Destination Google Earth

Disparu le temps passé à l’agence de votre quartier, à choisir un séjour en fonction de la couleur des photos. Terminée aussi l’attente au téléphone, le temps que les différentes compagnies veuillent bien vérifier vos disponibilités. Très tôt, le tourisme s’est digitalisé, c’est même l’un des secteurs qui a opéré le tournant de la digitalisation avant tous les autres. La disruption du secteur ne date en effet pas d’hier. Airbnb fait ses armes depuis 2008. Les blogs voyage avec les blogs beauté étaient aussi parmi les premiers sur la toile et ont eu de cesse de devenir de redoutables puissances d’influence. Et bien sûr, nous autres voyageurs, nous sommes rapidement appropriés l’Internet pour faire des recherches et organiser nous-mêmes le voyage de nos rêves. Les codes de l’e-tourisme se sont ancrés dans nos usages en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Nos voyages ne se font plus sans un comparateur de vol, une appli pour réserver en ligne et un blog voyage pour noter les bons conseils. Nous sommes déjà en vol sur Google Earth.

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Pour survivre, les acteurs traditionnels n’ont eu d’autre choix que de composer avec cette nouvelle réalité. Résultat ? Selon l’enquête menée par le cabinet Next Content en Mai 2018, les acteurs du tourisme réalisent 60 % de leurs ventes en ligne. C’est bien simple, la priorité dans le tourisme, c’est le digital. Et c’est bien connu, le touriste a la bougeotte. Il lui faut donc toutes les informations nécessaires format mobile. On parle ainsi de m-tourisme ou tourisme mobile.

Voyager depuis son canapé

Mais l’impact du digital sur notre manière de voyager ne se limite pas à quelques achats sur Internet. Le voyage en lui-même est radicalement différent. Il y a un avant, un pendant, un après. Le temps passé à se projeter et à préparer son voyage fait déjà partie de nos vacances. Le temps de restituer les photos sur un blog pour faire le récit de ses vacances est aussi de la partie. Véronique qui prépare actuellement un voyage en Sulawesi, le précise : « même si je ne réserve rien, les blogs m’aident à choisir les lieux à visiter et à me rendre compte du temps qu’il faut pour parcourir certaines distances ». Sylvain et Hélène, cinquante ans tous les deux, donnent leur avis en direct par WhatsApp : « Nous sommes au Laos depuis dix jours, nous sommes partis sacs au dos en ne réservant que le vol. Chaque année, nous préparons notre voyage d’été en regardant les blogs et en lisant le Guide du Routard. Sur place, nous programmons nos journées en consultant internet sur notre téléphone pour la météo, les transports et les lieux où nous aimerions aller. On tient compte de l’avis des gens sur les forums, mais on vérifie toujours en croisant nos informations. Pour nous, le voyage, c’est avant, pendant, et après avec les rencontres qui restent et les souvenirs. »

On voyage pour que les choses surviennent et changent ; sans quoi on resterait chez soi.
Nicolas Bouvier, L'usage du monde

Notre appétit de voyage est tel que nous le voulons augmentée. La réalité augmentée a ici un terrain de jeu tout trouvé : applications, brochures, visites de monuments historiques, etc. Vous hésitez sur un hôtel ? Venez donc le visiter depuis votre canapé. Immersion garantie, vous aurez la sensation d’y être pour de vrai. Un petit goût de voyage avant même d’y être.

Adieu le voyage, bienvenue l’expérience

Le voyage est ainsi devenu pour beaucoup synonyme d’expérience, une expérience plus riche qui se vit plus longtemps. Pour rester dans le coup, les agences et les tours opérateurs ont dû intégrer ces nouvelles exigences en proposant des concepts innovants, jamais vus, uniques, ainsi que des expériences totalement personnalisées. Nombreux sont ceux qui misent sur le sur mesure, comme Ivanéos. Ici le concept séduit : les clients organisent eux-mêmes leur voyage avec des agences locales dont Evaneos se fait le relais. La star-up Mydistrikt développe quant à elle, une communauté mondiale de « reporters locaux ». Son constat ? Qui mieux pour parler des lieux et vous donner envie que les personnes qui y vivent ?

Aujourd’hui, le tourisme se veut « smart ». Intégré à la « smart city », le « smart tourisme » propose la mise en place d’un dispositif à l’échelle de la ville ou d’un territoire, permettant d’améliorer l’expérience des visiteurs en temps réel. Les Big Data sont au fourneau pour récupérer nos données et personnaliser les offres en fonction de nos envies. Les Beacons nous chargent de notifications pour nous signaler les meilleures escapades à faire en géolocalisant nos déplacements. La réalité augmentée s’invite dans les applications pour proposer une expérience encore plus riche. À l’instar de Pokemon Go, de plus en plus de villes comme Moscou proposent une visite guidée et augmentée de la capitale.

voyage

Pour voyager, commencer par débrancher

Mais finalement le voyage ne s’éloigne-t-il pas peu à peu de sa fonction première, à savoir la surprise de la rencontre, la découverte, l’évasion ? Smartphone en main, le touriste ne coupe finalement jamais le cordon. Or, comme le rappelle le sociologue et anthropologue, Jean-Didier Urbain, « les voyages nous désinhibent, nous sortent de notre routine, nous font grandir parce qu’ils nous mettent en danger en nous exposant à l’inconnu ».

Coupé de toute communication, il déchiffre la langue des arbres.

Syvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie

Alors certes, le numérique nous donne une sensation de liberté, notamment dans l’organisation. Certes, il nous donne l’impression d’avoir repris le contrôle. Le Wi-Fi est partout, s’il faut annuler ou changer ses plans en dernière minute, tout est possible. Mais il nous use aussi. Et nous sommes de plus en plus nombreux à souffrir d’une hyperconnexion asphyxiante.

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Les acteurs du marché entendent les bruits de couloirs. Alors, quand certains prennent les sentiers d’un tourisme responsable, d’autres optent pour une cure de déconnexion. Pour ces nouvelles offres, le smartphone est vu comme l’objet à tenir à distance. Les hôtels haut de gamme prennent le pli. Les tours operators se spécialisent dans les voyage détox, pour apprendre à se retrouver soi-même, à profiter de ses proches, à contempler un paysage. C’est par exemple le crédo de la startup Out Of Reach, spécialisée dans les séjours detox sans Wifi, sans 3 G et sans portable. L’entreprise a même créé un label qui a vocation à référencer les lieux sans connexion.

 

S’il ne fallait qu’un mot pour conclure, voici ce que nous pourrions écrire : voyager, c’est d’abord rêver pour partir ensuite à la recherche de soi-même sur les traces de ce que l’on a pu imaginer. Alors, à chacun de trouver sa réponse lors de la préparation de vos prochaines vacances.

Sandrine Plaud
Sandrine Plaud
Conteuse numérique
Rapporteuse d’histoires dès que les mots et les images s’en mêlent.