Mango Meter, ce n’est pas un nouveau Candy Crush ou Fruit Ninja. C’est l’initiative de six féministes de pays d’Asie qui ne voulaient pas se résigner à être les simples spectatrices d’un cinéma, d’Hollywood à Bollywood, toujours aussi sexiste. Parmi elles, on retrouve la rédactrice en chef du webzine féministe Magdalene, Devi Asmarani, également Sharmee Namjoshi, activiste militante pour les droits de l’Homme et les questions de genre, ainsi que Medhavinee Namjoshi, spécialiste du genre et de la jeunesse, qui a aidé à développer l’application. Changer les choses, ça commence toujours par un plan. Et on peut dire que la quête sera longue, mais impossible n’est pas féministe !

Les 11 commandements

Les fondatrices se sont nourries tout d’abord d’un test qui fait souvent figure d’autorité en matière de personnage fictif féminin, le test de Bechdel. Ce test, qui tire son nom de l’illustratrice et féministe qui l’a créé Alison Bechdel, se base sur trois critères nécessaires :

  • l’œuvre de fiction possède deux personnages féminins identifiables et nommables ;
  • les deux personnages en question ont une conversation ;
  • ladite conversation parle d’autre chose qu’un personnage masculin.

Les fondatrices de l’application se sont appuyées ensuite sur 5 grands principes qui leur étaient chers : la représentation des sexes, la distribution des rôles, l’interaction, les relations amoureuses et la sexualité, l’intersectionnalité.

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Et c’est avec ces fondations féministes qu’elles ont établi les critères de notation d’une œuvre. En effet, lorsque vous arrivez sur la fiche d’un film, vous trouvez à la fois une notation sur la qualité de l’œuvre et une notation sur le niveau de féminisme avec le baromètre Mango Meter. Ce baromètre est constitué de plusieurs éléments de notations en fonction de ces 11 questions :

  1. Le personnage féminin est-il au centre de l’histoire ?
  2. La narration du film suit-elle le personnage féminin ?
  3. Le personnage féminin principal remet-il en cause les canons de beauté occidentaux ? (corps fin, peau blanche, cheveux longs, personne valide)
  4. Les objectifs de vie du personnage féminin principal se résument-ils aux relations amoureuses, au mariage et à la maternité ?
  5. Le personnage féminin principal est-il représenté comme une personne qui prend des décisions rationnelles ?
  6. Les personnages féminins se soutiennent-ils et éprouvent-ils de l’empathie les uns envers les autres ?
  7. La camaraderie entre les personnages féminins est-elle montrée dans des contextes divers ? (privé et public)
  8. Les relations toxiques (abusives ou où un des partenaires exerce un contrôle sur l’autre) sont-elles dépeintes comme de l’amour ?
  9. La sexualité des personnages féminins est-elle représentée de façon positive ? (pas de slut shaming)
  10. Des relations non-normatives ou non-hétérosexuelles sont-elles dépeintes de façon positive ?
  11. Des minorités sont-elles représentées ? (selon des critères d’ethnicité, de religion, de classe sociale, de sexualité, d’identité et d’expression de genre, d’âge et de handicap)

La notation va jusqu’à 5, sachant que 1 mangue représente un film sexiste et 5 mangues un film tout à fait féministe ! Si le but affiché des fondatrices est de mettre à mal le sexisme au cinéma, c’est parce que sous-couvert de divertissement, les films ont une grande influence sur nous tou·te·s. « Le cinéma est le média le plus efficace pour diffuser des valeurs et des normes, mais c’est aussi celui qui renforce largement les stéréotypes » dénonce l’équipe Mango Meter. Les créatrices de l’appli ont bien conscience que les choses ne vont pas changer du jour au lendemain, mais conscientiser les masses, sensibiliser le spectateur, c’est la première étape vers le changement.

Une demoiselle en détresse, où ça ?

Les questions qui servent de critères de notations à l’application ont un double emploi. Non seulement, elles permettent de noter, mais elles permettent par la même occasion de bousculer la pensée, de soulever les questions, d’identifier des schémas dans l’esprit de celui/celle qui note.

