Après la fast fashion, nous rencontrons le fast digital : des contenus dénués de valeur dont le seul objectif est d’être présents sur la toile et rapidement consommés. L’effet boomerang n’a pas raté. La prise de conscience qui opère actuellement sur les dangers d’un trop plein de connexion a bel et bien été entendu par certains professionnels, eux-mêmes en fin de course et à bout de souffle. Cette boulimie de contenus touche tout particulièrement les blogueurs, de plus en plus vocaux sur le sujet.
J’ai rencontré Holly Rose, créatice de contenu digital depuis dix ans et blogueuse depuis plusieurs années. Notre préoccupation pour cette infomanie ponctue régulièrement nos conversations à l’heure des fake news et du clickbait. L’interview qui suit est à l’image de nos échanges fleuves et plonge dans la problématique de notre consommation du numérique. Allez, nous vous embarquons dans notre complot pour renverser le pouvoir invisible du royaume de l’immatériel – mais motus, ça reste entre nous !

 

Bonjour Holly, tu as récemment ralenti ton rythme de publication. Peux-tu nous raconter ce qui t’a décidé ?

J’ai sauté dans la vie de blogueuse à pieds joints quand j’ai entamé ma série #GoneGreen2016. Le but était d’apporter des solutions durables à chaque habitude ou produit du quotidien, de ma brosse à dents à mes draps en passant par le shampooing et le thé. C’était un processus chronophage et éreintant. Je baignais aussi dans un apprentissage permanent pour acquérir les fondamentaux du développement durable. Je travaillais 60 à 80 heures par semaine. Je ne m’occupais plus de moi-même, je voyais très peu mes amis, j’avais à peine le temps de regarder un film avec mon mari le soir. J’étais rincée émotionnellement, créativement et socialement parlant. Et mon travail commençait à en pâtir. J’étais en plein burn out. Tout me paraissait dénué de sens.

 

J’étais devenue dépendante de la satisfaction émotionnelle que me procurait le contenu que je créais.

Et comme je m’étais consacrée si pleinement et pendant si longtemps au sujet, je me sentais socialement inepte. Malheureusement monsieur ou madame tout le monde ne s’intéresse pas à parler éthique et développement durable. J’étais totalement déconnectée de moi-même, de mes amis et isolée dans ma propre ville. Petit à petit j’ai retrouvé un équilibre. La répartition de ma vie pro et la vie perso est toujours imparfaite, mais au moins je sens que ça évolue vers un terrain plus sain.

Merci à Leotie Lovely, photo par Shane Woodward.

N’était-ce pas terrifiant d’être moins présente sur les réseaux sociaux ?

La pression d’entretenir une image de réussite sur la toile est réelle. Le rejet de la vulnérabilité qui découle de cette attente est en train d’avoir un vrai impact sur le monde. Nous risquons la fin de la pensée indépendante et critique, la confiance en soi est dévalorisée, encourageant la division plus que l’unicité.

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Je ne me sentais pas forcément courageuse en prenant cette décision, mais elle était nécessaire. Et oui j’ai perdu des abonnés pour remettre du sens dans ce que je fais, et cela vaut toute la peine du monde. J’appréhende toujours de perdre tout ce que j’ai acquis d’arrache-pied. À terme le rythme auquel je travaillais n’était pas tenable. Je ne peux que croire qu’il existe d’autres façons de faire et de réussir – et aussi d’évaluer ma réussite.

 

Je trouve dommage que les algorithmes actuels fonctionnent en faveur de la simplification de notre récit culturel.

Par exemple sur Instagram 80 millions de photos sont postées tous les jours, à peu près quatre fois le nombre de votes comptés lors de la dernière élection présidentielle aux États-Unis. Je trouve alarmant qu’une seule portion de ce brouhaha numérique soit conscient, parce qu’il peut avoir une telle influence sur notre société. Si le mode de vie le plus plébiscité cause autant de mal à la confiance en soi, à la planète, à ses habitants, c’est la manière dont nous profitons du système qui doit changer pour que celui-ci en soit lui-même bouleversé. Les marques doivent prendre conscience de cela et le valoriser, car sinon rien ne changera.

Que veux-tu dire par « récit culturel » ?

