En 2013, ce qu’a fait Aaron Swartz était un crime aux yeux du gouvernement américain, passible de 35 ans de prison et d’une lourde amende. Le génie de l’internet, protégé de Tim Berners Lee, collègue de Larry Lessig et co-fondateur de Reddit, a lutté jusqu’à la mort face à l’implacable justice américaine. Pas de spoiler alert ici, Aaron a bel et bien existé. Il est celui qui a lutté jusqu’à son dernier souffle pour un Internet libre, en donnant accès à tous et gratuitement à des articles d’une bibliothèque virtuelle payante. Aujourd’hui, alors que JSTOR propose la majorité de son contenu en lecture libre, la question se pose : de quel côté était l’erreur ?

Des questions qui invitent au voyage

Qu’est-ce qu’on a fait de l’intelligence ? Et, qui gouverne ? Ces questions qui taraudent Flore Vasseur la mettent en chemin en 2016 sur les traces d’Aaron Swartz. Dans Ce qu’il reste de nos rêves, dans l’ère du post-11 septembre, l’auteure passe en revue l’environnement dans lequel baignent les lanceurs d’alerte. Julian Assange, Edward Snowden et Larry Lessig font des apparitions dans ce roman récit. En la personne d’Aaron Swartz, si entier et sans compromis qu’il pourrait être fictif, l’auteure trouve une existence sacrifiée à l’autel de l’intérêt général. « Un roman, c’est prendre le lecteur par la main et la lâcher à la fin », la leçon d’un éditeur à sa pépite*. Et dès la première page, c’est par un autre organe que nous saisit le livre avec des citations choisies qui claquent :

Quand tu prendras soin de ton cerveau aussi bien que tu prends soin de tes cheveux, le monde ira beaucoup mieux.
Malcom X
Le devoir de cette génération sera d’abattre la corruption.
Kurt Cobain

Un duo annonciateur, un leader de la lutte des droits civiques et un rocker punk, jouent la même bande sonore d’une histoire récurrente : celle de prodiges partis trop tôt.

Un exode d’un nouveau genre

Au fil des pages, se dessine le parcours accidenté d’un internet qui a fait une sortie de route, pour ne plus se retourner. Pas de quoi être surpris à l’heure actuelle. Puisque nous avons déjà les yeux ouverts, Flore Vasseur nous plonge encore plus loin dans le monde impitoyable dans lequel nous nous sommes faits prisonniers. Elle peint le portrait d’un capitalisme totalitaire lancé à tout allure, abattant à bout portant les défenseurs de la liberté d’accès à l’information sur internet. En première ligne, se tiennent les plus vulnérables et défavorisés, victimes de la gratuité d’internet, devenue un leurre. De l’autre côté, les privilégiés, du haut de leurs diplômes, restent apathiques, pris par d’autres préoccupations.

Lire aussi : Wikipedia, un autre Internet est possible

De Brooklyn à Chicago, en passant par le campus du prestigieux MIT, à pied ou à bord d’un bus Greyhound, on suit le cheminement solitaire d’une intelligence fine, ultra-sensible, en prise à un tourbillon de flashbacks et de réalisations prophétiques. Il y a chez Aaron une naïveté profonde, un renoncement à la vie soi-disant normale et une volonté de se soustraire au système coûte que coûte, pour mieux en réparer les injustices. Ceux qui lui survivent se mettent en marche lors d’une randonnée expiatoire organisée par Lessig, où les protagonistes matérialisent une prise de liberté, synonyme de déconnexion et de pérégrinations hors-ligne, sous les radars. Au fil des chapitres, on commence à nourrir l’espoir fou que notre héros malgré lui s’en sorte, qu’il se relève une dernière fois. Peut-être parce que nous avons besoin d’un modèle, d’un phare pour nous guider dans le brouillard.

Ce qu’il reste de nos rêves est une excavation des comportements et actions à la mode, dans l’ombre d’un gouvernement américain pré-Trump sans merci. Un tableau si noir que le gouffre dans lequel il nous précipite en est à la fois étourdissant et fascinant. Un aller-retour pour les ténèbres nécessaire, car ce monde de demain dépend de notre engagement, de notre capacité à envisager une autre alternative à ces vies fliquées. Lors d’une intervention en petit comité, Flore Vasseur lançait : « Faire quelque chose de digne, ça a quand même de la gueule ».** Restons éveillé·e et n’arrêtons jamais de cheminer, par un moyen ou un autre, car la sédentarité tue. En première page de ma copie de son livre, l’auteure a signé : « l’histoire méconnue du prodige qui nous voulait libres ! »

 

À l’heure où l’on sera peut-être obligé de révéler notre identité numérique sur les réseaux sociaux pour franchir les frontières américaines et où, sur notre sol, les journalistes sont convoqués pour avoir osé fouiller dans les décombres des zones d’ombre de notre économie, cette injonction à la liberté sonne plus juste que jamais. 

 

*Podcast Génération XX – épisode #59 Flore Vasseur
**Rencontre avec Flore Vasseur au Politicafé, le 22 mars 2019.

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Je manie le verbe numérique pour partager les bonnes pratiques social media, et les écueils à éviter. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations, avec ou sans connexion, pour mieux vivre le nomadisme digital !