Libres mais ensemble

En 2018, plus de 10% de la population active française serait des freelances. De plus, ces aventuriers du travail indépendant le seraient en grande majorité par choix et non faute d’opportunités dans le salariat.

Pour certains, la montée du travail indépendant annonce une vision plus court-termiste et morcelée de nos vies de labeur. Or, aujourd’hui les freelances aguerris pérennisent leur activité au travers de liens aussi professionnels que sociaux. C’est cette mission que se sont donnée Alexandre et Sylvain à la suite de ce constat :  « indépendants dans le numérique, nous avons choisi de coopérer pour mieux adresser les besoins de nos clients, dans un cadre épanoui ».

À l’image de plateformes collaboratives comme Wikipedia, Happy Dev laisse le loisir à chacun de travailler comme bon lui semble tout en profitant de la mine d’or de connaissance qu’amasse le réseau. Le travailler et avancer ensemble devient alors une vraie valeur pour progresser. Les échanges se font via un tchat partagé, cousin du fameux Slack, icône du travail collaboratif. On y vient pour obtenir une réponse à une interrogation technique, dénicher la bonne personne pour apporter un complément à son client et demander conseil face à des situations imprévues, mais aussi organiser le prochain Happy Drink.

Décomplexer le travail

Fidèle à l’esprit ouvert et décalé du réseau, c’est par l’humain que l’on rejoint Happy Dev. Ici nul code secret à souffler au creux de l’oreille d’un physio intimidant, ni présentation angoissante face à un panel digne d’une émission de télé-réalité, on vient simplement prendre l’apéro et discuter un brin. Au fil des échanges, nouveaux venus et associés apprennent à se connaître et si compatibilité il y a, on obtient le précieux sésame : un avatar et les codes d’accès au tchat. Un parrain ou une marraine facilite la montée à bord de la navette Happy Dev.

Alexandre décrit une scène typique de ces apéros entre freelances : « Maxime, conseiller en référencement, vient partager l’apéro lors d’un Happy Drink pour la première fois car il a entendu parler du réseau et souhaite en savoir plus. Il y rencontre Sophie, UX designer, qui cherche depuis trois jours quelqu’un de compétent en référencement pour adresser le besoin d’un de ses clients. Le lendemain, le client accepte le devis envoyé par Maxime qui vient de rejoindre pour de bon le réseau Happy Dev». 

Élève un jour, mentor demain

Au cœur des métiers du digital, l’apprentissage est permanent. Suivant la logique que c’est par l’expérience que l’on progresse, l’autre mission d’Happy Dev est de tirer ses membres vers le haut en favorisant le partage des connaissances via la richesse du collectif.

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Il arrive parfois qu’un équipier ne soit pas à la hauteur ; Alexandre raconte la démarche qui s’ensuit : « chez Happy Dev, on ne considère pas que quelqu’un est mauvais, on considère qu’il est junior. Et nous savons que nous avons tous été juniors, d’ailleurs nous le sommes tous encore aujourd’hui dans beaucoup de domaines. Du coup, au lieu de barrer l’entrée aux juniors, nous leur faisons une place sur nos projets en les encadrant par des freelances plus seniors et ils se partagent les revenus. Le senior a la charge de faire monter le junior en compétence jusqu’à ce que celui-ci puisse à son tour encadrer quelqu’un qui en a besoin ». Ce mentoring cyclique construit un cercle vertueux et renforce les liens sociaux entre membres. Bien entendu, le mode projet plébiscité par le numérique depuis ses débuts facilite la tâche.

Carence de développeurs salariés, freelances à foison ?

Aujourd’hui, il n’a jamais été aussi difficile de recruter des postes salariés dans la programmation informatique. Incidemment, la moitié des membres d’Happy Dev sont des développeurs, l’autre moitié travaille dans la gestion de projet, la communication, le marketing digital, le design, le conseil UX, la photo, la vidéo. Coïncidence ? Nous ne le croyons pas. Alexandre, lui-même développeur, répond à notre interrogation : « il y a un manque de développeurs sur le marché d’une part. Donc forcément, c’est compliqué de recruter quelqu’un qui n’existe pas. Et d’autre part, les entreprises n’ont souvent pas besoin de nous à temps plein. Le fait d’être freelance colle bien avec la temporalité du projet ».

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Exercer un métier en perpétuelle évolution technologique demande un apprentissage permanent et une sacrée agilité cognitive. « Les freelances qui butinent d’entreprise en entreprise et qui se rassemblent avec d’autres, sont confrontés en permanence à l’état de l’art du marché et se remettent en question en permanence, apprennent en permanence. L’entreprise a tout à gagner à voir ces expertises passer la porte pour un contrat ponctuel », avance Alexandre.

L’IA ? Même pas peur

L’intelligence artificielle, fée Clochette ou fée Carabosse des digital natives ? Alexandre choisit de voir le verre à moitié plein : « l’intelligence artificielle, on la vit déjà au quotidien. Quand mon téléphone me suggère un trajet que je ne connaissais pas, c’est de l’intelligence artificielle ».

