L’e-démocratie ne marche pas, elle court !

Depuis le printemps arabe, l’usage des réseaux sociaux par les mouvements de contestation s’est installé dans les mœurs. Beaucoup de signes ont déjà été versés sur le rôle qu’ont joué Facebook et Twitter vers l’émergence des gilets jaunes. Dans le contexte de mécontentement qui s’exprime depuis quelques semaines, la violence verbale gronde en ligne et se traduit dans les rassemblements du samedi.

Aux vues des dernières nouvelles sur le mouvement, il semblerait qu’à contre-courant du phénomène des fake news et autres intox, Facebook serait aussi l’endroit où trouver l’information la plus actualisée (ceux qui y lisent systématiquement les fils de commentaires sous les posts acquiesceront).

Au-delà des bulles de filtre et de la résurgence d’images anciennes ou factices visant à créer l’émotion, on constate un tour de force d’internet sous toutes ses couleurs : multi-classe, multiorientation politique, entre déballage, amateuriste mais poignant, et véritable professionnalisation du reportage live sur smartphone.

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Marianne peut aller se rhabiller. Ce que nous démontrent les gilets jaunes c’est que chacun de nous peut incarner la République, avec comme seul prérequis, la maîtrise du selfie. Ceux qui, excédés, poussent des coups de gueule d’une humanité criante face caméra finissent par toucher au cœur et délier les langues de la masse silencieuse. Certains en ont fait des rendez-vous récurrents et s’inspirent des modes d’utilisation plébiscités par les influenceurs, et aussi de leurs tactiques de fidélisation. En mode selfie, où que l’on soit, on s’exprime à la première personne, on répond aux commentaires des abonnés en live, on informe autant que l’on dément et on use du teasing pour faire revenir tout ce petit monde. Les lives de Maxime Nicolle, sur son groupe Fly Rider infos blocage sont de vraies leçons en influence. Ils se veulent pédagogiques, décortiquent les complexités politiques et apprennent à lire entre les lignes des annonces gouvernementales.

Solidarité. Tout au long des lives de représentants de gilets jaunes tournent des préconisations pour rester en sécurité pendant les rassemblements. On y propose des solutions pour les manifestants fragiles, des numéros de téléphone d’urgence, des vidéos retranscrites pour les malentendants. On y parle des « robes noires », ces avocats qui apportent leur soutien au mouvement pour « défendre la liberté et les droits des gens (…) de façon humaine » (sic). Facebook Live serait-il le nouveau JT des citoyens ? Son filtre algorithmique, savamment calibré par Mr Zuckerberg et ses lutins, préférant les vidéos live et la mise en avant de l’activité des groupes y a certainement été pour quelque chose. Reuters affirme que plus d’un tiers des Français s’informent via les réseaux sociaux, nul doute qu’il faudra désormais suivre l’e-démocratie en direct.

L’enjeu de la transparence

Entre les rumeurs de brouilleurs installés dans le centre de Paris et le gouvernement qui refuse de diffuser en direct les rencontres entre les représentants, qu’en est-il de la transparence, Graal de communication de notre époque ?

Si la démocratie se fait en ligne, alors au beau milieu tourne l’intox, l’information manipulée, transformée pour convaincre et grossir les rangs des uns et des autres. La mauvaise restitution est dénoncée par Maxime Nicolle : « Je vais à Toulouse » se transforme en « Maxime Nicolle appelle à un rassemblement à Toulouse ». La supposée neutralité d’internet est morte. Les derniers actes de janvier ont mis à mal l’image d’Épinal du journaliste filant entre les lignes, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Les médias traditionnels, considérés comme trop acoquinés avec les autorités et les chiffres d’audience, sont devenus persona non grata sur le terrain.

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Puisque les formats autrefois jugés crédibles se sont attirés la méfiance des masses, la modernisation du dialogue fera-t-elle évoluer les médias ?

Sur Facebook, on voit une fluidification des nouveaux modes d’échange via les commentaires et le retour en force de l’ambiance des forums sous forme de groupes. Lors de son dernier live, Maxime Nicolle lance même un appel aux journalistes indépendants pour recueillir des témoignages face cachée. Une nouvelle forme d’information agile, sans allégeances et donc neutre, serait-elle en construction ?
De son côté, la presse traditionnelle part en croisade contre les fausses informations, il est ici opportun de rappeler que l’Agence France Presse propose un fact-checking accessible au grand public.

Quand la présidence s’empare de l’e-démocratie

  • « Comment pourrait-on rendre notre fiscalité plus juste et plus efficace ? Quels impôts faut-il à vos yeux baisser en priorité ? »
  • « Quelles sont les solutions pour se déplacer, se loger, se chauffer, se nourrir qui doivent être conçues plutôt au niveau local que national ? »

Dans sa lettre aux Français disponible en ligne, le président Emmanuel Macron interroge directement le peuple connecté, les mettant aussi face à la balance entre impôts et dépenses publiques. Le Président présente sa missive en ces mots : « Ce n’est ni une élection ni un référendum. C’est votre expression personnelle, correspondant à votre histoire, à vos opinions, à vos priorités, qui est ici attendue, sans distinction d’âge ni de condition sociale. »

Si l’e-démocratie se libère du suffrage en ligne, elle est encore en constante évolution. Face à la diversité de ceux qui donnent de la voix et des gestes pour contester le statu quo, la question se pose : allons-nous pouvoir dépasser la notion de classe, d’origine, d’âge, de vécu, pour nous rapprocher dans nos convictions ? Le numérique permettrait-il de transformer cette utopie en engagements ? De faire un retour inespéré auprès de la grande majorité de Français connectés quotidiennement, soit les 92 % de foyers français équipés d’au moins un écran en 2018, selon Médiamétrie.

Quelle leçon tirer de l’usage du numérique par les gilets jaunes ? L’urgence de se réapproprier l’espace public en ligne. Privilégier l’interaction fluide et traduire l’organisation en ligne en action commune physique pour affronter de manière constructive et positive les enjeux de notre siècle. Le numérique pourrait-il faciliter l’horizontalisme prôné par le mouvement, court-circuiter les intermédiaires, vers une démocratie ouverte et plurielle ? Affaire à suivre.

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Je manie le verbe numérique pour partager les bonnes pratiques social media, et les écueils à éviter. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations, avec ou sans connexion, pour mieux vivre le nomadisme digital !