Needle cherche à décloisonner le savoir, est-ce pour mieux faire fi des algorithmes ?

Julien Falgas : Le savoir, mais aussi toutes les formes d’expression intellectuelles et artistiques que l’on peut rencontrer sur le web ! L’ambition de needle consiste à redonner sa place à la communication humaine et à l’intelligence collective. Aussi fabuleuses que soient les promesses de l’intelligence artificielle, nous avons besoin de plus que cela pour faire société.

Quels ont été les facteurs déclencheurs du projet needle ?

J.F. : Je me suis passionné durant 15 ans pour la bande dessinée numérique (à l’époque on disait « BD en ligne »), au point d’y consacrer une thèse de doctorat. Je voulais comprendre comment de nouvelles formes narratives émergeaient et parvenaient à trouver leur public dans un environnement où il suffit de quelques clics pour accéder à des heures de séries télévisées toutes plus palpitantes les unes que les autres. Ma thèse a apporté des réponses, mais surtout de nouvelles questions : pourquoi les récits pour lesquels des lecteurs s’étaient comme moi passionnés peinaient-ils à faire des émules ?

J’ai voulu retrouver l’enthousiasme du surf de la fin des années 1990.

Le problème ne tenait ni au talent des auteurs ni à l’existence d’un public demandeur, mais bien à ce qu’était devenu le numérique en 2014 : un environnement dominé par quelques grandes plateformes dont le modèle économique et les interfaces semblaient indépassables. Sous leur férule, les plus petits (auteurs BD ou littéraires, journalistes) se paupérisent et se précarisent. L’expression individuelle est noyée dans la masse des productions industrielles et institutionnelles. Needle est né de la conviction que l’on peut inventer d’autres formes d’accès aux contenus en ligne. J’ai voulu retrouver l’enthousiasme du surf de la fin des années 1990, et le conjuguer à celui du web collaboratif auquel j’ai cru dans les années 2000, tout en tirant la leçon de ce qu’était devenu le web. J’ai découvert par la suite que des gens très éminents poursuivaient la même quête : de la fondation Mozilla à Tim Berners-Lee, nous sommes nombreux à partager cette analyse et ces espoirs.

Comment expliquez-vous que ce que Google ne peut pas trouver, ce que needle trouve ?

J.F. : Un moteur de recherche sert à trouver ce que vous êtes capable de lui demander explicitement. En contrepartie de vos données personnelles, Google ne s’en sort pas si mal. Je lui préfère Qwant qui s’est engagé à respecter la vie privée de ses utilisateurs et à un traitement impartial de l’information. Mais, quelle que soit son éthique, un moteur de recherche n’est pas fait pour vous aider à trouver ce que vous ne cherchiez pas et qui pourtant pourrait vous inspirer. C’est là qu’intervient needle. À partir de ce que vous trouvez au cours de vos recherches ou par le biais de votre réseau, needle vous invite à partager les ressources les plus pertinentes à vos yeux. En contrepartie, le service vous permet de découvrir les pages qui comptent pour les utilisateurs que vous croisez.

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Nous ne sommes encore qu’une poignée de bêta-testeurs, aussi quelle surprise lorsque l’article que vous venez de lire et qui vous a bouleversé vous conduit le long des trouvailles d’un collègue, d’un étudiant ou d’un parfait inconnu. Utilisateur de la première heure de needle, mon fil compte bon nombre de références que je suis encore le seul à avoir indexées… Et soudain, plusieurs mois après, l’une d’entre elles peut se rappeler à moi parce que quelqu’un l’a ajouté à son tour ! Et tout cela sans recueillir aucune autre donnée personnelle que nos contributions conscientes et volontaires à ce maillage collectif.

Pourquoi choisir de suivre une logique similaire à celle du like de Facebook ?

J.F. : La grande différence entre needle et un réseau social, c’est que needle n’attend pas de vous un profil, mais seulement un fil. La seule valeur de ce fil tient au fait qu’il en croise d’autres et nous permet de naviguer au sein d’un maillage co-construit par toutes et tous.

Lorsqu’on like un lien sur Facebook, ou même qu’on le partage, la plupart du temps on ne l’a même pas lu.

Needle ne dit pas combien d’autres utilisateurs vous suivent : ce genre d’indicateurs n’a d’intérêt que pour favoriser l’addiction. Jamais la confiance dans les politiques ou les médias n’a été aussi basse que depuis qu’ils mesurent leur notoriété en nombre de fans et de followers. Pourtant, tous les professionnels de la communication continuent de carburer aux metrics des réseaux sociaux.

Lorsqu’on like un lien sur Facebook, ou même qu’on le partage, la plupart du temps on ne l’a même pas lu. Ce qu’on like ou que l’on partage, c’est un titre, un message, quelque chose qui dit « je suis comme ça », « je pense comme ça » ou encore « je trouve ça marrant (même si je sais que c’est complètement faux) ». Facebook exploite notre besoin viscéral de reconnaissance : « je suis comme toi », « tu penses comme moi ? », « moi aussi cela me fait rire ». Comme Google, Facebook transforme cette activité en données pour affiner ses algorithmes de ciblage publicitaires.

Needle exige un peu plus de ses utilisateurs, mais il le leur rend au centuple. C’est encore mieux qu’une auberge espagnole : ce que l’on a apporté permet de trouver tout ce que les autres apportent avec pour seule limite notre curiosité. Il me semble que c’est une bien meilleure manière d’employer son temps que celle qui consiste à scruter les faits et gestes de ses semblables sur Facebook ou à s’en remettre à la « chance » sur Google.

Nous informons-nous mal ? Comment adopter de meilleures habitudes numériques ?

J.F. : Ce n’est pas tout de lire ce que l’on s’apprête à partager, encore faut-il le recontextualiser : qui en est à l’origine ? Dans quel but ? Qu’est-ce qui peut expliquer le point de vue défendu ? Une bonne alimentation suppose de choisir ce que l’on mange même si cela coûte un peu plus cher, de varier et de diversifier, de bien mâcher pour s’assurer une bonne digestion, de savoir lorsqu’on est rassasié, de s’être lavé les mains… Il en va de même de notre information. Or la plupart des gens s’informent sur le pouce, en grande quantité, mais à moindre coût et deviennent les vecteurs de véritables épidémies. Mieux s’informer, cela commence par le choix des « lieux » où l’on s’approvisionne : difficile d’adopter une alimentation saine en continuant de fréquenter quotidiennement le fast-food.

La version bêta de needle est en cours, envisagez-vous de l’ouvrir au grand public ?

J.F. : Les bêta-tests sont hébergés par l’Université de Lorraine. Nous espérons publier cet hiver une version serveur de needle qui pourra être hébergée par quiconque le désire, comme c’est le cas pour Mastodon ou Diaspora* par exemple (qui sont respectivement des alternatives à Twitter et Facebook). Ainsi, des serveurs publics devraient voir le jour dans le courant de l’année prochaine. En attendant, il reste possible de solliciter une invitation : nous élargissons progressivement la population de bêta-testeurs.

 

En somme needle se sert des habitudes utilisateurs déjà fermement ancrées et du principe de l’attention pour mieux ouvrir le champ des possibilités. Une navigation plus éthique est donc possible grâce à ceux qui tissent leur toile à la manière de needle !

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Je manie le verbe numérique pour partager les bonnes pratiques social media, et les écueils à éviter. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations, avec ou sans connexion, pour mieux vivre le nomadisme digital !