? Pour rappel linguistique, le terme anglais « digit », en fonction du contexte, désigne aussi bien un « doigt » qu’un « numéro » dans sa traduction française. En termes d’histoire de la langue, on peut bien penser que les doigts servaient (et servent toujours) à compter, au moins jusqu’à 10. Il est donc facile de comprendre la relation. Et bien sûr, le mot français « doigt » comme le mot anglais « digit » sont tous les deux issus d’une même racine latine, « digitus » qui désignait bien le doigt, quand « digitalis » désignait « ce qui a l’épaisseur d’un doigt ».

Mais comment arrive-t-on de ces chiffres à parler de digital pour parler d’une montre, d’un réveil ou encore d’Internet ? Il faut prendre le sens numéraire de l’anglais digital, qui désigne un procédé chiffré de représentation de l’information utilisé par divers appareils. Cela concernait notamment un certain nombre de nouveaux objets nés dans les années 70 à 80, qui proposaient un affichage en digital display. Sur votre montre ou votre réveil, vous aviez des petits segments pour former les chiffres, au nombre de sept. Cela traduisait en réalité une façon d’afficher les numéros sur un écran. Toutefois, cet affichage par segment a eu tendance à disparaître, laissant la place à des technologies plus évoluées. On continue ainsi à parler de digital et même de numérique, pour parler d’une technologie actuelle, alors que cela se réfère à une technologie dépassée, nous ramenant une bonne quarantaine d’années en arrière.

Digital, Numérique, même combat ?

Précisons une chose. Pour l’Académie française, parler de Digital au lieu de Numérique est certes une erreur de langage. Mais avouons-le, l’Académie n’a pas toujours son mot à dire face aux usages de la langue, surtout lorsqu’elle a préféré quelque temps, le terme « vacancelle » à « week-end ».

Aussi, faut-il faire la guerre au digital parce qu’il s’agit d’un anglicisme ? Faut-il faire la guerre au numérique parce qu’il ne se réfère plus réellement aux technologies d’aujourd’hui ? Pour l’un comme pour l’autre, il est question de mettre en avant les nouvelles technologies liées à l’Internet et dérivant d’Internet, et au-delà.

En effet, peut-on dire que l’Intelligence Artificielle fait partie du digital, que la réalité augmentée concerne le numérique, que l’Internet ces objets peut également trouver sa place derrière ces deux mots ? Certainement et plus encore. Le digital ou le numérique englobe également les réseaux sociaux, les nouveaux métiers liés à l’Internet, aux logiciels et applications multimédias, etc. Le numérique comme le digital désigne dès lors une technologie qui s’infuse dans notre quotidien, au domicile, au travail, dans les transports en commun, dans les voitures et même sur les vélos. Le numérique est partout ou presque et s’impose, des grandes villes aux campagnes et territoires qui aspirent à profiter également de ses atouts.

Quel avenir pour les mots digital et numérique ?

Comme l’explique très bien Typhon Baal Hammon (le pseudonyme d’un expert en linguistique) sur le site du Blog du modérateur, dans le langage courant, digital et numérique n’ont pas véritablement les mêmes usages. En effet, le terme numérique est plus souvent employé pour parler de la technicité de certains objets. On parle dès lors d’appareil photo numérique, d’une montre numérique, d’un enregistreur numérique ou encore de cadre photo numérique. Dans cet usage, numérique est l’antonyme d’analogique. Les deux termes s’opposent en fonction de la technologie qu’ils décrivent. Dans l’usage, digital, est quant à lui plus englobant. Il désigne presque un art de vivre désormais et une façon de vivre le quotidien, au travail, chez soi, en chemin, dans les transports, dans notre façon d’être souvent/toujours connectés à nos smartphones, à nos ordinateurs, à nos boites mails, aux réseaux sociaux, à nos nouveaux objets connectés, etc. Il s’accroche également à un jargon de métier, où les termes digital contentmarketing digital ou encore digital native sont utilisés régulièrement et où les traductions proposées ont été peu retenues, voire pas du tout envisagées. Dès lors, certains termes associés peuvent prêter à confusion : empreintes digitales peut aussi bien se référer aux lignes du bout des doigts qu’à la présence numérique d’une personne ou d’une entreprise sur Internet.

Au-delà du caractère conflictuel de ces deux mots qui déchainent certaines passions en France, il est bon de se poser la question de l’avenir de ces deux mots. Dans une intervention au sein de Nextdoor Cœur Défense, Jérôme Wallut, associé chez ICP Consulting, expliquait qu’ « il faudrait gommer le mot digital du vocabulaire, parce qu’il fait peur ». Il parlait alors de révolution et de transformation digitale au sein des entreprises. Et de préciser par la suite : « la révolution digitale n’est pas digitale, mais comportementale ». Peu à peu, ces deux mots vont effectivement perdre en sens. Il faut désormais parler de transformation des usages et d’expérience utilisateur, plutôt que de digital ou de numérique. La technologie ne devient qu’un des outils imposés, évidents, tout comme on utiliserait un tournevis et un marteau pour monter un meuble suédois. Et alors que les sens de ces deux mots ont déjà évolué en 40 ans, qu’ils sont déjà impropres par rapport aux technologies auxquelles ils se rapportent, ils pourraient très bien évoluer encore, changer, devenir obsolètes et même disparaître. À suivre.

Aurore BISICCHIA
Aurore BISICCHIA
Conteuse numérique
Cofondatrice des Chuchoteuses, je suis une mordue de l'organisation, une adepte de la communication et un jukebox à mes heures perdues. Amoureuse des arts visuels, je milite pour que la série devienne le 11 ème art et demeure à tout instant passionnée des petits mots comme des grands.