Accrochez-vous, la ronde des chiffres va vous donner le tournis :

  • 5 h : c’est le temps passé chaque jour en moyenne devant nos écrans.
  • 221 : c’est le nombre de consultations de nos téléphones par jour.
  • Quant aux enfants, le chiffre est de 4 h 11, soit 1 h de plus qu’il y a 10 ans. En cause, les tablettes bien sûr.

En 2018, l’Observatoire de la prévention des risques du quotidien* faisait le constat d’un début d’hyperconnexion. 34 % des personnes interrogées reconnaissaient ne pas pouvoir s’empêcher de consulter leur téléphone toutes les 10 minutes. « Prenons de la distance avec les technologies », lance en ouverture de l’événement Catherine Chazal, Secrétaire Générale de l’association AXA Prévention. Le sujet est lancé et le ton est donné. Apprivoisons l’hyperconnexion, en identifiant ses mécanismes, et développons « un usage modéré, raisonnable et raisonné, en favorisant un bon équilibre », poursuit Catherine Chazal.

C’est grave docteur ?

À partir de quand devient-on hyperconnecté ? Où se situe le point de bascule ? « On entre dans une pathologie quand on utilise son smartphone pour ne pas souffrir », déclare le Dr Laurent Karila, psychiatre et addictologue à l’hôpital Paul Brousse. Certains comportements sont des signes avant-coureurs, comme la pathologie du scrolling qui consiste à liker au hasard n’importe quelle publication, sans même en lire le contenu. On reconnaît également l’hyperconnexion au travers des troubles identitaires liés aux cyber identités. Quant aux adolescents qui peuvent éprouver certaines difficultés à se voir eux-mêmes, les smartphones sont des échappatoires qui leur permettent de fuir leur propre image et qui génèrent des comportements compulsifs.

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Il en résulte un profond sentiment de solitude des personnes concernées. « On se connecte avec son attention. Mais on se déconnecte avec quoi ? » interroge Jean-Philippe Lachaux, Directeur de recherche à l’INSERM, au sein du Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon. L’hyperconnexion a cela de paradoxal qu’elle nous déconnecte des autres et du monde réel. On court après la notification, après le like. « Le like est extrêmement puissant, rappelle Soraya Khireddine, Fondatrice, Influenth. D’ailleurs, le like, cela signifie aimer, mais aussi like you. Je suis comme toi. Il y a ici une logique d’assimilation qui ne laisse pas place à la différence, à l’individu ».

Le web, un espace social collaboratif

Pourtant, le web est un outil qui peut être d’une incroyable richesse, générateurs de nouveaux liens et de communautés. Pour Anthony Mahé, Directeur de la connaissance chez Eranos, « l’homme cherche avant tout un lien. Le monde numérique est ainsi venu offrir de nouvelles possibilités ». En témoignent l’existence et le succès d’une plateforme comme Github, qui a révolutionné le travail informatique. Basé sur le travail collaboratif, ici chaque codeur s’échange des bouts de codes en open source. « Internet, c’est aussi cela, l’échange des savoirs, grâce à des pratiques construites et structurées avec le travail collaboratif », poursuit Anthony Mahé. Aujourd’hui, Github est un empire qui pèse plusieurs milliards de dollars, symbole de l’émergence de l’économie collaborative.

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En ce sens, le numérique n’est pas forcément à opposer à la vraie vie, comme on a tendance à le faire, soutient le sociologue. Le monde virtuel est davantage un aspect du réel, avec un format et des codes différents, où l’on peut se mettre en scène, sur un mode plus ludique.

Attention, smartphone en vue !

Il n’en reste pas moins que le virtuel peut vite devenir envahissant. On se retrouve par exemple à « switcher » d’une activité à l’autre. Or, si l’on peut faire deux choses en mêmes temps, contrairement aux idées reçues, cela fonctionne uniquement si les activités en question ne stimulent pas les mêmes réseaux de neurones. « Impossible de consulter son smartphone tout en détaillant le menu de votre repas de la veille », commente Jean-Philippe Lachaux. Idem quand on marche tout en rédigeant un texto. Et hop, c’est le poteau dans la figure !

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En plus du télescopage des activités, il existe également le phénomène de « remplissage des pauses », ces moments où nous ne faisons rien, comme attendre quelqu’un, faire un trajet de métro, etc. Aujourd’hui, tous ces moments de pauses sont remplis par des occupations sur son smartphone. « Or ces moments de rêveries sont très bénéfiques pour la créativité et l’imagination », poursuit Laurent Karila. L’attention est finalement sans cesse sollicitée.

