C’est en 2014 que Charlie Williams et Damon Brown créent une appli de câlins, tout d’abord nommée Cuddlr, puis Spoonr. Lors d’un billet d’au revoir signant la mise hors ligne de l’application, les créateurs expliquent qu’ils ont essuyé beaucoup de problèmes techniques qu’ils n’étaient pas en mesure d’assumer pour un nombre restreint d’employés. Mais de leur propre confession, ils se demandent si les mœurs étaient prêtes. Si la raison de leur échec n’est pas dans son usage.

Tout partait plutôt d’une bonne idée, rencontrer des gens pour câliner. Un concept plutôt bon enfant. Les créateurs rappellent aux plus réfractaires « tout le monde n’a pas des proches avec lesquels ils peuvent avoir un contact platonique quand ils en ressentent le besoin » et tout le monde ne souhaite pas forcément avoir une connexion avec des gens qu’ils connaissent déjà ». Partant de ce postulat, pourquoi pas ! Il y a bien des gens qui se retrouvent pour danser, parler des langues étrangères, se faire des amis. C’est une forme de connexion. Sans câlin, pas d’appli. Mais alors le câlin jouerait-il les trouble-fêtes ?

Le câlin : le meilleur dealer d’ocytocine

Pourtant, les câlins, ça fait du bien, non ? Ils permettent de sécréter de l’ocytocine, pour rappel, une hormone qui délivre une sensation de bien-être, d’apaisement, voire de sécurité. On sait qu’elle est délivrée lors des câlins, mais elle est aussi connue comme l’hormone délivrée dans le cerveau d’une femme accouchant pour atténuer la souffrance. Après l’accouchement, elle permet aussi de créer le lien qui unit la mère et l’enfant. Il semblerait en réalité que son pouvoir soit encore plus grand.

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Le neuroéconomiste Paul Zak aurait même découvert qu’elle servirait de « colle sociale ». L’ocytocine serait non seulement diffusée lors de câlins, mais elle jouerait aussi un rôle dans l’empathie, la générosité et la confiance. Les câlins avaient donc tout pour plaire. Ils étaient beaux, biens et bons. Mais alors si les câlins n’ont que des aspects positifs, pourquoi la mayonnaise n’a-t-elle pas pris ?

Le câlin, c’est tabou, on en viendra tous à bout

Quand on pense aux câlins de prime abord, on pense plutôt à un contact intime, privé. Un lien que l’on a seulement avec des gens qui nous sont chers et qui sont proches de nous. Son conjoint/sa conjointe, ses enfants, ses parents, ses amis. C’est d’ailleurs un des arguments soulevés par certains détracteurs de l’application. Cependant, comme citer plus haut tout le monde n’a pas ce genre de relations avec ces proches, par exemple.

Par ailleurs, la réponse même de ces détracteurs soulève le concept d’intimité lié au câlin. On a récemment pu voir une vague d’articles prônant les vertus du câlin entre collègues au bureau. Est-ce qu’on a soudainement vu un tsunami d’embrassades professionnelles ? Pas vraiment.

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Parmi les explications données par certains utilisateurs de l’époque, certains se plaignaient de tomber sur des gens « creepy », c’est-à-dire bizarres, dans le sens pas rassurant, des gens qui attendaient plus, comme du sexe ou un baiser. Bref, des gens qui ne comprenaient pas qu’il ne puisse y avoir qu’un câlin platonique.

Un des créateurs semble toucher du doigt le nœud du problème. Quand il dit qu’il a dû évangéliser les gens sur l’usage de son application, il parle d’éduquer. Et il ne croit pas si bien dire. Il explique notamment que les gens voient beaucoup le câlin comme un « prélude » ou un « postlude » au sexe, comme s’il ne pouvait pas exister en dehors, ou même par lui-même, tout simplement.

Le câlin : plus intime que le sexe ?

Alors que le câlin ne semble pas vraiment faire partie du quotidien des adultes, il semble que le sexe, lui, soit devenu socialement plus acceptable. Tindr, Grindr, Meetic et autres applis de rencontres, conçues souvent davantage pour trouver un partenaire sexuel qu’amoureux continuent de fleurir. Le sexe s’est démocratisé. Ces applis ne surprennent plus et le tabou du sexe semble être tombé. Quand on y pense, un câlin semble moins intime qu’un rapport sexuel. On ne se met pas nu, on semble moins vulnérable. Et pourtant.

Une journaliste a soulevé le problème alors qu’elle n’entretenait que des relations sexuelles sans attaches. Elle explique que se laisser aller à un câlin platonique revenait à baisser sa garde. La vulnérabilité qu’implique le câlin est-elle donc plus effrayante, car émotionnelle ?

En parallèle, une étude du département de recherche sur le sexe, le genre et la reproduction de l’Institut de Kinsey a démontré que dans les couples d’âges mûrs engagés dans une relation sérieuse, la tendresse, les câlins et les baisers étaient souvent plus importants et plus satisfaisants pour les hommes que pour leurs partenaires féminines. Si les poncifs veulent souvent que le sexe soit le ciment des couples, d’autant plus pour les hommes, il semble que ces observations permettent au moins de questionner les idées reçues. Le câlin serait donc plus intime et plus engageant. Qu’on se le dise.

L’échec de l’application Spoonr est intéressant aussi bien par le choix du service que par la complexité du sujet. Les créateurs ont vu avec bienveillance une opportunité d’apporter plus de douceur au monde. Ils y vont aussi aperçu le besoin de contact, d’affection, de lien social physique et ont vu le numérique comme une solution pour faire évoluer les usages. Cependant créer une application demande de répondre à un besoin précis et dans les conditions les plus confortables et favorables possibles. Or, ici, on constate que le concept même de câlin est un acte délicat. Si le sexe a réussi à se démarquer, bien que relevant de la sphère privée et intime, le câlin semble receler des mystères encore voilés d’une certaine pudeur. L’échec de Spoonr a la vertu de nous questionner sur notre rapport au câlin. À savoir si les créateurs étaient en avance sur leur temps ou emprunts d’idéalisme désuet, nous vous laissons seul·e·s juges.

Gwendoline WEBER
Gwendoline WEBER
Ménestrelle numérique
Oscillant entre galéjades giffesques, modération bienveillante, veille im-pertinente, haikus récréatifs et designs amuse-oeil. VENI VIDI SHARED