Vous aurez sans doute remarqué comme le monde des séries est arrivé à une certaine suprématie allant jusqu’à concurrencer parfois les films du cinéma. L’engouement qu’a suscité ces dernières décennies le format des séries n’a cessé d’aller crescendo. Combien de vos proches préfèrent une soirée « Netflix » à une soirée « ciné » ? Cependant avec le temps, le degré de qualité est plus exigeant et l’audience réclame toujours plus. Plus de suspense, plus de spectaculaire, plus de « choquant », plus de comédie, plus de drames. Tel le spectateur des foires qui a rendu le cinéma populaire, le spectateur de série veut vivre une expérience. Mais comment se démarquer dans un monde où le spectateur a tout vu ?

Le règne de l’expérience

De nos jours même le spectateur lambda peut prédire des jump scare, identifier un arc narratif ou encore démêler une intrigue. Pourquoi ? Parce qu’à force de visionner une quantité astronomique de séries, non seulement le panel de possibilités s’élargit et votre esprit emmagasine les différents scénarios, mais aussi parce qu’il s’agit souvent des mêmes schémas agencés de manières différentes. Mais alors, comment se démarquer ? Comment continuer de surprendre le spectateur ? C’est là qu’intervient le terme simple et qui fait pourtant taper beaucoup de touches de clavier : l’expérience.

Ah ! Si vous ne l’avez pas lu dans tous les articles comme la solution à tout et n’importe quoi, mettez-vous à jour. On la trouve en managérat, en formation, en éducation, en UX (eXpérience Utilisateur), etc. Sa force est aussi simple qu’efficace. Il est tout d’abord question de tuer le spectateur. Le spectateur est mort, vive le spectateur ! Attention, on vous parle ici de meurtre symbolique. Le spectateur « abandonne » son rôle passif pour un rôle actif. Vous avez compris ! Il faut le rendre acteur. Il doit pouvoir agir avec l’environnement que vous lui proposez ou devrais-je dire interagir. Donc vous vous retrouvez maintenant avec un « spect-acteur ». Jusque-là, tout va bien.

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Mais cette expérience interactive que vous lui proposez, il faut qu’elle éveille en lui quelque chose de fort, quelque chose qui sorte de l’ordinaire. Elle doit susciter l’enthousiasme, l’émotion dirons-nous. Eh oui ! Toujours cette bonne vieille émotion au cœur du divertissement. Maintenant il ne reste plus qu’à concevoir l’environnement attractif de votre spectateur. Et quelle meilleure expérience pleine d’émotions que le jeu.

série télé

Un divertissement peut-il en cacher un autre ?

Vous reprendrez bien un peu de divertissement avec votre divertissement ? Question rhétorique, bien sûr. Le jeu : activité pratiquée pour le plaisir à tendance puérile, voire péjorative, mais qui garde cette douce saveur régressive et presque transgressive à l’âge adulte. C’est un peu le nerf de la guerre de l’expérience. Mais ça va plus loin, le spectateur doit s’amuser et « vivre » cette expérience, ressentir des sensations. Il suffit de regarder dans un dictionnaire pour voir que le jeu est à l’origine même du divertissement.

Alors la série télé se mettrait-elle au ludisme ? En tout cas, Netflix, la plateforme de SVOD, s’est lancé dans l’aventure. Rien de si surprenant diront certains. On a bien vu un « téléfilm » de Netflix tenté de s’inviter au Festival de Cannes. Quant aux licences de jeu vidéo tel qu’Assassin’s Creed, elles se paient le luxe de s’offrir un film. Auparavant c’était plutôt les jeux vidéo qui profitaient des licences de cinéma pour se faire de l’argent, comme Indiana Jones par exemple. Donc dans ce monde où les ponts entre médias et divertissements sont en constant flux tendu, rien de bien surprenant que certains tentent des approches plus poussées.