Il s’agit des histoires que l’on raconte. La façon dont nous définissons notre culture, notre identité, nos valeurs et comment on interagit avec le monde. Aujourd’hui, notre société vénère ce qui représente nos valeurs culturelles : le style, la richesse, les objets et la célébrité. Les dix instagramers les plus influents sont de célèbres musiciens, acteurs, footballeurs et personnalités de la téléréalité. Et même si nous voyons une évolution dans les propos qui touchent parfois à la politique, cela mérite d’aller plus en profondeur. Par exemple, la personne la plus suivie dans le monde est Selena Gomez, même si elle a récemment commencé à communiquer avec véhémence sur la réforme du port d’arme, son mode de vie et celui d’autres instragramers influents reste le même évoqué plus tôt. Cela dit, National Geographic fait aussi partie du top 25 d’Instagram donc il faut croire qu’il y a de l’espoir !

 

Tu milites pour unir la communauté de blogueurs éthiques. Quelles alternatives aux pratiques classiques de blogueurs existent ?

Nous vivons dans une culture extrêmement individualiste et c’est en partie ce qui a encouragé les problèmes systémiques actuels. Nous sommes confrontés à notre propre psychisme et le développement galopant de nos industries.

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J’étais justement au Sommet de la Mode Éthique de Copenhague, les appels à la collaboration y étaient très présents à tous les niveaux. Nous ne pouvons pas faire bouger les lignes si nous ne travaillons pas ensemble. Car pendant que nos égos se confortent dans le nombre de nos followers et notre réalité, c’est un sentiment creux, qui ne génère pas beaucoup de choses positives. À Copenhague, il était beaucoup question d’innovation pour remettre de la valeur et de la substance au cœur des échanges. Les marques par exemple ont leur rôle à jouer avec la culture des célébrités. En se tournant vers l’avenir, elles ont le pouvoir de ré-orienter notre récit culturel, plutôt que de laisser les algorithmes soutenir ceux qui poursuivent dans le sens inverse. La collaboration, dans nos secteurs et au-delà, est la clé pour remettre du sens et fédérer autour de notre mouvement.

 

Merci à Leotie Lovely, photo par Shane Woodward.

Comment ce changement de stratégie a-t-il été accueilli par les marques, essentielles à ton activité ?

C’est un aspect que je suis toujours en train d’apprivoiser. Au départ, j’ai voulu apporter une réponse en faisant écho à la pratique des blogueurs majoritaires tout en enrichissant le contenu. J’ai constaté qu’il était nécessaire de révolutionner l’influence et nous en servir d’une nouvelle manière.
J’ai remarqué un vrai changement cette dernière année au sein de mes lecteurs. Ils savent que je travaille uniquement avec des marques aux pratiques éthiques et durables exemplaires. Ils sont aujourd’hui moins intéressés par les histoires de marques à rallonge. Quand ils voient une photo ou une vidéo de moi portant ou utilisant un produit, ils le veulent ou ils passent leur chemin. Ce n’est pas non plus responsable de ma part d’encourager une consommation effrénée.
 Alors, je suis en train de m’éloigner des grands classiques comme les guides de shopping et les focus sur les marques. À la place, j’ai établi des partenariats avec des marques dont les produits me servent au quotidien. Ceci reflète plus naturellement le mode de vie que je défends. Je suis aussi en train de faire évoluer mon offre commerciale pour proposer des billets plus engagés et étudiés figurant la marque en tant que sponsor.

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Depuis mes débuts j’ai pu couvrir tous les sujets liés à un mode de vie éco-responsable, alors je vais aussi revoir mes billets pour y ajouter les derniers progrès. J’ai pu me rendre compte qu’il fallait toujours nourrir la conversation, changer d’angle, de voie, sinon les gens s’ennuient. Il faut communiquer plus en profondeur. Si je m’obstine à créer des guides sur des sujets vus et revus, le zéro déchet par exemple, j’aurais sûrement un peu plus de succès, mais je n’ajouterais pas vraiment de valeur au sujet global, car ni mon récit ni celui de mes lecteurs n’évoluera.

 

Quels conseils donnerais-tu donner à quelqu’un qui souhaite se lancer dans un blog aujourd’hui ?

Je dirais qu’il faut définir des objectifs et un sujet de niche. Soyez passionné par ce que vous faites et faites-le avec raison, pour aller plus loin qu’une masse d’abonnés et la reconnaissance numérique.

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Je manie le verbe numérique pour partager les bonnes pratiques social media, et les écueils à éviter. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations, avec ou sans connexion, pour mieux vivre le nomadisme digital !