De la télévision à la tablette, la différence

Les impacts de la télévision sur le jeune enfant sont aujourd’hui démontrés par de nombreuses études. Selon les spécialistes du développement de l’enfant, visionner la télévision n’est pas mauvais en soi : c’est le contexte dans lequel celle-ci est regardée et les contenus qui en déterminent les effets. Ainsi le visionnage précoce et non accompagné de la télévision semble avoir des conséquences négatives sur le développement langagier, relationnel ou encore attentionnel de l’enfant. Ces effets négatifs semblent en partie s’expliquer par le manque d’autres activités, et particulièrement le manque d’interactions avec les proches, que le visionnage passif génère. Ces constats sont facilement transposables aux écrans mobiles.

Cependant il existe une réelle différence entre la télévision et la tablette : l’interactivité ! La télévision fige l’individu et ne permet aucune interaction, l’enfant est alors « passif » à une période pourtant sensible du développement durant laquelle l’interaction du jeune enfant avec le monde qui l’entoure est primordiale. À l’inverse les écrans mobiles tels que la tablette ou le smartphone favorisent une approche stimulante dans laquelle intervient l’interactivité et le contrôle actif par le geste, associée à des retours visuels et sonores. Les applications à vocation pédagogique ou de divertissement se multiplient expliquant ainsi leur succès chez les enfants (et les parents !).

Enfants et numérique, d’habitudes en habitudes

Une étude menée par la Fondation pour l’Enfance en 2018 a permis de mettre en avant les habitudes numériques des enfants âgés de 0 à 6 ans. Dans cette enquête réalisée auprès de 500 familles, les constats sont détonants : la moitié des enfants (âgés de moins de 6 ans) utilisent un écran numérique mobile au moins une fois par semaine.

Pourtant, seulement un tiers des parents interrogés se dit favorable à l’usage d’une tablette ou d’un smartphone par le tout-petit. La quasi-totalité des familles se dit préoccupée par des risques tels que l’addiction, l’isolement, la diminution des activités extérieures ou encore l’hyperactivité. Si l’utilisation de ces outils est majoritairement accompagnée par l’adulte durant la petite enfance, cet accompagnement diminue avec l’âge.

La détente et le plaisir sont souvent associés à l’utilisation de ces outils considérés alors comme des moments de loisir pour l’enfant. Leurs usages principaux sont ainsi les dessins-animés et les jeux dits éducatifs ou divertissants. Dans le premier cas, l’usage est alors proche de la télévision, d’où l’intérêt des politiques publiques à véhiculer des messages et des campagnes de sensibilisation.

Des politiques publiques qui mettent le holà ?

Télévision

Depuis 1999, l’Académie Américaine de Pédiatrie recommande que les enfants de moins de 2 ans ne soient pas exposés aux écrans. Ce n’est pourtant qu’en 2008, et donc peu avant l’explosion de la tablette (la sortie de l’iPad date de 2011) que le Ministère français de la Santé limite la diffusion des programmes télévisés dédiés aux bébés.

Éducation Nationale

Depuis 2015, les outils numériques sont inscrits au Bulletin Officiel de l’École Maternelle dans le cinquième domaine d’apprentissage intitulé « Explorer le monde ». Il est cité « Le rôle de l’école est de donner [aux enfants] des repères pour en comprendre l’utilité et commencer à les utiliser de manière adaptée (tablette numérique, ordinateur, appareil photo numérique…).

Académie des Sciences

Dès 2013, l’Académie des Sciences publiait un rapport intitulé L’enfant et les écrans et émettait des recommandations. Ainsi les spécialistes réunis dans ce groupe de travail énonçaient que les jeux dits « éducatifs » sur tablette peuvent aider l’enfant à« privilégier alternativement le réel et le virtuel (le semblant’) ».

Société Française de Pédiatrie

Face à l’explosion de l’utilisation des écrans chez les jeunes enfants, les gouvernements nord-américains ont décidé de proposer des mesures fortes. Ainsi l’Académie Américaine de Pédiatrie et la Société Canadienne de Pédiatrie recommandent, respectivement depuis 2016 et 2017, de limiter le temps d’écran à une heure par jour pour les enfants de 2 à 5 ans en insistant sur le fait de privilégier les contenus de qualité. Prenant exemple sur l’Académie des Science et l’Académie Américaine de Pédiatrie, la Société Française de Pédiatrie publie en 2018 ses recommandations à destination des pédiatres et des familles. Voici les 5 messages énoncés par le Groupe de pédiatrie générale :

  • Comprendre le développement des écrans sans les diaboliser.
  • Des écrans dans les espaces de vie collective, mais pas dans les chambres des enfants.
  • Des temps sans aucun écran.
  • Oser et accompagner la parentalité pour les écrans.
  • Veiller à prévenir l’isolement social.

Des messages trop alarmistes ?

Face au manque de recul concernant l’impact de l’utilisation des outils numériques par le jeune enfant, certains spécialistes émettent des messages qui peuvent être perçus comme alarmistes. Le Docteur Ducanda diffuse en 2017 une vidéo sur YouTube pour alerter sur les risques liés aux écrans. Dans cette vidéo polémique, le Dr Ducanda avance qu’une exposition massive des écrans (plus de 6 heures par jour) peut engendrer de « graves symptômes cliniques ». Même s’il met en avant les risques liés à la surexposition aux écrans, ce positionnement, très alarmiste, et non documenté scientifiquement, peut aussi avoir un effet culpabilisant chez des familles parfois démunies face aux outils numériques.

