L'intelligence artificielle est de toutes les conversations depuis quelques années. Comment êtes-vous arrivé à l'appliquer à l'agriculture ?

Eric Jallas. Ce qu’il faut savoir, c’est que l’intelligence artificielle et en particulier celle dont on parle le plus souvent est un vieux concept. On parle surtout de machine learning, qui lui date des années 60 ou 70 environ. Nous savons que cet anglicisme désigne la capacité d’une machine à apprendre d’elle-même, mais comment ? Constitué de réseaux de neurones artificielles, la machine s’alimente de données brutes. Ces informations sont ensuite converties en algorithmes qui eux sont comparés à la réalité. En fin de compte, le machine learning repose sur une logique de classification.

En fait, il y a trois grands types d’intelligences artificielles basées sur le machine learning: la robotique, le connexionnisme (aussi appelé intelligence artificielle de type biologique) et l’intelligence artificielle de type symbolique. C’est dans cette troisième approche que nous nous sommes engagés pour nous rapprocher au maximum du processus intellectuel que peut avoir l’homme. Par exemple, quand un enfant apprend ce qu’est un chat, il absorbe tout un tas de caractéristiques qui lui permettront de reconnaître l’animal. L’approche symbolique fonctionne de la même manière avec des ensembles de caractères fondamentaux : la machine apprendra qu’un chat est un être vivant qui se déplace à quatre pattes, qu’il est d’une certaine taille, etc. Ce concept est le plus efficace, grâce à son système de classification, il est vrai partout et surtout il permet de travailler sur des scénarios futurs.

Au début des années 80, je travaillais en tant que biométricien, le métier s’apparente au « data scientist » d’aujourd’hui. L’idée au départ était d’appliquer l’intelligence artificielle à l’agriculture dans les pays en voie de développement. Dans des continents comme l’Afrique, il est très difficile d’y transposer le mode de développement de l’agriculture par l’innovation matérielle (mécanisation, tracteur, épandeur, pulvérisateur) tel qu’il a été fait en Europe. Je me suis dit que c’était peut-être plus simple d’innover par un moyen immatériel, avec l’intelligence artificielle qui est bien plus simple à mettre en œuvre, car les coûts et les investissements sont bien plus faibles.

Sur votre homepage, vous mentionnez que 300 000 vaches sont connectées par vos services, qu’est-ce que cela veut dire ?

Eric Jallas. L’une des difficultés de l’approche symbolique est le besoin de précision de la donnée d’entrée. Or, nous nous sommes aperçus que les agriculteurs n’étaient pas toujours précis dans l’utilisation de leurs systèmes.

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Pour reprendre l’exemple de la vache, nous nous intéressons à son comportement quand il diverge de ce qui est théoriquement attendu (dormir, se nourrir, ruminer et se déplacer). Les capteurs qu’elle porte en collier autour du cou vont relever des informations qui nous permettent de déterminer la cause de leur attitude. Ainsi, il est possible de savoir en temps réel si la vache va mettre bas, si elle est en chaleur, si elle a un problème d’alimentation ou si elle a été maltraitée. Les agriculteurs sont informés de ces changements de comportements par des alertes et un rapport sur leur tableau de bord. Comme l’agriculteur est prévenu des risques à venir, il peut faire des simulations et prendre une décision informée.

Est-ce cela l’agri intelligence ?

Eric Jallas. Oui. Dans le cadre d’une approche symbolique comme celle d’ITK, on cherche à décomposer les fonctionnements complexes tels que les systèmes de production agricoles en de plus petits éléments qui finiront sous forme d’équation mathématique. Ensuite, l’ensemble de ces équations permettra de créer le jumeau virtuel d’une parcelle avec lequel nous pourrons simuler des situations. Puisque l’agriculture est un métier très risqué qui demande beaucoup de capital, cette capacité d’anticipation est fondamentale. La seule façon de répondre aux vraies questions est d’avoir une approche qui peut s’articuler dans un environnement extrêmement variable et être efficace dans le temps. Ainsi, les agriculteurs peuvent se concentrer sur l’essentiel et améliorer leurs approches et éventuellement changer leurs pratiques. Ça, c’est de l’agri intelligence.

