MenstruTech, ton univers impitoyable

A peine assise, je ressens un sentiment de fierté : trouver un tel sujet de conférence dans un festival sur le numérique, cela reste rare et encourageant. Il est vrai qu’avec le nom du festival, j’aurais dû avoir la puce à l’oreille. « Futur.e.s » utilise l’écriture inclusive (NDLR : une écriture incluant féminin et masculin sans qu’aucun ne l’emporte sur l’autre). Mais bientôt les deux speakers Lucie Ronfaut, chercheuse à l’observatoire des Mondes Numériques en Sciences Humaines et post-doctorante à Télécom Paris Tech, et Marion Coville, journaliste à la rubrique Tech & Web du Figaro, me font redescendre de mon nuage : le domaine de la MenstruTech est loin d’être tout rose. En effet, si l’on connait bien la HealthTech, du bracelet qui compte vos pas aux applications qui mesurent vos cycles de sommeil, les menstruations elles, n’ont pas le devant de la scène.

Alors, c’est quoi la MenstruTech ? Tout simplement, la technologie aux services des règles et tout ce qu’elles incluent : changement d’humeur, durée, abondance, fatigue, douleurs, ovulation etc. D’ailleurs la MenstruTech, c’est Lucie Ronfaut qui lui a donné son petit nom. Revenons à notre conférence : ici, on parle surtout des applications. Lucie Ronfaut et Marion Coville mentionnent tout d’abord une émergence tardive du sujet dans le domaine des applications et notamment dans celui de la HealthTech. La MenstruTech, c’est un sujet de santé, elle a donc tout à fait sa place dans la HealthTech. Pour repère, les applications de la HeathTech connaissent un fort engouement à partir de 2011. En revanche, du côté des règles, la création des applications Clue et Gow, applications permettant de suivre son cycle menstruel, date de 2013.

Présenter une idée pour une levée de fonds sur les menstruations est difficile et d’autant plus lorsque ce sont des femmes qui la proposent.

Les conférencières en profitent d’ailleurs pour glisser que l’application HealthKit d’Apple, dont la création date de 2014, proposait de quantifier toutes les données possibles relatives au corps, toutes… sauf celles des règles ! La MenstruTech fait donc des pieds et des mains pour rentrer par la grande porte de la HealthTech. Les intervenantes de Futur.e.s nous expliquent ainsi que présenter une idée pour une levée de fonds sur les menstruations est difficile et d’autant plus lorsque ce sont des femmes qui la proposent. Bref, un véritable parcours de la combattante. « Parmi les start-ups créées aux États-Unis, seuls 18 % sont fondées ou co-fondées par des femmes », renchérissent-elles. La créatrice de Clue, Ida Tin, explique dans l’article de Rose Eveleth de The Atlantic que les investisseurs sont souvent des hommes et prétextent ne pas pouvoir soutenir son projet, car ils ne peuvent pas tester le produit. Elle ajoute aussi que la sortie de l’application adverse Glow par Max Levchin, le fondateur de PayPal, a probablement donné de la légitimité à son projet Clue et à l’existence de la MenstruTech. Max est un homme et un homme reconnu dans le domaine de la Tech, son choix de se diriger vers la MenstruTech semblait de facto fondé aux yeux des investisseurs.

MenstruTech, je crie ton nom

Pourtant, le cadeau de Mère Nature est délivré chaque mois avec plus ou moins de fiabilité que la poste. Il semble donc opportun qu’un événement aussi récurrent et présent dans la vie d’une femme et de manière plus générale d’une personne réglée soit pris en compte parmi les données relatives à son propre corps. Parce que les règles font tout simplement partie de leur corps. La MenstruTech, c’est ça ! Permettre à chaque personne réglée de suivre son cycle et tout ce qui en découle (sans mauvais jeu de mots). Une étude de l’Université de Washington a recensé les usages les plus courants :

  • comprendre son corps et ses réactions selon les différentes phases du cycle,
  • anticiper ses règles,
  • chercher à tomber enceinte,
  • éviter de tomber enceinte,
  • ou fournir récolter des informations à fournir aux personnels de santé .