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Sans compter que si jusque récemment le géant Netflix se paie la grosse part de gâteau de la SVOD à raison de 70 % et que le secteur de la SVOD en France a atteint les 249 millions d’euros en 2017, sa suprématie est en péril. Pourquoi ? À cause de l’arrivée de nouveaux gros concurrents sur leur marché, par ailleurs anciens collaborateurs de la plateforme, tel que Disney qui détient notamment Pixar, Marvel et Star Wars. Autant dire que la plateforme doit tirer son épingle du jeu. De son côté, le jeu vidéo a des arguments non négligeables. Il enregistrait 4,3 milliards d’euros en 2017 en France. Disons qu’il y a de quoi se pencher sur la question. Mais alors dans les faits, Netflix révolutionne-t-il la série télé ?

Chat potté

Souffler n’est pas jouer

Netflix est resté pour le moins timide sur son exploration. L’exploitation du potentiel de vidéo ludisme dans les contenus qu’il propose comme tels reste sommaire. On a plutôt affaire ici à l’ancêtre du divertissement de jeu, le livre-jeu dont on ne peut oublier son fervent étendard : notre bon vieux « Livre dont vous êtes le héros ». Et même là, le média offre une expérience plutôt linéaire et peu engageante. Sur la plateforme française, seuls ces deux contenus sont accessibles : L’épopée du Chat Potté, prisonnier d’un conte et Stretch Armstrong : L’évasion, tous deux des dessins animés à destination d’un jeune public. Ils sont estampillés d’un badge en forme de manette de jeu.

L’ambition est à semi-avouée ici. Le premier contenu, dérivé de la licence de Shrek et du spin-off sur le Chat Potté, nous relate une aventure typique de l’univers de Shrek, parodie de conte de fée. Le contenu se paie le luxe de casser le 4e mur, pur choix ironique ou choix pratique d’expliquer le fonctionnement interactif à l’utilisateur ? Quoi qu’il en soit, le spectateur est pris à parti si bien que les personnages s’adressent directement à lui quand il doit faire un choix. Le contenu, tel un livre, se présente sous forme de chapitrage et à chaque chapitre l’utilisateur peut choisir d’emmener le Chat Potté vers tel ou tel évènement. S’en suit alors un morceau de l’histoire pré-enregistrée qui se déroule sous les yeux du spectateur. L’utilisateur n’a pas d’interactions plus poussées que ça. Et à chaque chapitre, un nouveau choix. Les choix n’ont pas de réelles incidences les uns sur les autres. Il est aussi possible de revenir à loisir en arrière ou de sauter des évènements, le chapitrage étant accessible en un glissement de curseur.

Le deuxième contenu est tout à fait similaire, mais ne s’adresse pas directement à son spectateur. Pour ce qui est des pronostics, il est bien difficile de se prononcer outre mesure sur le but de Netflix ici. Cependant, il serait tout à fait plausible que la plateforme ait choisi de s’aventurer sur le chemin ludique de façon progressive pour prendre la température de l’audience. Qui plus est, la cible est ici plutôt jeune voire enfantine. Le « gameplay » si on peut l’appeler ainsi, est ici simple et suffisant pour une jeune audience. Et les enfants ayant grandi dans un environnement avec des appareils numériques (tablettes et smartphones) sont habitués à des contenus interactifs. Ils sont aussi familiers des contenus qui sollicitent leur attention voire leur action. Il suffit de penser à Dora l’exploratrice qui interpellait directement le spectateur en lui demandant d’exécuter une action, même si évidemment ici, il n’y avait aucun moyen de vérifier ce que faisait l’utilisateur. Le premier public test a donc tout ce qu’il faut pour faire un bon accueil à ce premier jet.

 

Netflix continue de jouer les explorateurs et passe un cran au-dessus en décembre en sortant un épisode interactif de Black Mirror. La série dystopique qui joue avec les nerfs de son téléspectateur a un fort potentiel de jouabilité et d’expérience. C’est le premier contenu à cible adulte que la plateforme va mettre en ligne. Il nous tarde de voir si Netflix va « level up » le « gameplay » de ses contenus. Annoncé déjà depuis un certain temps, nul doute qu’il s’agit d’un coup de com, de là à savoir si cela s’inscrira dans la durée, seul l’avenir nous le dira.

Gwendoline WEBER
Gwendoline WEBER
Ménestrelle numérique
Oscillant entre galéjades giffesques, modération bienveillante, veille im-pertinente, haikus récréatifs et designs amuse-oeil. VENI VIDI SHARED