Pour lui, l’optimisation de tâches rébarbatives confère aux nouvelles technologies un rôle libérateur pour l’humain : « l’expérience utilisateur (UX) de cette intelligence artificielle s’améliore et libère du temps humain. Je vois ça d’un bon œil. Ça nous permet de mettre l’accent sur les tâches où la machine n’est pas encore performante, comme véhiculer de la sympathie, comprendre un besoin complexe (besoin de numériser mon entreprise de lavage de camion) et y répondre de manière efficace ».

Aujourd’hui, tout entrepreneur qui veut changer le monde parle d’IA. Sylvain réagit à ceux qui se focalisent sur cette tendance au détriment du reste : « je pense que les startups actuelles estiment que la technologie est la réponse à tout. Notre société a oublié l’humain. Notre position, chez Happy Dev, est de penser que l’humain est la solution. Les nouvelles technologies permettent beaucoup de progrès, mais seulement si elles sont utilisées dans des organisations qui placent l’humain au centre ».

Il met en garde contre le danger de privilégier le fonctionnement et la technique par-dessus tout : « Les meilleurs exemples sont toutes les plateformes qui sont concentrées sur la construction d’outils. Construire l’outil, c’est facile. La difficulté, c’est de réunir les êtres humains ». Pas un souci pour Happy Dev qui compte plus de 250 membres freelances aujourd’hui et des antennes à Bordeaux, Nantes et Le Mans.

Il faut sauver le monde de Goliath

En pleine conscience de la perte de sens des salariés dans les grandes structures, la contre-attaque consiste en une stratégie de rassemblement en petits collectifs plus démocratiques. « Le pari que nous faisons, c’est qu’il est possible d’interconnecter de petites organisations humaines, plus ouvertes sur le monde extérieur, sur lesquelles les membres ont un contrôle démocratique direct. Leur maillage permettrait de réaliser les mêmes exploits technologiques et logistiques que la grande entreprise, sans la perte de contrôle qui lui est aujourd’hui associée », précise Alexandre.

Une vision rejointe par Sylvain : « l’organisation de l’entreprise multinationale est au cœur du problème. Réinventer le modèle de l’entreprise, c’est apporter un début de solution ».

Pour imager le propos, nous exposons le problème du réchauffement climatique à Alexandre : « Il y a consensus sur l’excès des émissions de CO2 comme élément destructeur de notre écosystème, mais personne ne sait stopper Total, par absence de contrôle démocratique et de pouvoir de coercition ». Les GAFAM n’ont donc qu’à bien se tenir !

Les robins des bois du digital

Quand on observe la freelance-risation fulgurante des métiers du numérique, souvent comparée à l’uberisation, exercer indépendamment au sein d’un réseau soudé pourrait bien prévenir les abus. « Nous pensons que la réponse est l’organisation des indépendants eux-mêmes dans des structures gérées par eux et pour eux. C’est le fondement du réseau Happy Dev, et c’est tout l’enjeu de notre passage à l’échelle, c’est-à-dire équiper des indépendants avec une marque et des outils numériques qui leur permettent très facilement de s’organiser et d’opérer au quotidien en tant que collectif. C’est la manière par le haut de s’affranchir des plateformes et de faire de l’uberisation autrement, socialement responsable, disons », explique Alexandre.

L’innovation des modes collaboratifs, véritable ange gardien des freelances, leur permettrait de surmonter les défis de ce choix de carrière souvent appréhendé par l’entourage comme imprévisible et précaire.

S’il est indéniable qu’ensemble, on va plus loin, encore faut-il s’accorder et concilier les modes de travail. La prochaine étape est de « rendre les outils des différentes communautés de travailleurs compatibles entre eux pour re-créer autant d’effet de réseau que chez Uber, tout en étant souverain chez soi. C’est vraiment sur ça que travail Happy Dev en ce moment et nous sommes à quelques mois de passer de la théorie à la pratique. C’est un moment très excitant pour nous ! » révèle Alexandre.

 

Il y a une raison pour laquelle l’identité graphique d’Happy Dev irradie le jaune, c’est la couleur de l’espoir, du positivisme et de l’ouverture. Alexandre et Sylvain voient les choses en grand, au-delà des frontières gauloises. Alexandre annonce : « Happy Dev s’européanise en 2019, ça va aller très vite. Pour ça nous avions besoin d’outils et de structurer une communauté de collectifs autonomes. Nous avons passé toute l’année 2018 à travailler là-dessus. Nous sommes à quelques mois de pouvoir larguer les amarres et passer à l’échelle. Ça devrait aller vite, ça va être beau : Stay Tuned comme dirait Bugs Bunny ! »  

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Je manie le verbe numérique pour partager les bonnes pratiques social media, et les écueils à éviter. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations, avec ou sans connexion, pour mieux vivre le nomadisme digital !