Surmonter les statistiques

Il n’y a pas assez de femmes dans les métiers du numérique, et de surcroît leur nombre est en baisse. « Le digital est partout et les femmes sont en train de s’exclure de cet univers », analyse Marie-Christine Levet, fondatrice d’Educapital. Féminiser le milieu est donc une urgence et ne se fait pas tout seul. Face à ce constat, plusieurs entreprises ont déployé des actions pour encourager plus de femmes à tordre le cou aux statistiques.

Chez Air France c’est promouvoir autant de femmes que d’hommes à candidatures égales. Plus encore, Anne Rigail, directrice générale du groupe, avoue parfois tordre le bras de celles qui manquent d’assurance face à la hauteur des responsabilités. L’Oréal a formé près de cinq mille salariées au numérique en trois ans et mené une transformation digitale profonde. Total choisit de soutenir une promotion de 400 startuppeuses dans la tech à travers le monde. Facebook propose des mini formations gratuites en ligne et dans les grandes villes françaises pour démystifier l’accès aux métiers du numérique avec le programme SheMeansBusiness. De leur côté, YouTube et Microsoft s’intéressent particulièrement aux potentiels, le premier pour accroître sa communauté de créatrices de contenus inspirants et le deuxième pour tirer de l’intelligence artificielle des solutions aux enjeux climatiques, sociologiques et économiques.

Journée de la Femme Digitale

La formation, il semblerait que les femmes en soient particulièrement demandeuses. Le syndrome de la bonne élève, on nous dit. Elle répond à l’irrépressible besoin de cocher toutes les cases. Après tout, une formation rassure sur ses compétences, ancre son expérience et les certificats valident des acquis. Mais derrière ce mot, se cache la notion d’apprendre, qui aujourd’hui nous le savons se fait multiple, en continu et ne s’arrête jamais. Alors, certaines parlent d’une autre formation, plus informelle, par son réseau professionnel. « Souvent, on apprend beaucoup plus de ses pairs que de ses chefs », affirme Catherine Ladousse, Directrice exécutive de la communication EMEA chez Lenovo. C’est aussi sur ce soutien du collectif que l’on pourra s’appuyer pour aller plus loin, viser plus haut.

Lire aussi : Delphine Remy-Boutang : « Le numérique est accessible à tous, alors, prenons le pouvoir ! »

« Le dernier plafond de verre des femmes, c’est le financement » décrète Delphine Remy-Boutang. La douche froide révèle la difficile relation à l’argent qu’ont les femmes et l’effet clivant qui en découle. Anne-Flore Chapelier, co-fondatrice de MyLittleParis rappelle que seulement 2,2 % des investissements des fonds de capital-risque dans le monde vont à des projets dirigés par des femmes. Les femmes business angels sont encore trop minoritaires, ainsi que les fonds d’investissement dirigés par des femmes. La naissance du Collectif Sista vise à inverser la tendance. Cette sororité du financement s’est donné comme mission de réduire les inégalités du milieu en développant un baromètre BCG et une charte. « Compter les femmes pour que les femmes comptent » résume Anne-Flore Chapelier, le sourire aux lèvres.

Je n’ai pas encore entendu un homme dire je n’en suis pas capable, je l’attends encore !,
Anne Rigail, Directrice générale d’Air France.

Le cercle vertueux de l’exemplarité

« De l’identification naît des vocations », commente Aude Gogny-Goubert, créatrice de la web série Virago. En relatant les destins incroyables de femmes à travers l’histoire sur YouTube, elle encourage avec poésie et créativité les utilisatrices du réseau, très passives jusqu’à maintenant. Seulement 20 % des chaînes les plus suivies sont créées par des femmes. D’ailleurs, elle ne mâche pas ses mots et enjoint l’assistance à « prendre la parole, prendre l’espace médiatique, contredire, arrêter de s’excuser, s’imposer ». Puisqu’il faut des exemples de réussite, les fameux role models, la Journée de la femme digitale se fait un plaisir de relater les success stories et d’illuminer les parcours. Chaque femme qui foule la scène du Studio 104 ce jour-là montre qu’il est possible de sculpter son écrin dans le monde du numérique, et ce dans une diversité de secteurs.

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La succession de profils de startuppeuses démontre qu’il est essentiel de soutenir l’entrepreneuriat féminin. On découvre une tech sensible, qui fait des enjeux une affaire personnelle, profondément ancrée dans la complexité humaine. Les femmes du digital nourrissent une multitude d’ambitions : briser le silence autour de la dépression en Afrique, faciliter l’accès aux serviettes hygiéniques et tampons sains dans les zones isolées, contrer la déforestation de notre planète grâce au machine learning, faire du digital un jeu pour les plus petits de tous horizons ou encore donner un meilleur accès à la santé et sauver des vies. En somme la société sera plus inclusive, humaine et meilleure si ces femmes prennent leur part du pouvoir que confère le numérique. « L’ambition, ça s’apprend, ça se travaille, l’égalité cela se construit » conclut Stéphane Pallez, Présidente directrice générale de la Française des Jeux.

