Entourage est une application qui vise à faire se rencontrer les gens de tous les jours avec les sans-abris. Entourage, à l’origine, c’est l’initiative d’un homme qui voulait faire bouger les choses. Qui ne voulait pas juste être spectateur, mais acteur. Et qui voulait rendre chacun d’entre nous acteur. Jean-Marc Potdevin, issu du domaine de la Tech, croit en la technologie positive. Une technologie qui rend service à l’Homme au lieu de l’aliéner. Entourage, c’est avant tout une association avant d’être une application. C’est une initiative globale qui souhaite sensibiliser et surtout sociabiliser. Casser les préjugés et rapprocher les gens. Loin des traditionnels réseaux sociaux, c’est un « réseau de chaleur humaine ».

La plupart des gens n’osent pas engager la conversation avec un sans-abri ou encore leur donner de la nourriture sans trop savoir ce dont ils ont besoin. Claire Duizabo, responsable communication et communauté chez Entourage, nous explique qu’ils ont croisé une fois un sans-abri qui avait 10 sandwichs, mais qui n’avait que des chaussures trouées. Rentrer en contact, créer un lien, organiser des évènements pour parler vraiment, lancer une demande ou une proposition sur le site, tout cela va permettre de savoir ce dont chacun a besoin. Savoir que Sarah voudrait appeler son fils qui vit dans une autre ville, que Philippe souhaiterait des piles pour écouter la radio, ou qu’Aleksander aimerait juste pouvoir discuter avec quelqu’un pour son anniversaire.

Comment ça marche ?

Sur l’application, on trouve une carte notamment. Divers points qui permettent de subvenir aux besoins essentiels sont répertoriés par proximité : eau, nourriture, lit, vêtement, douche, etc. Un sans-abri peut ainsi les consulter ou vous pouvez les lui renseigner. Mais on trouve aussi sous deux codes couleurs les demandes et les propositions. Les demandes sont en orange. Par exemple, Kevin a besoin de chaussures en 45. Mohamed a besoin de pantalon en 42. Maria a besoin de produits d’hygiène féminine. Et en bleu, on trouve les propositions. Un pique-nique est organisé à Clichy. Sabrina propose des vêtements pour enfants à donner. Huguette propose des produits d’hygiène corporelle (savon, shampoing, etc.).

Nous avons contacté Claire Duizabo d’Entourage pour en savoir davantage sur cette initiative qui sort du lot et qui gagne à être connue.

Est-ce que vous pensez qu’une démarche similaire aurait été possible IRL, sans les smartphones et la technologie ? Comme les Petits Frères des Pauvres par exemple ?

Claire Duizabo : C’est une coïncidence heureuse que vous parliez de ça, car nous préparons une collaboration justement avec eux. Mais du coup oui et non. Oui, parce que les associations et l’État ne nous ont pas attendus pour prendre le problème des sans-abris en compte. Et non, car la démarche est un peu différente. On souhaite engager les personnes lambda, vous, lui, elle, moi. On souhaite leur faire comprendre que oui, ils peuvent faire quelque chose. Qu’ils ont quelque chose à offrir, sans y passer leur week-end complet ou devoir faire des maraudes. On souhaite solliciter le quidam !

Est-ce que vous pensez que les mœurs ont changé, que les gens sont davantage prêts pour ce genre de démarches ?

Claire Duizabo : Je pense que l’activisme et l’engagement ont muté. Les générations précédentes allaient dans des associations, donnaient de leur temps, s’investissaient beaucoup en temps ou en actions. Les gens ont toujours envie d’agir, mais ils voient les choses de façon un peu dichotomique. Pour eux, il y a les gens engagés et les autres. Et à notre époque, on a aussi l’impression de courir partout et surtout après le temps. On n’a moins l’impression de pouvoir s’engager de la même manière que nos ainé·e·s. Et quand on parle de la cause, souvent les gens ne savent pas comment aider. Ce sont donc ici plusieurs freins à prendre en compte.

Est-ce que le fait que ce soit une application facilite les choses ?

Claire Duizabo : Le choix de l’application comme format est ce qui nous a semblé le plus pertinent face à ces défis multiples. Déjà chacun est libre de s’engager comme il veut, ça peut être pour répondre à une demande de don, pour partager un café ou organiser un pique-nique. Autre levier, c’est facile d’accès, c’est dans la poche de chacun. Ce qui est d’ailleurs gagnant-gagnant. L’application, c’est un accès constant via votre téléphone. Vous imaginez ? Un smartphone qu’on a quasiment toujours sur nous et multiplié au nombre de personnes membres. Premièrement, ça donne une sacrée mobilité, donc la possibilité de couvrir plus d’espace. Deuxièmement, ça fait une sacrée force active. C’est une ressource formidable !

Mais pour faciliter tout ça, on se propose aussi d’accompagner les gens. Avec Simple comme bonjour aussi, on apprend aux gens à surmonter leur peur, leurs préjugés, leurs idées fausses. On leur donne des réponses, on les conseille sur ce qu’il faut faire et ce qui est déconseillé. L’application, c’est un peu la concrétisation de tout ça. On permet aux personnes lambdas, qui ne se définissaient pas comme des personnes engagées, de faire partie de la solution.

