Dans le cadre du cycle sur l’afrocyberféminisme, la Gaîté Lyrique s’est attardée le 14 juin 2019 sur cet évènement marquant pour mettre en lumière la lutte queer afro-brésilienne notamment au travers du numérique, témoignant du climat politique brésilien à l’heure des réseaux sociaux.

Le cycle de l’afrocyberféminisme est au confluent du cyberféminisme et de l’afrofuturisme : « Il rend hommage aux pionnières noires d’Internet, aux développeuses qui traquent les biais du code, au Black feminism, au cyberféminisme, à l’Afrique, aux Afrodescendantes, aux Transgenres, aux Queers et à tous les cyborgs des marges ».

C’est dans une dynamique activiste et militante que la Gaîté lyrique nous a offert le temps d’une conférence la possibilité de voir et de comprendre certains enjeux de la société brésilienne, notamment par le prisme de ces trois intervenantes : Erica Malunguinho, première députée noire et trans élue au Brésil, Maria Aparecida Moura, militante afro-féministe, chercheuse en sciences de l’information et professeure à l’U.F.M.G, et Fabiana Ex-Souza, militante afro-féministe, artiste visuel et chercheuse à l’Université Paris 8.

L’assassinat de Marielle Franco : le sursaut contestataire

Le 14 mars 2018, Marielle Franco est assassinée à Rio. Ses détracteurs ne font ni dans la dentelle ni dans le respect des morts, et c’est un vrai bashing qui s’opère alors sur les réseaux. Une vague de haters, notamment des personnes politiques de l’extrême droite, s’emparent de la mort de Marielle Franco. Et c’était sans compter l’acte symbolique de Rodrigo Amorim, un membre du Parti Social Libéral, qui brise une plaque commémorative qui avait été créée en l’honneur de la femme politique et militante.

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Seulement, le soutien à Marielle Franco ne se laisse pas démonter et décide de surfer sur la vague de haine, créant notamment moult hashtag en son honneur et alliant les actes de révoltes en ligne à ceux IRL. #MarielleFrancoPresente, ou encore #RuaMarielleFranco en réaction à la plaque de rue brisée par Rodrigo Amorim. On constate alors une flopée de manifestations s’organisant dans les villes : Rio, Brasilia, Recife, Natal, Salvador, etc.

Mais si l’opposition s’était contentée de propos haineux, cela aurait été trop simple. Des commentaires décrédibilisent ou désinforment sur les circonstances et origines de la mort de Marielle Franco, nous expliquait Philipp Lichterbeck, journaliste du Deutsche Welle, une semaine après l’évènement. Certains allant jusqu’à affirmer que ce n’était qu’un homicide banal sans lien avec la politique. Sur les réseaux, c’est la guerre idéologique. Les défenseurs de Marielle Franco s’insurgent et s’attellent à combattre chaque fausse information autant que faire se peut. Le torchon brûle et c’est bientôt tout le Brésil qui s’offusque des réactions en plus de la mort de la politicienne.

Les réseaux sociaux : l’objet de convoitise

L’attitude que témoignent certains envers la mort de Marielle Franco semble être récurrente sur les réseaux sociaux. Maria Aparecida Moura nous explique que les fake news et la désinformation sont un outil clé de manipulation de l’opinion publique pour les politiciens et les gens de pouvoir.

« Internet représente une grande part des médias que les Brésilien.es consultent », poursuit Maria Aparecida Moura. Les Brésilien.es constituent 130 millions d’utilisateurs Facebook, ils sont à la 3e place. Ils sont 44 % sur le réseau WhatsApp. Et l’abonnement à une connexion internet représente 15 % des revenus domestiques. Pas étonnant que le président brésilien Jair Bolsonaro soit soupçonné d’instrumentaliser les médias « sociaux ».

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Au départ un choix stratégique, n’ayant accès qu’à 8 secondes d’antenne dans les débats politiques lors de la campagne présidentielle, il avait décidé de se focaliser sur les réseaux sociaux. Selon un sondage Datafolha qui date du 2 octobre, 6 électeurs sur 10 du président sont présents sur les réseaux (1). Et les supporters n’hésitent pas à relayer les informations, offrant une véritable force médiatique au président.

