Il y a quelques jours, j’avais la ferme intention de faire quelque chose d’utile de mon dimanche. Raté. Je me suis retrouvé à regarder un épisode de Black Mirror qui m’a laissé dubitatif. En résumé, celui-ci dépeint un monde pas très idéal où la place de chacun dans la société dépend d’une note que les autres nous donnent. Tout au long de l’épisode, on suit Lacie Pound, propriétaire d’un honnête et pourtant encore trop bas 4,2 sur 5, dans sa quête effrénée de likes. Seul moyen pour elle d’accéder aux plus belles maisons, aux plus belles soirées, à une vie meilleure… Malheureusement les choses se gâtent et à mesure que sa note baisse, sa quête devient une longue et douloureuse descente aux enfers qui la mènera finalement [ATTENTION SPOILER] en prison.

Je ne suis sûrement pas le seul à avoir eu l’amère sensation que nos vies digitales, ponctuées de likes et de vibrations à longueur de journée, pourraient un jour ressembler à cet épisode de Black Mirror. Alors, est-ce une crainte irraisonnée ou fondée ? Seule la justice peut nous éclairer.

Facebook : je te like moi non plus

J’avais enfin trouvé comment rendre ce dimanche productif. Ni une ni deux, me voilà en chemin vers le tribunal des réseaux sociaux. En entrant dans la salle d’audience, on m’annonce qu’il manque un greffier pour faire le compte-rendu des audiences. Dans un élan de générosité, j’accepte. Voici mon compte-rendu :

Le premier réseau social appelé à la barre arrive : c’est Facebook. Ce jeune adolescent a 15 ans maintenant. Mais dans le monde des réseaux sociaux, c’est clairement l’âge de la majorité. Aujourd’hui c’est un véritable mastodonte, un symbole. Mais depuis peu, le bébé de Mark Zuckerberg semble s’essouffler et voit ses utilisateurs partir en masse. Quel est son crime au juste ? Le juge prend la parole…

« Facebook, les faits qui vous sont reprochés sont nombreux. Tout d’abord, l’uniformisation de vos contenus. Votre plateforme ressemble aujourd’hui de plus en plus à la télé d’Internet et de moins en moins à un réseau social. Pour être honnête, quand je me connecte aujourd’hui sur le réseau le plus connu, je ne vois plus les posts de mes amis, seulement des vidéos de chatons. J’aime les animaux, mais cela m’embête. Peut-être avez-vous trop cherché à être rentable et pas assez à rester fidèle à votre mission première : nous rapprocher les uns les autres ? Pas étonnant que les plus jeunes se détournent de vous. Bref, passons.

 

Quand on est le leader, on se doit de montrer la voie

Le chef d’accusation le plus grave, et celui qui reste dans la gorge de nombreux concitoyens, c’est le recel des données privées des utilisateurs de votre plateforme. C’est-à-dire : nous. Le scandale des Cambridge Analytica en est assez révélateur, puisque vous auriez par négligence ou plus grave, par complicité, permis à cette entreprise de subtiliser et vendre illégalement les données de 30 à 70 millions d’utilisateurs. Sans compter votre laxisme quant à la diffusion de fake news. Et les auditions de votre créateur Mark Zuckerberg n’ont pas vraiment réussi à convaincre les internautes de votre bonne foi. Cette affaire a néanmoins eu le mérite d’amener la question des données dans le débat public.

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Heureusement pour vous, vous avez aussi des circonstances atténuantes. Facebook reste aujourd’hui la plateforme centrale, l’archétype du réseau social, et ce, dans le monde entier. Votre influence est immense, vous êtes un carrefour de l’information, un outil puissant pour la défense des causes sociales. Vous permettez aux citoyens de faire vivre les démocraties.

Le verdict de la cour est donc mitigé. Quand on est le leader, on se doit de montrer la voie et de mener les réformes nécessaires. Vous n’êtes certainement pas parfait, mais nous croyons que vous pouvez vous améliorer. Votre poids dans le débat public est aujourd’hui immense, au point de faire de vous un acteur politique à part entière. Ce pouvoir, utilisez-le à bon escient. Il en va de votre responsabilité, de votre crédibilité. »

les réseaux sociaux

Twitter : la polémique permanente

Difficile pour Facebook qui part un peu sonné… Tout le contraire de Twitter qui arrive dans la salle en gazouillant. Rappelons que le format particulier des posts (140 puis 280 caractères) et l’assurance donnée aux utilisateurs de préserver leur anonymat a fait de Twitter la meilleure plateforme pour suivre en temps réel l’actualité d’un évènement, racontée par ceux qui le vivent. Le président commence :

« Twitter, Twitter… Bon, mon dossier m’indique une tendance maladive pour la polémique et le buzz. Mais c’est parce que vous êtes viral par nature, n’est-ce pas ? En réalité, ce qui m’inquiète, c’est que cette tendance a pris récemment et trop souvent l’apparence de campagnes de harcèlement. Contre des personnalités publiques, mais aussi de simples citoyens. Vous avez transformé le débat public en pugilat, en invectives, quel que soit le sujet. Et puis votre incapacité à réguler les messages racistes postés sur votre plateforme est extrêmement préoccupante.