Dans le contexte de l’urgence du réchauffement climatique, quel plan d’action propose ITK pour les agriculteurs ?

Eric Jallas. On a beaucoup publié dans le cadre de la récente canicule pour informer les agriculteurs. L’un des problèmes récurrents est le fait que l’on irrigue trop et au mauvais moment. Or, l’eau est la gazoline du système d’agriculture. Le débimètre de Vintel que nous avons développé et que nous fournissons avec le service peut être mis en place dans les parcelles pour savoir exactement la quantité d’eau qui a été irriguée. Cela a permis à certains agriculteurs de diminuer jusqu’à 40% de leur consommation d’eau.

Pour prendre un autre exemple, vous avez peut-être entendu que lors de la canicule il y avait eu des incendies de parcelles à cause de l’usage du soufre. Il faut savoir que le soufre et le cuivre sont pulvérisés de manière systématique. Si les agriculteurs avaient été prévenus par les informations que nous collectons, ils auraient su qu’il n’y avait justement pas besoin de mettre du soufre.

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C’est là où une approche symbolique est particulièrement pertinente. À l’inverse de l’intelligence artificielle de type biologique qui puise dans les exemples du passé, l’approche symbolique combine les éléments descriptifs dont elle dispose pour être efficace dans une situation comme la canicule sans précédent que nous venons de vivre.

Vous défendez la mixité en entreprise. En tant qu’employeur, que faites-vous pour augmenter le nombre de femmes dans vos équipes ?

Eric Jallas. La mixité est cruciale pour plein de raisons. La première chose que j’ai constatée est qu’il y a une trop grande majorité de garçons dans les écoles. La deuxième chose est que le numérique est un métier assez pauvre du point de vue littéraire. Objectivement, dans l’écriture d’un programme, le vocabulaire reste limité. Est-ce lié à la culture ? Est-ce un facteur qui dissuade les femmes ? Ce qui est certain, c’est que c’est un métier très masculin. Les femmes apportent des qualités qui ne sont pas présentes aujourd’hui dans le numérique : une vision moins normative et des approches plus suivies par exemple.

Chez ITK, 38 % de nos salariés sont des femmes et nous visons les 50 %. D’une part, nous nous apercevons surtout qu’elles ont une approche plus structurée dans le temps, tandis que les garçons passeront d’un sujet à l’autre. De manière générale, il est dit que les femmes sont plutôt multitâches et les garçons monotâches, mais mon observation me fait douter de la véracité de cette idée reçue. Un garçon va écrire un code et passer à la suite, tandis qu’une jeune femme va s’assurer que le code qu’elle a écrit est parfaitement rigoureux.

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D’autre part, chez ITK beaucoup de femmes occupent des postes à responsabilités, notamment chez les chefs de projet. Ce qui paye, ce n’est pas la capacité à résoudre des équations, mais à avoir une vision plus inclusive de la situation. À partir de ce constat-là, c’est la synthèse qui compte, l’intérêt ne réside pas dans la qualité de la réponse technique, mais dans l’accessibilité de l’outil ou dans l’adéquation de la réponse à l’attente des agriculteurs. Les garçons vont se valoriser par une prouesse technique, tandis que les femmes vont se préoccuper de la conception de quelque chose de réellement utile pour les autres. Ainsi il est fondamental d’avoir des femmes dans le système.

Au-delà du recrutement, que faites-vous ?

Eric Jallas. Je vais bientôt laisser la place de directeur général à une femme. Ensuite, cette année le comité de direction sera égalitaire. Bien entendu, au point de vue rémunération, nous sommes égalitaires et attachons une grande importance à cela. Enfin, nous incitons beaucoup au recrutement de talents féminins notamment par des objectifs avec intéressement.

Actuellement, nous recrutons une trentaine de postes : business developer, IT analystes, communication, manager IOT/IT, product toner. Les femmes sont les bienvenues !

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Fascinée par la relation entre l'humain et la tech, je décrypte les tendances innovantes qui tentent de répondre aux enjeux sociétaux d'aujourd'hui et de demain. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations de digital nomade, avec ou sans connexion.