Les applications telles que Clue, Period Tracker, Groove, Glow, Eve, Flow, Maya, etc. sont dédiées à ce but. Beaucoup de ces applications sont soit gratuites ou soit freemium, donc plutôt accessibles. Certaines se présentent comme un calendrier où la prise de note journalière est très intuitive, d’autres se penchent sur l’objectif de l’utilisateur : contraception, tentative de tomber enceinte, etc. Si je me souviens encore noter dans mon agenda au lycée d’un point rouge mes jours de règles, je n’ai jamais vraiment été régulière dans cette prise de note. Et il semble que ce soit le cas de beaucoup de personnes réglées. L’omniprésence des smartphones, l’ergonomie des applications et le caractère somme toute addictif des smartphones semblent faciliter le suivi de ses règles. Cet engouement pour ces applications démontre la demande qu’il y avait là, un besoin de la moitié de la population mondiale.

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Un besoin qui traduit lui-même un autre besoin : celui de connaitre son corps. Beaucoup de personnes utilisant ces applications témoignent d’une méconnaissance du fonctionnement de leurs règles. La chercheuse Marion Coville elle-même en fait l’aveu, et elle n’est pas la seule. Les règles sont souvent associées à la honte et au dégout dans notre société. Il suffit de voir le sang bleu dans les publicités pour les protections hygiéniques. On apprend rapidement à « éponger » la scène de crime, mais à embrasser son existence et comprendre son fonctionnement, beaucoup moins. Après tout, cela fait partie du miracle de la vie, alors pourquoi serait-ce sujet de censure plutôt que d’émerveillement ? Cette méconnaissance des règles chez beaucoup de femmes pose de réelles questions. Le sujet est-il tabou au point que les personnes réglées elles-mêmes ne doivent ni parler du sujet ni même s’y attarder ? L’existence tardive de ces applications ne révèle-t-elle pas aussi le caractère « interdit » des règles ?

MenstruTech technologies

Alors un petit pas pour les personnes réglées, un grand pas pour l’Humanité ! Car il s’agit là d’une reconnaissance des règles, de lever le voile sur un tabou, de réappropriation des sujets des femmes et de leur corps. L’existence même de ces applications et leur pérennité est un acte militant et féministe. De ceux moins bruyants, moins médiatisés, mais tout aussi importants puisqu’il s’agit de toucher le plus de personnes, il s’agit de changer les mœurs.

Avec ces applications, il est possible d’avoir une estimation de la prochaine date, une visibilité sur l’ensemble de ces cycles, de mettre en relation ses humeurs, de noter son activité sexuelle, de prendre en compte ses douleurs, d’enregistrer son type de contraception, les rendez-vous qu’on a pris chez le gynécologue, etc. Il s’agit bien de faire connaissance avec son corps, de rentrer dans un dialogue, d’en prendre même conscience et de lui laisser la place d’exister, allez, disons-le, le droit d’exister. La MenstruTech a gagné sa place sur le marché de la Tech, une place qui lui revenait de fait, mais pour lequel elle s’est battue. L’application Clue dénombrait 500 000 utilisateurs à ses débuts, le PlayStore en dénombre aujourd’hui 10 000 000. Rappelons que les femmes représentent la moitié de la population, un marché de poids.

Un outil qui vous veut du bien ?

Mais la MenstruTech, c’est comme le féminisme, entre la théorie et les faits, il y a encore du pain sur la planche. De nombreuses fonctionnalités sont encore absentes ou peu adaptées. C’est à se demander si c’est parce que les concepteurs sont des hommes ou si la phase de bêtatest auprès de la cible n’a pas été correctement réalisée, la question mérite d’être soulevée. L’une des pionnières de la MenstruTech qui a créé Monthly Info, Heather Rivers, en 2010, blague en affirmant qu’on reconnait une application conçue par un homme au fait qu’elle se focalise sur les humeurs de l’utilisatrice afin de savoir quand sa petite copine sera « mal lunée ». D’un autre côté, on note la centralité de l’état de fécondité sur les applications. Une centralité qui d’une part, ne concerne pas toutes les utilisatrices et qui d’autre part, appuie sur la prise de responsabilité uniquement de la femme quant à une grossesse potentielle.

