Comme le retrace judicieusement Mathilde Groazil, experte genre x nouveaux médias, l’internet a permis progressivement une libération de la parole des femmes sur les violences et le harcèlement : « le progrès s’est fait à plusieurs niveaux : libération de la parole, mobilisation et évolution des mœurs. »

Vous vous souvenez du jeu de société qui porte bien son nom, Taboo ? Il fallait faire deviner un terme sans utiliser certains mots. Eh bien, avec les violences et le harcèlement, c’était un peu la même donne. D’ailleurs, le combat lexical reste d’actualité. On peut aisément se rappeler de l’affaire DSK en 2011 et de son scandale sexuel. Entre médias et communicants, les termes « affaire sexuelle », « scandale sexuel », ou « faute morale » étaient redondants dans les titres. Mais rarement le mot viol. Comme si l’on essayait de diminuer l’acte, de le dédramatiser, de le banaliser. Ici finalement, c’est le caractère violent qui n’est pas exprimé. Or, lever un tabou, ce n’est pas seulement rompre le silence, c’est utiliser les bons mots sans langue de bois.

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Les réseaux sociaux : le pouvoir de la parole ?

Il a donc fallu attendre les récents événements pour que le tabou soit levé. L’internet, la démocratisation des réseaux sociaux, une aisance populaire à donner son avis ? Peut-être un parfum de printemps féministe dans l’air ? Quels que soient la recette et les dosages des ingrédients, une étincelle a pris feu et a déclenché un effet domino.

L’affaire Baupin

L’affaire Baupin en France en 2016 allume la mèche. L’élu Denis Baupin profite des réseaux sociaux pour lancer un hashtag de soutien à la lutte contre les violences faites aux femmes  avec un hashtag #mettezdurouge le 8 mars. Il déclenche alors un déclic chez l’adjointe au maire du Mans, Elen Debost, qui décide de passer à l’action et de dénoncer le harcèlement sexuel qu’elle subit depuis 2011 de la part du député écologiste. Bientôt, les langues se délient et certaines de ses collègues politiciennes dénoncent des faits similaires.

Le mouvement #MeToo

Puis c’est le tour du célèbre mouvement #MeToo en 2017. Aux USA, en France, au Brésil, partout ! Une portée internationale. #MeToo ou « moi aussi », c’est le hashtag fédérateur et libérateur de paroles. L’affaire Harvey Weinstein et les violences sexuelles qu’il a perpétrées dans l’industrie cinématographique éclatent. L’actrice Alyssa Milano relance alors le hashtag. Puis, c’est l’escalade. Les témoignages de célébrités victimes des violences sexuelles se multiplient. Puis le mouvement fait tache d’huile si bien qu’il touche bientôt d’autres corps de métier pour enfin faire réagir chaque victime de violences sexuelles.

Les mouvements fédérateurs autour des hashtags ont permis notamment aux femmes de réaliser la force de lutte que prodiguait l’esprit communautaire. Un pas de plus pour le féminisme.

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Une pour tous et tous pour une : la force de la communauté internet

Une newsletter pour diffuser la bonne parole

Au début, Rebecca Amsellem crée la newsletter Les Glorieuses en traduisant et relayant des articles féministes. Comme une antenne-relais, elle transmet les réflexions et les questionnements sur le féminisme. Elle développe aussi une certaine « culture féministe » : à travers des portraits de femmes ou encore des dessins animés avec un personnage féminin badass.

Mais Rebecca Amsellem invite toujours les internautes à réagir : « Je reçois des réactions souvent aux antipodes de ce que j’avais imaginé, et je tente de répondre le plus possible. C’est un échange qui me semble très important, une opportunité de faire changer les choses même aux esprits les plus réfractaires et de faire avancer la cause ». Rebecca Amsellem pousse d’ailleurs sa démarche pour élargir ses lecteurs avec Les Petites Glo’ pour les adolescentes et bientôt les unes de magazines parodiques Glorio pour s’adresser aux hommes. Avec sa newsletter, elle propage les idées féministes.

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Exemple de une de Glorio, magazine parodique à usage féministe

Un safe space pour une parole libre et une écoute bienveillante

L’association En avant toute(s) de Louise Delavier tente de sensibiliser au féminisme un public difficile d’accès : les jeunes. Souvent réticents à se confier, empreints de stéréotypes, ou effrayés à l’idée de poser certaines questions, ils n’osent pas. « La première étape, c’est de les mettre en confiance. De leur faire comprendre que leur parole compte et qu’ils peuvent l’exprimer sans crainte », confie Louise Delavier. Sur le site aux allures de magazine, on retrouve des quiz, des tests et un forum. Sous couvert de légèreté, le site aborde des sujets sérieux et offre un espace d’échange. Il y a aussi un numéro pour appeler si besoin. Ici, on essaie d’accueillir la parole.