Entourage appli pour venir en aide aux SDF

Est-ce qu’il y a beaucoup de SDF et de sans-abris sur votre application ?

Claire Duizabo : Oui, assez. On a remarqué, à la surprise de beaucoup, qu’une majorité avait des smartphones et était donc capable d’accéder à l’application. Mais il y a une distinction à faire. Les SDF, Sans Domicile Fixe, qui n’ont donc pas d’adresse fixe, en ont en effet davantage en leur possession. Les sans-abris, c’est un peu plus compliqué. Ils ont souvent des téléphones, mais des smartphones, c’est difficile à dire.

Certains membres demandent des objets ou services pour des SDF ou des sans-abris de leur part. Est-ce que certain·e·s se rendent dans des cybercafés pour pouvoir se connecter sur la version d’Entourage accessible via un ordinateur ?

Claire Duizabo : Oui, c’est vrai. Et c’est encourageant. Cela veut aussi dire que l’application encourage même les gens à se faire le relai, le messager des besoins d’une personne auprès de la communauté. Il est vrai qu’on ne touche pas tout le monde, en tout cas pour l’instant. Les cybercafés sont trop chers en général pour les SDF ou les sans-abris. Je sais par exemple qu’il y a des postes internet dans les foyers d’hébergement d’urgence, mais il y en a si peu que l’accès à tous est rendu compliqué. En revanche, on nous dit souvent que les gens se rendent en bibliothèque pour avoir accès à un ordinateur ou internet. C’est le plus simple et le moins onéreux.

En ce qui concerne quelques points de savoir-vivre en lien avec la sécurité et l’humanité ?

Claire Duizabo : Les sans-abris ne sont pas différenciés des riverains lambdas sur l’application. On ne veut pas faire de distinction. Le but, c’est de rapprocher les gens, de créer du lien, de montrer qu’on est tous voisins. Pas de stigmatiser davantage.

On a aussi à cœur la sécurité des personnes sans-abris ou SDF. En effet, dans la rue, cela peut être dangereux. Les gens peuvent devenir violents. Les femmes peuvent être prises pour cible de violences sexuelles. C’est pourquoi il est important de ne pas décrire la personne ou le lieu exact où elle se situe. Il n’est pas question d’une appli pour signaler, mais d’une appli pour créer du lien. Du coup, pas de géolocalisation et on encourage les membres à ne pas donner de descriptif précis ou d’identification.

Qu’est-ce qui vous différencie des autres réseaux sociaux ?

Claire Duizabo : Tout d’abord, il y a l’idée de technologie positive. L’appli est un prétexte pour créer du lien. Une fois que les personnes peuvent se rencontrer, le téléphone retrouve sa place dans notre poche et laisse place au lien qui se crée dans le moment présent. On souhaite que la démarche soit l’inverse de Facebook, on veut qu’elle pousse les gens à se rencontrer en vrai pour ensuite s’effacer.

Souvent, les réseaux sociaux, on vous suggère des « amis » ou « contacts » venant de cercles sociaux que vous connaissez déjà, s’intéressant à des sujets que vous aimez déjà. Ici, on sort de ce qu’on connaît, il n’y a pas d’algorithmes de recommandation, pas de gens qui vous sont familiers. On va à la rencontre de ce qu’on ne connaît pas.

Pouvez-vous nous parler également du Comité de la rue ?

Claire Duizabo : Oui, ce qui nous tient à cœur aussi, c’est le comité de la rue. Ils font partie intégrante de l’équipe décisionnaire de l’association Entourage. Le comité est constitué d’actuels ou d’anciens sans-abris. Cette co-construction, c’est important pour nous, car ils connaissent le sujet, ils savent ce que c’est d’être dehors. Qui de mieux pour pouvoir identifier les points importants ?

Ce sont aussi eux qui viennent offrir leur témoignage quand on intervient dans les lycées pour sensibiliser à la cause. C’est aussi ça notre objectif, sensibiliser, pour faire comprendre aux gens qu’ils peuvent agir. Pour leur faire comprendre qu’ils font partie de la solution.

Entourage nous offre une belle leçon d’humanité et de technologie au service de l’Homme. L’application n’a pas vertu à centraliser toutes les actions : maraudes, dons, associations, assistance sociale. Cependant, en vue des membres associatifs actifs sur l’application, des partenariats et des actions, l’application n’est pas exclusive. C’est une vraie communauté qu’elle crée et chacun a son rôle à jouer. Car elle a surtout à cœur de leur redonner, de nous redonner un peu d’humanité, en créant ce lien parfois difficile à tisser.

Gwendoline WEBER
Gwendoline WEBER
Ménestrelle numérique
Oscillant entre galéjades giffesques, modération bienveillante, veille im-pertinente, haikus récréatifs et designs amuse-oeil. VENI VIDI SHARED