Le circuit de récompense cache bien son jeu

Alors que se passe-t-il dans notre cerveau qui nous conduit à consulter à longueur de temps notre téléphone ? La réponse se trouve dans « le circuit de la récompense », poursuit le Directeur de recherche à l’INSERM. Si l’on parle souvent du shoot aux hormones que procurent les technologies, il en est une qui joue un rôle crucial, la dopamine. « Chez l’homme, le circuit de récompense sert à activer les fonctions primaires et vitales, de l’ordre de la survie de l’espèce, comme boire, manger ou procréer. Une fois activé, il nous donne la motivation d’assouvir nos besoins ». Rien d’étonnant donc qu’on la retrouve également dans certains psychotropes qui créent une très forte dépendance. Alors côté réseaux sociaux, voilà ce que cela donne : « Le circuit de la récompense s’active très vite ! On s’habitue à avoir 1000 likes. On est déçu quand on en a moins », renchérit Soraya Khireddine.

La raison du plus fort est celle du cortex préfrontal

Alors comment lutter contre la puissance d’une hormone qui nous fait croire que les technologies nous sont vitales ? Grâce au cortex préfrontal, poursuit Jean-Philippe Lachaux. Situé dans le lobe préfrontal, il nous permet d’envisager une action et ses conséquences. « Grâce au cortex préfrontal, on peut arriver à prendre une décision volontaire, en visualisant l’après, les conséquences, en devenant maître, en envisageant l’horizon, comme une vigie sur un bateau ». Plus facile à dire qu’à faire ? Selon Jean-Philippe Lachaux, le shoot hormonal est puissant, mais s’arrête aussitôt consommé. « On a souvent envie de consulter son téléphone, mais une fois qu’on est dedans, on retourne à une sensation neutre. La gratification ne dure pas ». Pour le neuroscientifique, l’une des clefs est donc d’apprendre à identifier les raisons qui nous poussent à consulter notre téléphone et y aller en conscience, en ayant réellement décidé de le faire. Très souvent il n’y a pas de raison, ce sont nos hormones qui se jouent de nous.

Notons au passage que l’enjeu pour les enfants est encore plus fort, leur cortex préfrontal n’étant mature qu’à l’âge adulte. Ils sont donc encore plus sensibles à la gratification à court terme. « Les adultes doivent jouer le rôle d’une prothèse de leur cortex préfrontal en mettant des limites, en disant non. Il est normal que les enfants s’opposent à cela, leur cerveau n’est pas encore en mesure de lutter », alerte Jean-Philippe Lachaux.

Les recommandations de l’addictologue Laurent Karila 

Quid de la « détox » ? « C’est clairement un effet de mode en ce moment. Or la détox prolongée mène à l’effet inverse. Ceux qui se privent de leur téléphone pendant plusieurs semaines se ruent sur leurs mails dès qu’ils sortent de cure », poursuit Laurent Karila, pour qui les pauses très longues génèrent au contraire une dépendance encore plus forte, car elles réactivent tous les circuits.

Mais Laurent Karila ne serait pas parti sans laisser quelques bons conseils plein de bon sens comme :

  • Ne pas répondre systématiquement
  • Enlever les notifications
  • Ne pas s’endormir avec un téléphone
  • Changer les modes couleur de son téléphone
  • Faire des pauses de quelques heures le week-end ou de quelques jours en vacances
  • Dédier les temps morts à la rêverie
  • En tant que parents, donner l’exemple

 

L’hyperconnexion devient un enjeu majeur. Il est temps que les entreprises se saisissent du sujet, parce que nous ne sommes pas seuls responsables. « La responsabilité incombe aux entreprises du numérique et toutes celles qui digitalisent leurs modes de communication et qui nous sollicitent sans cesse », conclut Anthony Mahé. En cause, cette économie de l’attention qui s’approprie notre temps. Alors, « essayons de nous réapproprier notre temps, en ayant plus de temps choisi et moins de temps subi ». Ce sera le mot de la fin, par Soraya Khireddine.

 

Cette édition AXA Talk & Engage était organisée par l’association AXA Prévention. Cette association à but non lucratif contribue au développement de comportements responsables. Elle est la seule association de prévention multirisques et est notamment à l’origine du « Permis internet » qui a déjà sensibilisé près de 2 millions d’enfants aux règles de sécurité sur le net. L’hyperconnexion sera l’un des sujets sur lesquels l’association AXA Prévention va concentrer ses efforts tout au long de l’année 2019.

 

* L’Observatoire de la prévention des risques du quotidien a été créé par l’association AXA Prévention en 2018

Sophie Comte
Sophie Comte
Conteuse numérique
Et si on communiquait autrement ? Je m'attèle à ce projet passionnant, en chuchotant sur le web de ma plume numérique. Egalement cofondatrice des Chuchoteuses, agence de création de contenu.