« Le numérique a un effet waou sur la confiance en soi, » Dorothée Roch co-fondatrice et directrice de BecomTech.

L’humain au centre

Justement pour insuffler plus de mixité dans l’écosystème numérique, les entreprises misent sur les compétences comportementales, les fameux soft skills. On parle beaucoup de confiance en soi pendant la Journée de la Femme Digitale. Le sujet revient souvent dans les interventions, certaines le comparent à un muscle qu’il faut entraîner au quotidien. Sandra Legrand, co-fondatrice de Yapuka, nous encourage à nous applaudir, d’apprendre à parler de ses succès, à faire savoir son savoir-faire.

Journée de la Femme Digitale

D’autres assimilent la confiance en soi à un voyage initiatique, que raconte avec vulnérabilité et humour Lubomira Rochet, Chief digital Officer de L’Oréal. Nous en frissonnons encore d’inspiration #YouGotThis. L’empathie et la collaboration reviennent tout au long des passages, car c’est par le travailler ensemble, la cooptation et la bienveillance que la mixité se fera, non par les quotas. Une alchimie opère déjà, on échange entre participantes, partenaires et intervenantes. Les porteuses de projet trouvent de précieux conseils de la part d’expert.es, tandis que d’autres apprécient la richesse des interventions, concentrées de solutions concrètes.

Clotilde Chevet étudie la relation entre l’intelligence émotionnelle et les robots au CELSA : « C’est à nous de choisir quelle place donner à la machine dans un monde d’humains », affirme-t-elle, catégorique sur la subordination de l’IA aux valeurs humaines. Après tout, c’est du cœur d’un numérique ouvert et inclusif que se sont élevées les contestations humanitaires et militantes de femmes fortes et résilientes, comme le relate l’écrivain François Saltiel au travers de l’histoire des hashtags. Qu’on se le dise, si le digital est un superpouvoir, il se doit de rester au service de ceux et celles qui le bâtissent.

 

Bien des choses restent à faire pour peupler l’écosystème numérique de femmes. Cette journée a mis en lumière les pas qui ont été faits, et nous l’espérons, encouragé d’autres à entrer dans la danse. Comme le dit si bien Arielle Kitia : « Je ne suis pas la meilleure, d’autres vont suivre ». Une vision qui nous fait repartir gonflées à bloc, jusqu’à l’année prochaine !

Enfin, félicitations aux lauréates des Prix Margaret :

  • Julie Davico-Pahin (Ombrea), Femme Digitale européenne de l’année.
  • Arielle Kitio (CAYSTI), Femme Digitale Africaine de l’année.
  • Diariata N’Diaye (App-Elles), Margaret Coup de Cœur
  • Rebecca Enonchong (Apps Tech & I/O Spaces), Margaret d’honneur.

Bonus : entendu à la JFD

  • « Je n’ai pas encore entendu un homme dire je n’en suis pas capable, je l’attends encore ! » Anne Rigail, Directrice générale d’Air France.
  • « Venez, n’hésitez pas, on a besoin de vous. On ne peut pas féminiser notre antenne sans vous » Vincent Giret, Directeur de France info, Radio France.
  • « Intégrer la diversité est un facteur clé de succès pour l’avenir » Luc Dammanin, VP et DG Europe de l’Ouest d’Adobe.
  • « Allez dans les métiers où l’on ne vous attend pas » Sophie Viger, Directrice générale de l’École 42.
  • « Le numérique a un effet waou sur la confiance en soi » Dorothée Roch co-fondatrice et directrice de BecomTech.
  • « Le meilleur ennemi d’une femme c’est elle-même » Delphine Bourbon, Head of Digital Excellence and Performance chez Air France.
  • « Je crois que la Silicon Valley aujourd’hui ressemble de plus en plus à Wall Street »
    Gilles BABINET, Digital Champion pour la France à la Comission Européenne.
  • « Ce n’est pas qu’une révolution technologique qui s’opère, mais avant tout une révolution humaine et culturelle » Fabienne Dulac, Directrice générale d’Orange France.
  • « Plus j’avance chez Orange, plus je vois des écarts dans l’accès à la formation entre les femmes et les hommes » Fabienne Dulac, Directrice générale d’Orange France.
  • « On est en train de donner un rôle social aux robots, le moins que l’on puisse faire c’est d’y mettre de l’intelligence émotionnelle » Clotilde Chevet, doctorante au CELSA.
  • « C’est maintenant qu’il faut agir pour se construire un futur désirable » Marie-Christine LEVET, co-fondatrice d’Educapital.
Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Je manie le verbe numérique pour partager les bonnes pratiques social media, et les écueils à éviter. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations, avec ou sans connexion, pour mieux vivre le nomadisme digital !