À la question existentielle « Qu’est-ce qu’un mème ? », beaucoup de personnes seraient tentées de répondre par un laconique « C’est un truc qui buzz » ou, pour les plus audacieux, « un contenu viral ». Ce ne serait pas faux en soi, mais pas sûr que votre interlocuteur en soit satisfait. Essayons d’y voir plus clair.

Buzz, mèmes, même combat ?

Tout le monde a déjà croisé des mèmes : parfois des photos, des vidéos, des chansons, un hashtag. Certains créés par un internaute dans sa chambre, une communauté, un artiste, etc. Il est pourtant difficile de mettre le doigt dessus. Alors, revenons aux basiques et jetons un œil à ce que nous dit l’immense (et très scientifique) grimoire qu’est le Larousse. À « Mème internet », on lit : 

« Un même internet est un concept (texte, image, vidéo) massivement repris, décliné et détourné sur Internet de manière souvent parodique, qui se répand très vite, créant ainsi le buzz. »

On en sait déjà un peu plus. Tout tient dans ces quelques mots : repris, décliné et détourné. On reconnaît donc le mème parce qu’il est adapté. Ce n’est pas la reproduction, le simple partage d’un contenu existant. La différence entre un contenu viral et un mème est donc simple et immense à la fois : le mème c’est un contenu que l’internaute peut s’approprier, dans lequel il met un peu de soi.

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La vidéo « Charlie bit my finger » a été vue plus de 800 000 millions de fois. Et 800 000 millions de fois, les internautes ont ri à la réaction de Charlie, à l’accent anglais de son grand frère. Ce n’est pas un même. Il y a des milliers de Chuck Norris Facts et ils sont tous différents. C’est un mème.

Le mème est un contenu que les internautes partagent parce qu’ils les touchent mais aussi parce qu’il dit quelque chose d’eux : une référence à leur vie de tous les jours, une imitation. Ainsi, on peut voir 100 fois un mème sans jamais voir le même contenu.

Un mème langage pour tous

Avec les mèmes, les gens s’amusent mais s’expriment aussi, donc. Mais depuis quand ? Difficile à dire. De même, difficile d’identifier un possible « premier mème de l’histoire ». On sait en revanche quelles plateformes leur ont données leurs lettres de noblesse.

C’est au milieu des années 2000 que tout commence sur Reddit et surtout 4chan. Dans le joyeux fouillis (pour ne pas dire bordel) de ces plateformes très geek naît un mode de communication qui deviendra les mèmes que nous connaissons aujourd’hui. Les membres de ces plateformes, pionniers sans s’en rendre nécessairement compte, créent et généralisent l’usage d’un format « images + texte court ». Pour faire de l’humour, et plus généralement pour exprimer autrement leurs idées. Peu à peu ce format devient un gimmick, puis une habitude, presque un réflexe qui va se répandre aux quatre coins du web en s’infusant des sites confidentiels vers les plateformes grand public (Facebook par exemple). Sans que personne ne s’en rende compte, le mème fait désormais partie du langage.

L’exemple le plus frappant est probablement celui des Rage Comics, sorte de boîte à outils à base de dessins pour exprimer ses sentiments à tout moment. Des emojis augmentés, disons.

mème

Les visuels sont très simples, bruts (d’aucuns diraient moches). On ne sait pas qui les a faits, mais qu’importe, ils vont droit dans le mille. Les Rage Comics parlent de tout : de la vie quotidienne et des émotions qui vont avec. Du bonheur, de la colère, de l’incompréhension, de la solitude. C’est le langage des geeks, un argot et bientôt celui de tout le monde.

Vers les années 2010, le même attend son apogée. Ils fleurissent de toute part. On peut citer les Chuck Norris Fact, Grumpy Cat, Doge, les Epic Fail ou le Dramatic chipmunk. Avec le web qui mûrit, on voit des mèmes naître, mourir, réapparaître et construire peu à peu la culture digitale que nous connaissons aujourd’hui. Pas mal.

La culture d’internet, même ses pires facettes

Aujourd’hui les mèmes ont dépassé leur simple rôle de langage. Ils sont aussi cette histoire que l’on se raconte et re-raconte entre amis. Celle qui viendra ponctuer les discussions, leur donner du relief, du vécu. Encore plus important : donner à ceux qui la partagent le sentiment d’appartenance à une communauté, qui a des références similaires. En résumé, les mèmes sont la culture internet. Le ciment et en même temps les briques. Cette culture se construit sur et à travers eux.

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Aujourd’hui il est matériellement impossible de faire une liste exhaustive de tous les mèmes. Heureusement, pour les internautes un peu perdus, ou simplement ceux qui veulent se rafraîchir la mémoire il existe des « encyclopédies » (digitale bien sûr) qui les répertorient, les analyses et expliquent l’histoire et la source (si on peut la retrouver) de chacun d’eux. Knowyourmeme est la plus connue.

En la visitant, vous pourrez aussi découvrir une facette moins brillante des mèmes, bien qu’inévitable. Car s’ils sont une culture commune entre internautes de tout bord, ils peuvent aussi être signe de reconnaissance, un code, y compris parmi les utilisateurs moins bien intentionnés. C’est ainsi que le créateur de bande dessinée Pepe The Frog a eu la mauvaise surprise de découvrir un jour que son personnage était devenu la « mascotte » des suprémacistes blancs américains et néonazis de tout poil lors de la dernière élection présidentielle outre-Atlantique. Un mème, après tout, ne prend son sens que dans la communauté où il est diffusé. Il est un réceptacle et devient ce que la communauté veut qu’il soit. Il est à l’image du web : mouvant, en évolution, imparfait.

Trump aussi aime les mèmes

Décidément, le mème est aujourd’hui bien loin des Rage Comics du début. Non content d’être entré dans notre vie de tous les jours, il l’est aussi dans les plus hautes sphères politiques. Pour preuve, la décision de Donald Trump de menacer officiellement l’Iran de sanctions avec un tweet on ne peut plus explicite « Sanctions are coming », reprenant à son compte le fameux slogan « Winter is coming » de Game of Thrones.

mème Trump

L’Iran a, évidemment réagi. En utilisant le même mème. Cela fait déjà une culture en commun, c’est un bon début non ?

 

PS : On ne pouvait décemment pas écrire un article sur les mèmes sans vous proposer de cliquer ici. Désolé, vous avez été RickRollé

Disclaimer : la rédaction tenait à s’excuser pour l’utilisation intempestive du mot « buzz » tout au long de l’article. Le sujet traitant de viralité sur Internet, il nous paraissait difficile de passer à côté de cette expression, il est vrai, très laide. Cela ne se reproduira plus (promis).

Adrien Deydier
Adrien Deydier
Explorateur moderne
Je navigue sur les mers agitées du web à la découverte de nouvelles terres nettes pour Internet. Pirate mais pas hacker, en quête d'idées précieuses et de trésors au fond des mots.