Le mouton noir du Web 2.0

Créé en 2001 par Jimmy Wales, « Wikipédia a pour objectif d’offrir un contenu libre, objectif et vérifiable que chacun peut modifier et améliorer, sans nécessité de s’enregistrer » [selon les propres mots de l’organisation, consulté le 16 mai 2019]. Son caractère particulier ne saute pas nécessairement aux yeux. Pourtant, aujourd’hui encore, Wikipédia est l’unique représentant d’une philosophie qui détonne au milieu des mastodontes du Web 2.0 : Wikipédia est à but non lucratif, et n’appartient à aucune société. Le site ne s’approprie pas le contenu des utilisateurs pour le vendre, mais dans l’optique de rendre l’information accessible au plus grand nombre. Wikipédia ne cherche pas à présenter un point de vue objectif, mais à présenter de façon équitable l’ensemble des points de vue qui concerne un sujet.

Cette stratégie s’avère payante et l’ampleur de l’encyclopédie est devenue considérable. Avec plus de 40 millions d’articles dans près de 300 langues différentes, Wikipédia a révolutionné l’accès à la connaissance. Chaque jour, plus de 800 nouvelles entrées sont ajoutées dans la version anglaise, et près de 300 pour la version française. Malgré cela, de nombreuses études ont confirmé sa fiabilité**.

Un succès surprenant par bien des aspects

Wikipédia est l’héritier d’un autre projet plus élitiste, Nupedia, dans lequel seuls les chercheurs pouvaient écrire des articles. Créer dans l’optique de nourrir Nupedia, Wikipédia va rapidement dépasser son grand frère, puis toutes les encyclopédies papier avant de devenir l’encyclopédie la plus complète de l’histoire de l’humanité, atteignant de ce fait une situation de quasi-monopole.

Malgré un nombre d’employés très restreints, Wikipédia donne ses lettres de noblesse au modèle des wikis, défini par Cunningham en ces mots : « Les Wikis sont structurellement démocratiques, puisque chaque utilisateur a les mêmes capacités que n’importe quel autre utilisateur ». [SUNSTEIN, Cass, Infotopia, Oxford University Press, 2008, p.149.]

Pour autant, le site est en contradiction avec la doctrine économique classique, comme l’expliquait George Mason : « Une des choses qui me fascine à propos de Wikipédia, c’est que je pense que si l’on avait demandé à un économiste dans les années 50, 60, 70, 80, 90 et même 2000 : “Est-ce que Wikipédia peut marcher ?” La majorité aurait répondu non. » [ANDERSON, Chris, Free : The Future of a Radical Price, Hyperion, 2009, p.178.] C’est que l’influence d’Adam Smith et de ce qui constitue sans doute la plus célèbre phrase de la science économique est encore très présente : « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme. » [Adam Smith] Or, le seul égoïsme ne suffit pas à expliquer le succès d’un site comme Wikipédia. Pour comprendre ce succès, il faut se pencher sur une autre faculté de l’être humain : l’entraide.

L’entraide chez les cyborgs

Au début du XXe siècle, Pierre Kropotkine s’attarde sur un facteur clé de l’évolution des espèces que Darwin aurait, d’après lui, négligé :

« Dans le monde animal nous avons vu que la grande majorité des espèces vivent en société et qu’elles trouvent dans l’association leurs meilleures armes dans la lutte pour la survie : bien entendu et dans un sens largement darwinien, il ne s’agit pas simplement d’une lutte pour s’assurer des moyens de subsistance, mais d’une lutte contre les conditions naturelles défavorables aux espèces. Les espèces animales au sein desquelles la lutte individuelle a été réduite au minimum et où la pratique de l’aide mutuelle a atteint son plus grand développement sont invariablement plus nombreuses, plus prospères et les plus ouvertes au progrès. La protection mutuelle obtenue dans ce cas, la possibilité d’atteindre un âge d’or et d’accumuler de l’expérience, le plus haut développement intellectuel et l’évolution positive des habitudes sociales, assurent le maintien des espèces, leur extension et leur évolution future. Les espèces asociales, au contraire, sont condamnées à s’éteindre. » — Pierre Kropotkine. L’Entraide, un facteur de l’évolution (1902), Conclusion.

L’entraide permet de bien mieux comprendre le succès de Wikipédia, véritable cathédrale du savoir construite par une infinité de petites mains non rémunérées. Toutefois, Kropotkine ne pouvait deviner le rôle crucial que jouerait un autre acteur dans le succès de cette réussite : les bots.

En effet, les bots jouent un rôle clé dans le développement de Wikipédia. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer les six plus importantes éditions de Wikipédia. Respectivement, il s’agit des éditions anglaises, cebuano (langue parlée aux Philippines), suédoise, allemande, française et néerlandaise. Ce résultat s’explique par l’existence du bot Lsjbot, capable de rédiger près de 10 000 articles par jour, responsable à lui seul de plus de la majorité des articles des versions suédoises et cebuano. Il comptabilise aujourd’hui plus de 17 000 000 contributions. Dans de nombreux cas, les bots corrigent uniquement des fautes de grammaire ou d’orthographe. L’édition anglaise compte plus de 2 300 bots actifs, avec près de 28 millions de contributions cumulées pour les 10 plus prolifiques, tandis qu’en France près de 530 bots ont contribué plus de 31 millions de fois. Ce sont souvent ces bots qui interviennent pour limiter le vandalisme sur ces pages.

Quand l’entraide mène à la sagesse

De cette étonnante symbiose entre bots et humains semble naître la sagesse. Si l’on se décide de cliquer sur le premier lien d’un article Wikipédia, puis de répéter cette procédure, on finit quasi immanquablement, peu importe l’article d’origine, par tomber sur l’article » Philosophie »*. Or, la philosophie n’est autre que l’amour de la sagesse. Selon Stéphane Coillet-Matillon de la section suisse de Wikimedia : « Cela prend 23 clics en moyenne et cela marche dans 95 % des cas, dans toutes les langues. Personne n’a jamais trouvé d’explication à ce fait ». Une expérience presque poétique…

 

Wikipédia démontre qu’il est possible de concentrer l’intelligence collective au bénéfice du plus grand nombre. En cela, sa philosophie est plus proche des prémices du web que de la majorité des plateformes du web 2.0 qui concentre les données des utilisateurs afin d’augmenter leur capitalisation.

Janin Grandne
Janin Grandne
Songeur numérique
Essaye d'améliorer la prise de décision collective à travers le projet de la Commune Blockchain, et d'aider les individus à limiter leur empreinte carbone grâce à l'appli Greenback (Android). Auteur de la rubrique Philosophie & Blockchain pour le Journal du Coin ainsi que du manifeste de la Commune Blockchain.