En parallèle, Serge Tisseron, psychiatre reconnu pour la règle 3-6-9-12 qui a largement inspiré la Société de Française de Pédiatrie dans la publication de ses recommandations, tient un discours plus nuancé sur l’usage des écrans. Ainsi, conscient des enjeux numériques de notre société, le Dr. Tisseron prône alors un usage « raisonné » et« accompagné» des écrans chez le tout-petit.

  • Avant 3 ans jouez, parlez, arrêtez la télé.
  • De 3–6 ans limitez les écrans, partagez les en famille.
  • De 6–9 ans créez avec les écrans, expliquez lui les écrans.
  • De 9–12 ans apprenez lui à se protéger et à protéger ses échanges.
  • Après 12 ans restez disponibles, il a encore besoin de vous.

Il est important de noter que les discours actuellement avancés par les pédiatres ne sont pas toujours appuyés par des « preuves scientifiques », et doivent ainsi être considérés avec nuance. En effet, les tablettes faisant partie de notre environnement et de celui des tout-petits depuis moins d’une dizaine d’années, les travaux en psychologie du jeune  enfant sur le sujet sont peu nombreux, et n’ont pas encore le recul nécessaire pour offrir des conclusions claires et robustes. Malgré cela, la communauté scientifique s’est attaquée à la question ces dernières années, et défend un point de vue plus optimiste sur l’usage du numérique chez les tout-petits.

Des chercheurs plus optimistes

Olivier Houdé, professeur de psychologie du Développement à l’Université Paris Descartes porte un discours plus optimiste sur les écrans. Selon le chercheur, les écrans interactifs peuvent posséder des vertus pédagogiques telles que le développement des capacités d’attention visuelle sélectives, de la “théorie de l’esprit” ou encore permettre à l’enfant de devenir moins égocentré et de communiquer à distance.

L’écran interactif, un outil d’apprentissage pour le jeune enfant ? Plusieurs études récentes montrent que l’écran interactif (et non le visionnage passif) pourrait par exemple être efficace dans l’apprentissage de nouveaux mots chez le jeune enfant. L’effet de l’apprentissage serait alors plus élevé chez les enfants âgés de plus de 2 ans. Attention, ici encore, le contexte est très important : les effets positifs de l’utilisation de l’écran interactif sont particulièrement forts lorsque l’enfant est accompagné d’un adulte qui guide son apprentissage.

L'écran n’est pas mauvais en soi : c’est le contexte dans lequel il est regardé et les contenus qui en déterminent les effets.

Vers un autre numérique

L’Éducation Nationale l’a bien compris, l’école maternelle ne peut se substituer de la culture numérique. Cependant, l’utilisation pédagogique du numérique à l’école pour la petite enfance se limite actuellement aux écrans, des écrans qui font encore et toujours débat. Peut-on penser un numérique pour la petite enfance autrement, un numérique qui allierait apprentissage actif et interaction avec les proches, éléments clefs du développement ?

Des projets liants tangibles et numériques permettent de proposer des solutions alternatives à l’éducation au numérique. Le projet Colori permet par exemple d’apprendre à coder sans écran dès 3 ans grâce à la manipulation nombreux dispositifs ludiques et pédagogiques développant la pensée algorithmique de l’enfant. Ovaom, projet d’instruments sonores, permet de moduler et de créer du son à partir de gestes. Les matières à apprendre développées par les designers Claire Eliot et Marion Voillot permettent de parler de sensations et d’émotions tout en apprenant les bases de l’électronique. KutiKuti offre également la possibilité aux enfants d’apprendre l’électronique en faisant avec les mains, ce qui permet à l’enfant de développer également sa motricité fine. Enfin le projet de Lunii permet d’éveiller l’imaginaire de l’enfant en racontant des histoires et tout cela avec un minimum d’écran.

Conclusion : écrans & jeunes enfants, que retenir ?

  • Déculpabiliser les familles : l’écran (ou la tablette) n’est pas mauvais en soi ! Il faut adapter son utilisation à l’âge de l’enfant et aux habitudes de chaque famille, tout en privilégiant des contenus interactifs et une utilisation accompagnée par l’adulte.
  • Un grand besoin de données scientifiques : nous disposons actuellement de trop peu d’informations sur les conséquences de l’utilisation des écrans, et plus particulièrement des tablettes. Afin de stopper les discours infondés, il est nécessaire que la communauté scientifique s’empare encore plus activement du sujet.
  • Vers un autre numérique : en alliant tangible et numérique, de nouveaux dispositifs pédagogiques permettent à l’enfant de découvrir toutes les potentialités du numérique tout en lui permettant d’explorer le monde qui l’entoure en stimulant ces sens, sa créativité en interaction.
Marion Voillot & Lisa Jacquey
Marion Voillot & Lisa Jacquey
Chercheuses numériques
Toutes deux doctorantes au Centre de Recherche Interdisciplinaire de Paris (Université Paris Descartes), Lisa Jacquey, spécialiste du développement du jeune enfant et Marion Voillot, designer-chercheure ont co-fondé le projet Premiers Cris. Premiers Cris est un collectif interdisciplinaire de recherche collaborative sur la petite enfance par le numérique qui réunit chercheurs, familles et professionnels de santé et d’éducation pour répondre aux questionnements de ceux qui prennent soin des tout-petits.