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Des utilisatrices se plaignent notamment de ne pas pouvoir consulter certaines données qu’elles ont enregistrées sous forme d’infographie. Pour exemple l’application Clue permet d’enregistrer quand il y a des douleurs, mais ne permet pas de visualiser sous forme graphique la fréquence. Seul le cycle de fécondité est visible graphiquement. Dans l’application Glow, certaines fonctionnalités requièrent obligatoirement des informations que les utilisatrices ne souhaitent pas forcément renseigner comme le poids. L’intervenante Marion Coville, qui évoque sa maladie, l’endométriose, souligne qu’il n’y a pas de fonctionnalités adaptées pour noter le suivi de ses douleurs, leur localisation, leur fréquence ou leur intensité. Certaines applications telles que Glow ne permettent pas d’enregistrer un cycle plus court que 22 jours, nous explique la journaliste Web & Tech Maggie Delano de Medium.

Un petit pas pour les personnes réglées, un grand pas pour l’Humanité !

Ces problèmes multiples soulèvent une normalisation des règles alors que, comme beaucoup d’éléments concernant le corps, tout est très relatif à chacun. Il est nécessaire de prendre en compte la pluralité et la diversité des profils. Du point de vue de l’UX (eXperience User), on constate qu’il y a aussi des améliorations à apporter, les informations devraient être libres d’être renseignées ou non par l’utilisatrice. Il est aussi nécessaire de mieux identifier la cible de la MenstruTech, car après tout, comme son nom l’indique, elle inclut toute personne ayant ses règles : de la femme cisgenre hétéronormée à l’homme transgenre en passant par la femme cisgenre homosexuelle. Comme le souligne la journaliste Maggie Delano, qui précise être une femme réglée et homosexuelle, il est gênant de devoir rentrer un type de contraception alors que cela ne lui ait pas nécessaire. Surtout quand c’est suivi d’un chiffre « culpabilisateur » indiquant que les personnes ayant des rapports sexuels non protégés mènent à 44 % des grossesses non désirées. Ici, on constate donc que son orientation sexuelle n’est pas prise en compte, comme si elle ne faisait pas partie de la norme. Si l’on se réfère au malaise soulevé récemment au sujet des maltraitances verbales ou physiques de praticiens gynécologues, l’application peut parfois être le dernier recours d’un suivi de santé gynécologique, certes non médical, rappelons-le, mais peut être salvateur lorsqu’il s’avère être le seul confident encore fiable et sans jugement d’une femme ou d’une personne réglée.

Enfin, autre problématique récurrente dans le domaine des applications, la gestion des données personnelles. En effet, l’application Clue avait essuyé un piratage qui avait soulevé des questionnements pas si anodins. Quand on pense que des données relatives à la sexualité, à la grossesse et à l’IVG y sont enregistrées et que l’on peut les associer à des données de géolocalisation, il est difficile de ne pas penser à certains pays où l’avortement est condamnable, comme c’était le cas encore très récemment en Irlande. Clairement ici, il en va même de la sécurité de l’utilisatrice.

 

Se réapproprier le sujet des menstruations, c’est se réapproprier son corps et l’image même de la femme. Et si la MenstruTech était le nouvel étendard d’une lutte pacifiste, mais déterminée pour le féminisme et même pour les LGBTQ+ ?

Gwendoline WEBER
Gwendoline WEBER
Ménestrelle numérique
Oscillant entre galéjades giffesques, modération bienveillante, veille im-pertinente, haikus récréatifs et designs amuse-oeil. VENI VIDI SHARED