Je bash, nous bashons

Le bashing, devenu monnaie courante sur certains réseaux sociaux, est la manifestation d’un mécanisme de société latent depuis des décennies. C’est avec la mise en scène de nos vies (médias, télé-réalité, réseaux sociaux) que la société s’est habituée à devenir spectatrice, et donc commentatrice, de la vie des autres. Déjà en 1967, l’écrivain Guy Debord soulignait une société où tout le « vécu » devient du « vu ». La culture du clash fait intimement partie de nos divertissements, on pense à plusieurs émissions télé que nous ne nommerons pas ici et aux altercations entre les célébrités ou les marques sur les réseaux sociaux qui font le bonheur des community managers. Tristement, les attaques personnelles de tous bords ont volé la place à la culture du débat, chère au français. Selon le sémiologue François Jost, internet est devenu un lieu où l’on vise les autres pour leurs propos, mais en s’attaquant à leur personne, leur apparence ou encore leur contexte social. Jusqu’aux dernières nouvelles, attaquer quelqu’un sur son physique ou ses origines, parce que son opinion est différente, souligne une perversité banalisée, mais aussi de graves inégalités quand l’acte de bashing n’est pas condamné.

Quotidiennement, les dénonciations et salves rajoutent de l’huile sur le feu de débats politico-sociaux du moment. Dans son article « How woke became a weapon » (Comment la conscience est devenue une arme) Caitlin White évoque le dilemme que rencontre tout internaute témoin d’une injustice : « Pendant que de tempétueuses dénonciations génèrent de nouvelles vagues (…) pour beaucoup, la peur de mal s’exprimer en public (entraînant incompréhensions et réactions disproportionnées) est seulement concurrencée par la préoccupation d’un silence perçu comme conspirateur ». Autrement dit, donner son avis sur internet s’apparente à s’aventurer dans un champ de mines.

Pour l’auteure, inspirer ce sentiment de honte pour ses convictions à un autre internaute se détache du trolling et des autres formes d’humiliation publiques, car il marque l’appartenance à une communauté. Souvent, l’attaque survient en défense à des valeurs minoritaires dans la culture populaire ou générale. Aveuglés par leur croyance en un bien commun et croyant dur comme fer au superpouvoir d’un bon buzz à l’encontre de leurs ennemis, les auteurs en oublient l’humain qui se tient entre le clavier et l’écran. Dans ces communautés à taille réduite, l’humiliation peut finalement avoir des effets bien plus éprouvants, voir destructeurs et toucher à l’intégrité de la cause elle-même.

La résistance contre le bashing s’organise

Pourtant il y a bien une loi protégeant les internautes de la violence en ligne. Depuis 2014, le Code pénal prévoit un délit spécifique au « harcèlement en ligne » sanctionné par trois ans de prison, mais en pratique, cette loi ne compte que peu de condamnations. Les réseaux sociaux, où le fléau est le plus violent, ont pris des mesures. Depuis l’appel de Christchurch, suscité par la diffusion en live de l’attaque terroriste de Christchurch en Nouvelle-Zélande sur Facebook, les GAFA se sont engagés à enlever les « contenus terroristes et extrêmement violents ».

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« Êtes-vous sûr de vouloir poster cela ? » Depuis peu, Instagram demande aux utilisateurs s’ils souhaitent vraiment publier un commentaire identifié par l’intelligence artificielle du réseau comme du langage abusif. Cependant, il s’agit plutôt de réduire le flot de commentaires violents, plus que de mener une campagne zéro tolérance tranchante. Rien n’empêche un utilisateur bloqué ou restreint de recréer un nouveau compte anonyme et de recommencer. Là où les réseaux sociaux ont bien longtemps porté la liberté d’expression en étendard, ils se heurtent aujourd’hui à un délicat exercice d’arbitrage pour le bien-être psychologique de leurs communautés.

 

Des cursus d’études supérieures d’ingénierie informatique intègrent des cours sur l’éthique du numérique

Ceux qui sont au premier rang du cyberharcèlement, comme Samuel Comblez, directeur de E-Enfance une plateforme d’aide qui reçoit plus de 10 000 appels par an, poussent vers une sensibilisation de masse au harcèlement en ligne pour faire prendre conscience de l’ancrage réel des mots : « Internet, c’est la vraie vie, assure-t-il. Ce qui se dit les réseaux sociaux ne flotte sur la Toile de manière éthérée, cela peut détruire des vies ».