Cependant, récemment un réseau social tressaille et se questionne. Twitter cible certaines figures politiques, comme Donald Trump et Jair Bolsonaro. L’oiseau bleu chercherait-il à se prémunir ? Tandis que les uns s’offusquent des propos des dirigeants les accusant d’incitation à la haine ou à la violence, les autres s’offusquent de censure. Donald Trump ayant déclaré sur Fox Business : « Ils empêchent les gens de me suivre sur Twitter, et j’ai donc beaucoup plus de mal à faire passer mon message ».

Le réseau social tente une approche tiède et met en place un système d’avertissement de contenu sensible. Le réseau se contente d’ajouter une étape à l’UX en cliquant pour confirmer le souhait de voir le contenu. Mais il ne se prive pas ainsi de privilégier les politiques : « il existe certains cas où il est dans l’intérêt du public d’avoir accès à certains tweets, même quand ils contreviennent normalement à nos règles ». Deux poids, deux mesures ?

Marielle Franco Brésil

Derrière les hashtags, un acte de résistance, de survie même !

Marielle Franco souhaitait défendre les droits des femmes, des défavorisés, des habitant.es des favelas, de la communauté LGBT, des afro-brésilien.es. Le jour où on a fait taire la voix de ceux qui n’en ont pas, comme ils disent au Brésil, ils ont en fait réveillé toutes les voix.

Avant même toute coordination ou naissance de mouvement, l’acte de résistance se situe déjà à titre individuel. La seule idée de se mettre à exprimer son point de vue est un acte de résistance. Les réseaux sociaux permettent à chacun d’exprimer son ressenti, son opinion. Si notre amie France Gall prônait : « Résiste prouve que tu existes », ici, il serait plus pertinent de dire « Existe, prouve que tu résistes ». En effet, exister dans une société qui discrimine votre différence, c’est déjà résister. Comme le disait Marielle Franco : « Être une femme noire, c’est un acte de résistance et de survie constant ».

Et c’est ensuite la somme de toutes ces opinions poussées par la même soif de « changement » ou de « monde meilleur » qui crée un mouvement. On l’a vu avec #MeToo, avec le Printemps arabe ou avec les 30 millions de tweets utilisant #BlackLivesMatter, la force du hashtag n’est pas à sous-estimer. Le hashtag #MarielleFrancoPresente n’est pas prêt de s’éteindre et continue même d’allumer de nouvelles lueurs. Il se décline pour se faire l’étendard de la cause de ceux qui n’ont pas de voix. Le hashtag #EleNão, « pas lui », créé en opposition à Jair Bolsonaro, est devenu symbole de l’antifascisme et est parvenu à rallier des artistes internationaux comme Madonna à sa cause.

Face à un président qui occupe la majorité du paysage médiatique des réseaux sociaux, il devient nécessaire pour les opposants de redoubler d’efforts pour résister. « Jair Bolsonaro, ouvertement homophobe, transphobe, et raciste, n’a nullement l’intention de se cantonner au statu quo », explique Salomão Cunha Lima, de GAMES, une organisation LGBTQ pour l’emploi. Le journal Out met d’ailleurs en lumière la disparition d’une section sur les MST destinée aux hommes transsexuels sur un site web du gouvernement.

Alors que les conditions de vie ne sont déjà pas idéales pour les personnes LGBT, le gouvernement ne semble pas prêt d’arranger les choses. Selon un rapport de Human Rights Campaign de 2016, l’espérance de vie d’une personne transsexuelle est de 36 ans au Brésil. Selon Grupo Gay de Bahia, en 2017, 387 personnes de la communauté LGBTQ+ ont été tuées.

Erica Malunguinho le rappelle, « la résistance a toujours existé et elle n’est pas prête de s’éteindre. Elle invite tout un chacun à l’entretenir et à multiplier ses formes : du quilambisme au Paranauê, des manifestations de rue aux hashtags ». Et à l’heure où cette conférence avait lieu, le 14 juin, le Brésil entamait une grève nationale en guise de protestation face à des réformes.

 

#EleNão, « pas lui ». C’était le slogan et le hashtag des opposants à Jair Bolsonaro. En vain, puisque le président a été tout de même élu. Le mouvement ne perd pas son élan et continue de « rejeter » ce président comme une mauvaise greffe qui ne prendrait pas. Mais si Jair Bolsonaro a quand même été élu, une figure de proue intouchable vient maintenant de s’ériger comme symbole de l’opposition.

Gwendoline WEBER
Gwendoline WEBER
Ménestrelle numérique
Oscillant entre galéjades giffesques, modération bienveillante, veille im-pertinente, haikus récréatifs et designs amuse-oeil. VENI VIDI SHARED