Droping docs

Le nom est évidemment anglophone (contraction de « droping » et « documents »), et le concept nous vient tout droit de réseaux tels que Reddit, 4chan ou encore Pastebin. Le doxing, également orthographié « doxxing », peut se pratiquer à tout niveau, ce qui en fait une discipline vaste et pleine de surprises. On peut l’utiliser pour espionner, menacer, submerger de sms… Quant aux motivations, elles sont multiples. À l’échelon zéro, il s’illustre notamment lorsque l’ego d’un internaute est mis à mal. Dans le cadre des jeux en ligne par exemple, « tu as triché, tu m’as battu, je vais divulguer ton numéro de téléphone sur internet ». Cela vous paraît un peu léger pour en faire une affaire d’État ? Détrompez-vous, le doxing peut aller bien plus loin. En effet, divulguer des informations sur ses amis peut rester dans le domaine de la blague potache, à l’image de toutes ces photos de vous avec un œil plus haut que l’autre sur votre mur Facebook le jour de votre anniversaire.

Le doxing est difficile à évaluer, mais une étude a été publiée aux États-Unis, qui montre que les victimes sont principalement âgées d’une vingtaine d’années, n’ont rien de célèbre et que les informations divulguées sont souvent des numéros de téléphone ou des informations sur la famille.

I will find you, and I will dox you

Les premiers cas de doxing sont apparus, comme dit plus tôt, sur des réseaux qui sont présents depuis le début des internets, sous la forme de « revenge porn ». Fléaux de la toile qui sévissent encore, comme le prouve une récente campagne de sensibilisation. Mais l’histoire qui a exposé aux yeux de tous le doxing est celle d’Amanda Todd : cette adolescente qui s’est suicidée en 2012 suite à de multiples cas de « cyberintimidation ». Elle a posté une vidéo qui explique son geste avant de mettre fin à ses jours. Son histoire montre qu’il est très difficile de fuir son passé numérique et qu’il n’en devient que de plus en plus lourd. L’ampleur de ce témoignage a été considérable car relayé par la presse internationale (la vidéo compte aujourd’hui plus de 12M de vues). Double doxing, Anonymous s’est penché sur l’affaire immédiatement et a trouvé et exposé au grand jour un suspect en moins de 48h. Le bémol ? L’homme était innocent.

Ce procédé relate bien la bassesse dont est capable l’espèce humaine. Telle une meute de loups affamés prêts à dévorer une pauvre biche égarée, les « Doxeurs » attaquent souvent en groupe avec pour objectif un harcèlement constant et massif.

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Cette mise au pilori digitale capture votre univers intime pour le diffuser dans la sphère publique. Cela peut passer par la menace oppressante, quelqu’un qui vous appellerait tous les jours et dont vous n’entendriez que la respiration. Ou bien plus concrète, « la bourse ou la vie » devient « un virement ou je divulgue tes photos compromettantes ». Et quelle serait votre réaction si votre photo se retrouvait sur l’un des célèbres pop-ups « des filles chaudes de ta région t’attendent » ?

Cette méthode d’intimidation est certes inhumaine, mais (tant qu’elle ne va pas trop loin) elle a le mérite d’être efficace. En effet, les personnes qui en sont victimes changent leurs comportements vis-à-vis du world wide web, et adoptent de meilleures pratiques de protections de leurs données.

L'ère de la dénonlation

Acte de malveillance pour certains, devoir éthique pour d’autres, le doxing est ambivalent (entre délation et dénonciation). À l’inverse des exemples cités plus haut, ce procédé peut être considéré comme « bénéfique » pour notre société. À l’image de ces vengeurs masqués qui traquent et dénoncent extrémistes, pédophiles et autres acteurs des maux de notre monde. On retrouve par exemple aux USA des activistes hackers qui divulguent l’identité de membres du KKK. Un compte twitter a même été créé après la marche des Suprémacistes blancs à Charlottesville. Ce compte @YesYourRacist, qui compte plus de 390 000 followers, s’est affairé à identifier les participants à cette marche pour les exposer aux yeux de tous. L’action s’inscrit certes dans une lutte contre l’extrémisme, mais elle a aussi connu son lot de bavures. À l’image de Kyle Quinn, professeur à l’université de Charlottesville qui a été accusé à tort d’avoir participé à la marche, et a été la cible de nombreuses insultes et menaces.

C’est également par le biais du doxing qu’a été révélée l’identité du dentiste qui a tué le lion Cecil, mascotte du parc national Hwage au Zimbabwe. La question de la dénonciation publique est ici sujette à débat, car certes l’action de cet homme est barbare, mais la divulgation sur les réseaux sociaux a généré une haine considérable. Il fut un temps, certains magasins accrochaient les photos des voleurs surpris dans leur établissement, une manière de dissuader et d’exposer le méfait. La différence aujourd’hui est que ce même mur est visible par le monde entier, et que tout le monde peut y laisser son avis depuis son canapé, café à la main.

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Mais comment éviter la dénonciation en ligne quand elle fait partie intégrante de la culture de certains pays ? En Asie par exemple, comme en Corée du Sud, la dénonciation est encouragée, rémunérée même. Il existe d’ailleurs des formations (dont le prix est conséquent) pour devenir un dénonciateur professionnel, dans lesquelles vous apprenez à vous servir de matériel espion. Pour ces détectives en herbe, dénoncer leurs compatriotes peut s’avérer être un réel métier, à temps complet, et qui rapporte beaucoup. Quant au Mali, dénoncer un homosexuel sur internet vous apporterait la protection du prophète. Mais n’accablons pas nos voisins. Il n’y a pas si longtemps, la dénonciation allait bon train. Qu’aurait donné une dénonciation 2.0 sous le régime Nazi ?

House of cards

Après les menaces, vengeances et autres délations, attaquons-nous maintenant à un sujet plus léger : la politique bien sûr. Bien évidemment, le doxing touche aussi les plus hautes sphères de notre société. Si tout évolue avec le digital, pourquoi pas les techniques de propagande ? Si l’on attribue la vague des fake news à Donald Trump, son homologue Russe n’est pas en reste. On parle ici de doxing d’État. En Russie, c’est le KGB qui a instauré ce genre de procédés, appelés Kompromats. Ces derniers sont devenus un outil d’humiliation publique. À l’image de la vidéo des ébats entre l’ancien bras droit de Vladimir Poutine (devenu par la suite son opposant) et son assistante, diffusée sur une chaîne nationale à une heure de grande écoute. Autre fait marquant où la manipulation des images peut aller très loin : l’histoire de Yoann Barbereau, cet ancien dirigeant de l’Alliance française d’Irkoutsk, à qui l’on a volé, puis truqué des photos personnelles pour l’accuser de pédophilie. Il a toujours clamé son innocence mais a dû faire face à une possible peine de 15 ans de colonies pénitentiaires en Russie, doublée d’un mandat Interpol.

Malgré les efforts de certains réseaux comme Facebook ou Instagram qui ont mis en place des algorithmes favorisant le contenu positif, le doxing ne cesse de prendre de l’ampleur. Si la lecture de cet article a mis votre amygdale en alerte, finalement, ce n’est peut-être pas plus mal. Mais il y a de l’espoir, empruntez la voie 9 ¾ et suivez les conseils du Rabbin des bois, Hacker-bienfaiteur, qui expose dans une interview pour Konbini qu’il est facile de récupérer vos informations et comment vous pouvez vous protéger.

Sébastien Michel
Sébastien Michel
Rédacteur protéiforme
Amateur de bon mots, féru d’absurdités en tout genre, fine fleur du sud ayant quitté le soleil pour proposer ses métaphores à la capitale.