Et ça commence souvent par un constat alarmant de stéréotypes sexistes récurrents. On connaît le concept binaire de l’image de la femme : soit sainte, soit péripatéticienne. Les clichés du cinéma ne s’en éloignent pas trop. On véhicule tantôt l’image pure et fragile de la demoiselle en détresse, incapable de prendre sa vie en mains ou de se défendre seule sans un preux chevalier, représenté par un personnage masculin, il va sans dire. Tantôt celle de la mère courage, à l’instinct maternel sans failles, dans l’abnégation la plus totale, telle une sainte donc. Tantôt la fille à la sexualité libérée, sans attaches, qui ne cherche pas à se marier et donc souvent considérée comme « instable », « peu respectable » ou « avec qui on ne voudrait pas se marier ». Et ce n’est qu’un échantillon.

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Sans compter les personnages masculins qui préfèrent se marier avec la fille aux valeurs traditionnelles plutôt que la fille libérée. Un jugement de valeur qui semble encore basé sur des concepts de « bonne à marier » et de « femme de petite vertu » où la sexualité épanouie et libérée des femmes est mal vue.

Devi déplore aussi que « dans le cinéma indonésien les personnages féminins soient souvent dépeints comme misogynes, sans talent et cherchant le conflit. »

Si ces stéréotypes peuvent s’apparenter à l’usage des « personnages types » au cinéma, il est peut-être temps de le révolutionner. En permettant au spectateur ou à la spectatrice d’identifier ces clichés, les questions de l’application permettent au public de s’interroger. L’application remplit alors un rôle de sensibilisation.

Saksham Gangwar via Unsplash.

Elles vécurent heureuses et réalisèrent des films

En conscientisant le public, l’application veut changer le paradigme du cinéma. À savoir si ça se fera bottom-up ou top-down, l’application se positionne plutôt sur une stratégie du spectateur vers les producteurs. Après tout, c’est le public qui a le dernier mot, et s’il choisit de boycotter des films, les producteurs devront bien revoir leur copie.

L’application a un fort potentiel d’influence si elle réussit à percer. Premièrement, parce qu’elle est participative, chacun peut voter, elle a donc un fort pouvoir démocratique. Deuxièmement, de par l’origine des fondatrices, et le partenariat avec la fondation allemande Friedrich-Ebert-Stiftung (FES), l’application s’offre une large couverture médiatique multiculturelle, et a donc bon espoir de toucher beaucoup de monde. Avantage par ailleurs non négligeable pour combattre les clichés ethniques notamment.

Les fondatrices ne cachent pas la volonté de révolutionner l’industrie cinématographique dans son ensemble. « Je crois qu’on a besoin de plus de femmes à tous les niveaux de l’industrie du cinéma pour pouvoir faire des films féministes. On a besoin d’un changement de paradigme avec la présence de femmes à tous les niveaux : réalisatrices, productrices, scénaristes, éditrices. »

Medhavinee Namjoshi positive tout de même en félicitant des films tels que Margarita With a Straw, Lipstick Under my Burkha, ou encore Ek Ladki Ko Dekha Toh Aisa Laga qui parle d’une femme secrètement amoureuse d’une autre, et qui est sortie en février dernier.

On veut que les gens nous rejoignent pour qu'ensemble, on fasse la différence, un film à la fois.

Le cinéma suédois avait déjà soumis les films diffusés au test Bechdel avec un système de notation. C’est au tour des six créatrices de Mango Meter, venues d’Asie, de déranger pour mieux conscientiser. Elles veulent révolutionner le cinéma Bollywood, le cinéma indonésien et le cinéma d’Hollywood. Au-delà d’une meilleure image de la femme, c’est aussi la question de la normalisation des violences envers les femmes qui leur tient particulièrement à cœur. Et avec cette application, elles veulent montrer que la pop culture a un grand pouvoir, et qu’un grand pouvoir implique de grandes responsabilités.

Gwendoline WEBER
Gwendoline WEBER
Ménestrelle numérique
Oscillant entre galéjades giffesques, modération bienveillante, veille im-pertinente, haikus récréatifs et designs amuse-oeil. VENI VIDI SHARED