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Informer et accompagner : une parole rassurante pour lutter

Le site aborde des sujets importants comme les relations amoureuses et sexuelles et leurs limites. Il prodigue des conseils, alerte et accompagne en cas de problèmes. Il met en garde contre les comportements toxiques, des plus évidents aux plus pernicieux. Parmi les problèmes récurrents, le cyberharcèlement et le cybersexisme. « Nous aidons aussi les jeunes à connaître leurs droits ou encore à savoir qui contacter dans un cadre légal », explique Louise Delavier. « Une fois par exemple, une jeune fille nous a parlé des problèmes qu’elle rencontrait avec un ancien petit ami qui la menaçait de diffuser des photos de nus d’elle. Nous lui avons expliqué qu’elle pouvait faire des screens des menaces par texto et l’avons informée des risques d’amendes et d’emprisonnement pour l’ex-copain. Elle ne savait même pas qu’il y avait un recours légal »

Cause toujours… tu m’intéresses !

Un micro étouffé

À travers le hashtag et les réseaux sociaux, c’est la parole dans sa globalité qui s’est libérée. Par l’usage des vrais mots pour définir de vrais maux. Les victimes sont enfin armées du pouvoir des réseaux sociaux pour se faire entendre ou pour s’entraider. Cependant, l’arme est à double tranchant. « Il reste beaucoup à faire. Persiste notamment l’idée que ces affaires de harcèlements et d’agressions sont d’ordre privé. Une façon de cacher les faits et de passer sous silence des actes punissables par la loi. Le message est alors parfois étouffé, brouillé ou même tu », souligne Mathilde Groazil.

Un mégaphone déformant

La montée en puissance de témoignages sur les violences sexuelles reflète leur absence antérieure. Internet aide-t-il alors à libérer la parole ? « Il y a clairement une politique de l’autruche », dénonce Mathilde Groazil ; « certains ne voient pas l’intérêt de parler de ces sujets, d’autres prétextent qu’internet n’est pas l’endroit où il faut en parler. Je constate parfois une « présomption de culpabilité » vis-à-vis des victimes d’agressions de la part des internautes. Les gens « attendent que justice soit faite » ». Mathilde Groazil se questionne alors sur une parole libérée qui semble parfois davantage niée. Un genre de Pierre et le Loup inversé.

Une parole noyée

La contrepartie des réseaux sociaux, c’est que votre message peut vite être submergé par un flow de réponses haineuses ou ridiculisant vos mots. Face à 300 messages, votre voix ne semble plus compter. Cependant elle arrive parfois comme la lumière d’un phare pour la personne que vous touchez. Il arrive aussi que ces messages haineux deviennent récurrents, envahissants, et se transforment en cyberharcèlement. Libre à vous de prendre la parole. Mais soyez prêt-e à subir les conséquences. La parole est-elle alors vraiment libre dans ce contexte ?

 

Internet offre un moyen de faire entendre sa voix, de faire entendre toutes les voix. Si la sensibilisation et la fédération de communautés permettent de faire avancer la cause féministe, le message reste parfois lettre morte. Utilisez un mégaphone pour amplifier la portée, oui ! Mais si vous le collez à un mur, l’effet s’annule. Le constat est donc en demi-teinte. Espérons seulement que la résonance de chaque message finisse par fissurer ce mur jusqu’à ses fondations. En attendant, la parole est à vous, ayez le courage de la prendre !

 

Les intervenantes

Rebecca Amsellem : elle est l’initiatrice du mouvement #6novembre15h35 pour dénoncer l’inégalité des salaires entre les femmes et les hommes. Elle a aussi créé la newsletter les Glorieuses, qui « un regard féministe sur l’actualité. Sa devise : Liberté Égalité Sororité ».

Mathilde Groazil : elle est experte genre x nouveaux médias.

Louise Delavier : elle est responsable des programmes et de la communication pour En avant toute(s), une association qui œuvre pour l’égalité des genres et la fin des violences faites aux femmes. Elle a étudié les relations internationales lors de son master.

Les organisatrices

La CLEF, a pour objectif de rassembler les associations féministes françaises et de porter au sein du Lobby Européen des Femmes (LEF) les propositions élaborées collectivement.

L’IEC, travaille au développement de la recherche et des enseignements sur les femmes, le sexe et le genre.

 

Gwendoline WEBER
Gwendoline WEBER
Ménestrelle numérique
Oscillant entre galéjades giffesques, modération bienveillante, veille im-pertinente, haikus récréatifs et designs amuse-oeil. VENI VIDI SHARED