La loi « contre la manipulation de l’information » a été définitivement votée le 21 novembre dernier. Son but ? Lutter contre les fake news, notamment en période électorale. Loin de faire l’unanimité, elle pose notamment la question de la libre interprétation d’un contenu parodique et ce qui différencie l’humour de la fausse nouvelle. Vaste question.

Des fakes news pour rire… mais pas tout le temps

Mars 2013, le terrible drame survenu à Toulouse plus tôt dans la matinée se repend sur le web comme une traînée de poudre. Un homme a perdu la vie dans une boulangerie. Ce qui choque d’abord, c’est la raison : la victime aurait demandé un « pain au chocolat » au lieu d’une « chocolatine ». L’erreur est immense, c’est vrai. Dans la ville rose, on ne joue pas avec la sacro-sainte chocolatine. Mais le malheureux méritait-il ces 46 balles dans le corps ? Cherchait-il à provoquer ou était-ce de la simple inconscience ? Autant de questions que nous n’allons pas nous poser dans cet article pour la simple et bonne raison que ce drame n’est (heureusement) jamais arrivé.

Le Gorafi

Cette nouvelle est l’œuvre du Gorafi, le site web qui parodie les médias. Sa recette, vous la connaissez sûrement, est simple : un site web qui publie quotidiennement des articles dont la forme et le ton se rapprochent de ceux de la presse traditionnelle, auquel s’ajoutent une pointe d’actualité et une bonne dose d’absurde. La mission du Gorafi consiste à faire rire, en imitant les news. Inspiré du site satirique américain The Onion, Le Gorafi en a lui-même inspiré plus d’un et sa notoriété croissante depuis 2012 illustre bien l’essor du format « journalistique » de l’humour web.

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Parmi ces nouveaux acteurs, on compte des sites comme le belge Nordpresse.be, Secretnews.fr ou Buzzbeed.com, mais aussi des pages Facebook ou des comptes Twitter — parfois éphémères — comme « Le Journal de L’Élysée ». La plupart, se revendiquant satiriques et/ou parodiques, ajoute quotidiennement leur voix au grand concert du web. Il en résulte un flux continu d’informations, parfois clairement fausses, parfois franchement ambiguës. Dans le pire des cas, ces dernières aboutissent à des campagnes de désinformation à grande échelle. Problématique lorsque l’on voulait juste faire de l’humour. Encore plus problématique lorsqu’en cherchant à comprendre les dysfonctionnements, certains créateurs de contenus avancent qu’ils ne sont pas responsables de la crédulité des internautes. Est-ce pour autant aussi simple ?

Communauté et émetteur, intention : l’humour sur le web

« On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde » disait Desproges. Et il est clair qu’en matière d’humour la question « de quoi rit-on ? » est indissociable de « avec qui rit-on ? ». Encore plus sur les réseaux sociaux où le partage d’informations est grandement facilité.

 

*Attention, vous entrez dans une zone philosophique à risque. Si vous y êtes allergique, retrouvez-nous quelques lignes plus bas*

 

L’humour est subjectif. C’est un territoire particulier, en décalage, où les règles de ce que l’on peut dire ou pas sont modifiées. Modifiées précisément, car le discours humoristique se place « à côté ». « À côté » du bon sens, de la logique, de l’objectivité : c’est ainsi que se créer la tension humoristique. Alors, pour partager un trait d’humour, il est nécessaire que ceux qui écoutent la blague comprennent avant tout que c’en est une, que celui qui la raconte se place « à côté de », que ce qui va être dit l’est « pour rire ». L’humour ne prend son sens que si celui qui fait la blague sait que ceux qui l’écoutent savent que c’est une blague. Et vice versa. Vous suivez ?

 

*Fin de la zone philosophique à risque, vous pouvez reprendre une lecture normale*

 

En soi, rien n’interdit de faire de l’humour en reprenant les codes des quotidiens nationaux. Les fake news ont toujours existées, et nous n’avons pas dû attendre l’avènement du web pour voir de vrai-faux journaux diffusant des fausses nouvelles satiriques. Le format a simplement changé : papier dans le passé, il est aujourd’hui numérique. Mais la question nouvellement posée par ce type d’humour sur internet est la suivante : les internautes vont-ils se rendre compte que ce n’est pas réellement un quotidien national qui écrit ?

