Le journalisme a son IAssistant

Dans le cadre des élections départementales de 2015, le journal Le Monde a fait appel à la société Syllabs afin de gérer la quantité immense d’informations à transmettre à ses lecteurs. Cette société spécialiste dans la création d’articles automatisés produit des articles rédigés par des machines et publiables sur tous les médias. Cette nouvelle technique de rédaction est utilisée dans divers domaines tels que l’immobilier, l’e-commerce ou le webmarketing. Claude de Loupy, cofondateur de Syllabs, expose dans un entretien avec l’INA la commande passée par Le Monde de 36 000 articles dans le jour même des élections de 2015. Cet outil a été crucial pour eux, notamment dans le traitement de l’information hyperlocalisée des élections départementales. Il s’agissait surtout de traiter les résultats de chaque commune et cela aurait représenté un travail fastidieux qui, de surcroît, aurait nécessité une forte réactivité. Toutefois, rassurons-nous : Claude de Loupy indique bien que ses « robots rédacteurs » ne sont pas des robots journalistes, puisqu’ils n’ont pas la capacité d’analyse qu’a un humain, mais peuvent s’avérer fort utiles pour retranscrire des résultats d’élection.

 

robot rédacteur

Exemple d’article produit par Syllabs pour Le Monde. © Syllabs

Ces « moteurs de rédaction » sont ainsi conçus de trois manières différentes. La première s’appuie sur la fameuse technologie du Machine Learning, pour laquelle on fournit une quantité gargantuesque d’exemples au robot, capable ainsi d’identifier des éléments. Il existe également la méthode dite « à base de règles » ou ontologies, où l’apprentissage est apporté par des ingénieurs linguistes. Enfin, la troisième, celle utilisée par Syllabs, est une combinaison des deux précédentes, afin d’obtenir des écrits cohérents et précis. Preuve de la qualité des résultats obtenus, Claude de Loupy souligne que Le Monde a publié ces articles sans même les relire. De plus, les robots sont capables de produire 1,3 million d’articles en 24 h, avec une publication effective en une seule petite seconde après la réception des data. Impressionnant, non ? Mais attention, pour les articles destinés à des cibles hyperlocales comme c’était le cas avec les élections départementales, ou comme cela peut l’être pour des destinataires étrangers, chaque moteur de rédaction doit être développé méticuleusement. En effet, pour qu’il soit précis, il faut en amont prêter une attention particulière à la langue, au ton, et à la culture locale des lecteurs.

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Je vois déjà arriver les aficionados du « ils nous volent notre travail », et il est vrai que ce genre d’avancée amène à des questionnements. Le métier de journaliste humanoïde est-il voué à disparaître ? Pour l’instant, il n’en est pas question. Ce métier va certes être modifié à certains niveaux, mais il est loin de disparaître. Les journalistes seront délestés d’un contenu éditorial qui nécessite peu de réflexion, tout en participant à la formation des robots destinés à faire ce travail, en le nourrissant d’articles types qui vont leur servir à en écrire de nouveaux. Comme précisé plus haut, ils n’ont pas la capacité d’analyse de l’humain sur une situation, et encore moins celle d’émettre un point de vue. Amis journalistes, n’ayez crainte, et pour les moins réfractaires vous pouvez même vous réjouir. Avec l’avènement de ces assistants numériques, vous pourrez vous concentrer sur de la création de contenu plus élaborée et à valeur ajoutée.

Quand l’IAuteur prend la place de l’écrivain

Au-delà des articles et de l’aspect pratique de ces IA, certains ingénieurs ont décidé d’aller plus loin. Et l’étape suivante, ce sont les livres. Laissez-moi vous présenter Maria Hoshi Shinichi. Cette Japonaise a créé en l’honneur de son père – Nikkei, écrivain japonais célèbre pour ces nombreuses histoires courtes de science-fiction – le prix Hoshi Shinichi en 2013. Ce prix littéraire est unique en son genre dans le sens où il encourage les « non-humains » à participer. Ce qui à notre époque sous-entend bien évidemment les Intelligences Artificielles (aucune candidature Alien n’a été enregistrée, ni animale d’ailleurs). Ces dernières années, plusieurs IA ont donc concouru pour ce prix, dont une qui a été développée par une équipe de chercheurs japonais en 2016. Nos scientifiques littéraires ont donc établi les bases du roman, à savoir l’intrigue et le genre des personnages, le tout dans un « roman type ». Puis, ils ont fourni une grande quantité de phrases à l’IA qui s’en est servie pour écrire l’œuvre « Le jour où un ordinateur écrira un roman ». Alors bien sûr nous sommes loin d’une Intelligence Artificielle complètement autonome puisqu’aux vues de ce qui lui a été fourni pour réaliser l’ouvrage, les équipes créditent la participation de l’IA à environ 20 %. Il faut tout de même souligner que sur les 11 participants robots, ce roman est le seul à avoir interpellé le jury, qui le qualifie de cohérent, mais manquant de description concernant les personnages. Cet ouvrage soulève plusieurs questions. Les IA seront-elles un jour capables de se constituer une conscience artistique indépendante ? Peuvent-elles aller encore plus loin ?