Twitter, vous nous permettez de prendre le pouls de la planète.

Pourtant vous avez des circonstances atténuantes. Votre apport dans le débat public et dans la transmission de l’information est indéniable. Si des mouvements sociaux ont pris une dimension mondiale, c’est en partie grâce à vous. Vos hashtags en étendard et votre anonymat en bouclier font de vous la caisse de résonnance idéale pour des milliers de personnes qui ne savaient pas où s’exprimer. Le mouvement #MeToo en est un exemple parfait. Vous êtes aussi un avant-poste pour les révolutions, une source d’information en direct sur des sujets pourtant censurés par certaines dictatures. Twitter, vous nous permettez de prendre le pouls de la planète.

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Bien, voici le verdict : vous semblez prisonnier de vous-même. Vous permettez de délier les langues, mais aussi les pulsions. Vous devrez régler vos paradoxes liés à l’anonymat, la censure et l’effet de meute pour ne pas devenir une gigantesque cacophonie minée par les fake news. Nous vous faisons confiance ou bien l’on se recroisera au tribunal. »

Instagram : miroir miroir, dis-moi qui influence le plus

À peine l’oiseau bleu s’est-il envolé par la fenêtre qu’une foule avance vers la salle d’audience : c’est Instagram, avec à sa suite, une nuée de paparazzi. Pas de doute, la star aujourd’hui c’est ce réseau.

« Alors alors, Instagram, il me semble que votre cas est assez simple, nul besoin d’être psy pour voir ce qui vous est reproché : vous provoquez chez certains de vos utilisateurs un narcissisme criant. Une recherche de la mise en scène, partout et tout le temps. Vos filtres sont une idée formidable, mais poussés à leur paroxysme, ils provoquent une distorsion de la réalité. Cela cause mal-être et dépression chez une partie de vos utilisateurs, notamment les plus jeunes, qui ne profitent même plus de l’instant présent et fantasment sur une vie qui ressemble à celles des magazines. Il est vrai que cela a toujours existé, mais avec vous, il est clairement possible de perdre pied. Et les influenceurs sont les premiers touchés. Comme cet instagrammeur qui a fait la promotion d’un dentifrice dans un post censé rendre hommage à l’un de ses amis disparu quelques jours avant… Et l’humanité, on y pense ?

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Heureusement vous avez aussi de belles circonstances atténuantes. Vous êtes, il faut le dire, un outil de partage et de découverte formidable. Que l’on soit graphiste, cuisinier, poète, Instagram est une source d’inspiration et une plateforme idéale pour partager sa passion et ses travaux. Vous êtes une exposition photo digitale permanente, un carnet de voyage, un guide touristique… Bref un couteau suisse de l’expression de soi, un porte-voix pour la créativité de chacun. Et puis l’ajout du format Stories vous a redonné un second souffle et a permis aux utilisateurs de sortir de vos codes ultra-lisses.

Instagram, vous avez vos défauts c’est vrai, mais ils sont largement compensés. Essayez tout de même d’endiguer cette tendance au narcissisme, cela pourrait vous perdre. »

Instagram

Génération Z (napchat)

Enfin, voilà le petit dernier des grands réseaux sociaux, Snapchat. Il a connu le succès grâce à ses formats de contenus hyper instantanés et éphémères, le tout pour la caméra et les filtres. Aujourd’hui il est majoritairement utilisé par les ados.

« Snapchat, je vais faire court, vous souffrez du même mal qu’Instagram : une incitation au narcissisme, et une cause de mal-être pour certains jeunes utilisateurs. À cela s’ajoutent des polémiques sur la géolocalisation et la protection des données de vos utilisateurs. Ce qui est d’autant plus grave que vous êtes particulièrement populaire chez les adolescents. Ce n’est pas acceptable. Mais après tout, vous êtes jeune et vos vidéos éphémères ont fait du bien au digital, où le droit à l’oubli semblait… oublié. Sans vous en rendre compte vous êtes un langage à vous tout seul : plus spontané, protéiforme, les utilisateurs ne se parlent plus, ils “se snap”.

Alors le verdict sera plutôt un avertissement : parce que vous participez à former la conception du digital et des échanges chez la génération Z, agissez avec mesure et en conscience, car vos faux-pas d’aujourd’hui sur les données et le narcissisme pourrait tous nous concerner demain. »

Séance levée

En sortant de la salle d’audience, j’avais les idées plus claires. Les plateformes digitales et les réseaux sociaux arrivent à un carrefour. Nous les avons aidées à grandir, à tester leurs limites et les nôtres à travers elles. À nous, utilisateurs, de leur faire prendre la bonne route, celle qui fera du digital un outil pour un monde meilleur, loin de celui de Black Mirror.

Adrien Deydier
Adrien Deydier
Explorateur moderne
Je navigue sur les mers agitées du web à la découverte de nouvelles terres nettes pour Internet. Pirate mais pas hacker, en quête d'idées précieuses et de trésors au fond des mots.