En effet, les réseaux sociaux compliquent la chose : au fil des partages, il se peut qu’un(e) internaute qui ne connaît pas un média parodique considère l’article comme vrai et donc, partage ce dernier à son cercle de connaissances comme étant vrai. Si personne ne remarque la dimension humoristique, la « news parodique » devient « fake news ». Et ce, à l’insu même du site/compte qui a émis la blague.

Un exemple : en 2014, lors d’une interview, Christine Boutin utilise pour défendre son point de vue une citation qu’elle attribue au Premier Ministre quand elle provenait en réalité… du Gorafi.

Quelle responsabilité alors pour un site/compte parodique quand il s’agit de poster un contenu humoristique sur les réseaux sociaux ? On serait tenté de répondre qu’il faudrait éviter la création de contenu ambigu. Mais comment définir cette ambigüité ? Comment être sûr que tout le monde comprendra que c’est de l’humour ?

Certains sites/comptes semblent clairs sur la question. D’autres un peu moins. Au point de s’interroger sur leurs véritables intentions.

Volonté de faire rire, ou volonté de nuire ?

La question de l’intention est primordiale, car c’est elle qui peut nous aider à tracer la limite entre création humoristique ou création intentionnelle de fake news.

La plupart des sites ou comptes parodiques évitent tout risque d’être repris comme fake news en exagérant le propos. Difficile en effet de croire que « Les canards soient inquiets de l’augmentation du prix du baril de miettes de pain » ou que le gouvernement décide de raccourcir le mois d’août pour lutter contre la canicule. Les intentions ici du Gorafi et de (feu) Boulevard69 sont claires : c’est de l’humour, les gros titres de ces journaux sont justement trop gros pour être vrais.

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En revanche, il est des situations où la distinction est plus difficile à faire. Il y a quelques mois de cela, Aurore Bergé et d’autres députés de la majorité se sont inquiétés de voir un compte Twitter diffuser des propos qu’ils n’ont jamais tenus. Le compte en question, « Le Journal de L’Élysée », en plus d’utiliser un nom ambigu et d’adopter un format de tweets habituellement diffusé par les chaines d’infos, prête aux responsables politiques des propos saugrenus, il est vrai, mais qui ne le sont pas pas assez pour laisser le doute sur la véracité de la citation.

Dans une interview à Libération, le créateur du compte (qui préfère rester anonyme) explique qu’il souhaite ainsi montrer les incohérences (bien réelles) de la classe politique et que ce n’est pas de sa faute si cette dernière s’approche parfois de la parodie. Pas forcément convaincant, car on ne sait pas si le compte souhaite se positionner comme un acteur « humoristique » ou « commentaire politique ». Pour répondre aux critiques, le compte a ajouté à son pseudonyme la mention ᵖᵃʳᵒᵈᶦᵉ, pour préciser ce que l’on savait déjà sans vraiment clarifier sa position.

Difficile dans cette situation de séparer humour et fake news et de bien comprendre l’intention de chaque acteur quand eux-mêmes entretiennent le flou…

Alors est-ce qu’on encore peut rire de tout ?

Après plusieurs années où les sites parodiques se sont multipliés sans aucune règle et parfois en profitant de la crédulité des internautes, il semble que nous soyons entrés dans une période de transition. Les différents acteurs de la société prennent conscience de la différence parfois infime qui existe entre « nouvelles parodiques » et fake news, et des limites à fixer entre les deux.

Cette prise de conscience se fait à tous les niveaux. D’abord la nôtre, internaute, moins naïfs et plus vigilants face à ce que l’on peut lire sur le web. Ensuite au niveau des créateurs de contenus parodiques, qui portent sur leurs épaules la responsabilité de ne pas brouiller l’accès à l’information pour les citoyens. Cette responsabilité est aussi celle des réseaux sociaux, Facebook et Twitter notamment, qui ont commencé à agir contre les fake news en travaillant avec les services « désintox » des quotidiens nationaux pour les débusquer. Enfin celle du législateur qui devra trouver le meilleur moyen pour prévenir la diffusion de fake news sans empiéter sur la liberté d’expression.

Mission impossible ? Nous le verrons bien.

 

En attendant, si vous passez par Toulouse évitez de demander un pain au chocolat. Vous ne voudriez pas vous retrouver dans le Gorafi quand même non ?

Adrien Deydier
Adrien Deydier
Explorateur moderne
Je navigue sur les mers agitées du web à la découverte de nouvelles terres nettes pour Internet. Pirate mais pas hacker, en quête d'idées précieuses et de trésors au fond des mots.