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La même année, le romancier Antoine Bello apporte quelques éléments de réponse en publiant « Ada », qu’il a écrit de ses mains et non de celles d’une machine, mais qui parle bel et bien de ces dernières, au travers du personnage d’Ada, IA programmée pour écrire des best-sellers à l’eau de rose, style connu pour ses codes particulièrement définis, qui seraient donc l’un des plus susceptibles d’être écrits par des robots. Comme vous pouvez vous en douter, Ada est très performante dans ce domaine. Mais comme vous pouvez aussi vous en douter (parce que, justement, ce n’est pas un roman à l’eau de rose), Ada se découvre une conscience artistique et décide de fuir. S’en suit alors la traque de cette artiste intangible.

Des IA créatives proche de l’IArtiste

La créativité des IA, parlons-en justement ! Elle est d’ores et déjà testée, à l’image par exemple de Zack Thoutt, sorte d’ingénieur-développeur-fan de Game of Thrones qui n’arrivait pas à attendre patiemment la saison 8 de ladite série. Il a alors nourri une IA de tous les romans déjà écrits par Georges R. R. Martin. Il a ensuite laissé libre cours à sa machine à e-crire malgré le peu d’informations qu’elle possédait pour créer quelques chapitres. Le résultat ? Certaines théories des fans de la série sont validées par l’IA, mais dans un même temps, certaines prédictions sont plus incongrues. Des morts qui reviennent à la vie, des personnages qui changent de nom… Étonnant certes, mais l’est-ce vraiment pour cette série dans laquelle tout est possible ?

Dans le domaine des IArtistes, faites place à Shelley, une IA un peu dérangée que vous n’avez pas spécialement envie de croiser avant de vous coucher. Mais si vous le souhaitez quand même, c’est possible ! En effet, cette IArtiste macabre officie sur Twitter en créant des histoires d’horreur, et ce au rythme effréné d’une par heure. Sur le site, on peut lire qu’elle puise son inspiration d’un court extrait de texte par exemple, pour créer des histoires émanant de son esprit créatif effrayant. Vous pouvez également rajouter votre grain de sel dans ses lugubres histoires, grain de sel auquel elle va s’adapter, ce qui peut créer des incohérences ou d’autant plus de folie dans ses narrations. Un peu à la façon des livres dont vous êtes le héros, il existe même la possibilité de commencer une histoire soi-même, avec la mention de @shelley_ai, ainsi que du #yourturn, qui lui indique qu’elle doit continuer votre récit. Si vous êtes simplement curieux, vous pouvez aller consulter l’une des 450 histoires qu’elle a déjà produites.

Et puisque l’on parle d’écriture, n’oublions pas les scénarios de film. C’est là que l’on retrouve mon IArtiste préféré, Benjamin. Nourri de scénarios de films de SF à succès et de quelques éléments tels que le titre ou encore une ligne de dialogue, « Ben » a écrit le scénario d’un court-métrage complètement absurde: sunspring. Alors certes l’histoire est plutôt mal ficelée, mais le fait qu’elle appartienne au domaine de la Science-Fiction la dédouane quelque peu. En vérité, cela prouve surtout qu’une IA est capable de produire du contenu que l’on peut qualifier de « créatif ». Reste une question en suspens, les droits d’auteur, à qui reviennent-ils ?

Les Intelligences Artificielles sont aujourd’hui des outils d’accompagnement pour les auteurs, qui les forment à exécuter des tâches particulières. Ces formations soulèvent un questionnement quasi philosophique. Je m’explique : pour qu’une personne humaine produise un ouvrage, elle a besoin de faire beaucoup de recherches, d’emmagasiner des informations pour ensuite les retranscrire. Et c’est exactement de cette manière que nous formons les robots. Alors, est-ce que nous les formons à penser comme nous ou pensons-nous déjà comme eux ? Et si l’apprentissage est la première étape, la créativité n’est-elle pas la suivante ? Bien sûr, pour l’instant et encore pour longtemps, il leur manque le supplément d’âme qui mène au chef-d’œuvre.

Sébastien Michel
Sébastien Michel
Rédacteur protéiforme
Amateur de bon mots, féru d’absurdités en tout genre, fine fleur du sud ayant quitté le soleil pour proposer ses métaphores à la capitale.