Des ateliers de tolérance et de prévention de harcèlement à école s’organisent. Le jeu Zones de tolérance est destiné au 18-25 ans et peut tout à fait être adapté à des lycéens. La mise en situation liée à l’usage d’internet (partager une capture d’écran d’une conversation privée, des photos ou réutiliser une photo d’un inconnu prise dans la rue) met les participants face à trois choix :

  • j’accepte
  • j’accepte moyennement
  • je n’accepte pas.

Aussi simple que cela, le jeu sollicite des compétences bien au-delà de la simple détection d’un comportement hostile : les joueurs apprennent à nuancer les relations interpersonnelles complexes, communiquer de manière efficace, exercer un avis critique ou encore avoir une conscience de soi en ligne.

Du côté technique, il est question de remettre l’humain au centre d’un milieu longtemps considéré comme gouverné par des programmes et des algorithmes. Plusieurs cursus d’études supérieures d’ingénierie informatique intègrent des cours sur l’éthique du numérique dans le tronc commun pour tenter de recentrer l’activité du web autour de trois piliers majeurs : le contexte, les conséquences et la contribution générale. L’idée est de concilier la programmation informatique axée vers la performance technique et la création de produits accessibles et sensibles aux enjeux sociétaux. Comme dans le monde hors-ligne, la tolérance en version numérique réside dans la compréhension de la complexité d’un monde qui rassemble d’innombrables communautés par ceux qui le construisent.

Le désaccord tolérant, un comportement utopique ?

En avril 2018, l’illustre Economist publiait un article intitulé « Par delà la tyrannie de la tolérance » avançant le besoin d’opinions contrastées et d’opposants dans notre société pour justement travailler la liberté d’expression.

« The Economist a toujours plaidé en faveur de sociétés ouvertes, plutôt que fermées, et continuera à le faire. En revanche, puisque cette ouverture et tolérance des sociétés est actuellement menacée dans le monde, nous croyons qu’il est légitime de remettre en question les excès de certains mouvements sociaux. L’adhésion forcée à des valeurs libérales peut impliquer de lourdes conséquences contraires. Passer sous silence l’opinion d’hommes au sein du débat #MeToo peut résulter en des échecs en justice et repousser ces mêmes personnes dont le comportement doit changer. Une attention disproportionnée à l’identité et l’appartenance à un groupe peut occulter d’autres sujets, comme la liberté individuelle. » (traduction de la rédaction)

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Que l’on penche d’un côté ou de l’autre du débat, quand un média respecté s’exprime sur le sujet, on prend note de son importance. La complexité de l’activisme en ligne relève aussi des bulles algorithmiques polarisantes et isolantes, rendant le choc d’autant plus violent quand des internautes aux croyances divergentes se rencontrent. Plutôt que de basher les auteurs de commentaires borderline, qui parfois ne voient pas le mal, il est bien plus constructif de profiter de la situation pour tenter de leur ouvrir les yeux quant à la gravité de leurs propos. Ainsi les victimes pourront, elles aussi, se sentir soutenues et vaincre la peur d’un internet empli de prédateurs.

 

Notre degré de tolérance en ligne pourrait-il se résumer en seulement trois cartes : j’accepte, j’accepte moyennement, je n’accepte pas ? Saurons-nous vaincre notre perfectionnisme idéologique et voir les commentaires des autres tels qu’ils sont, bourrés de contradictions, et de répondre sans foudre au bout des doigts. les obstacles s’accumulent : des situations délicates, la désinformation ou le manque d’éloquence des certains internautes, être moins exigeant en ligne nous permettrait de renouer avec la passion du débat gauloise. En serons-nous capables ou aurons-nous recourt à la technologie pour légiférer les conflits de valeurs auxquels chaque internaute s’expose en ligne ?

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Fascinée par la relation entre l'humain et la tech, je décrypte les tendances innovantes qui tentent de répondre aux enjeux sociétaux d'aujourd'hui et de demain. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations de digital nomade, avec ou sans connexion.