Le mythe de l’indépendance géographique offre des étés indiens à rallonge et un choix de pays où il fait bon vivre pour une bouchée de pain. Le désenchantement du salariat sédentaire pousse une masse grandissante de jeunes actifs à boucler leur sac pour se ruer vers des contrées prometteuses, riches de connexion en tous genres. Ce faisant, une nouvelle forme de néo-colonialisme s’est installé, déséquilibrant l’image du routard studieux.

Néanmoins, la réalité se fait toute autre. Les préoccupations ordinaires reviennent au galop : où se loger, où travailler grâce à une connexion Wi-Fi stable et avec qui sociabiliser quand les journées se font longues et le mal du pays pesant ? Des brèches dans lesquelles se sont engouffrés des entrepreneurs de tous bords. Ces nouveaux modèles d’entreprise vantent les bienfaits d’un mode de vie sans attaches et exploite ce gisement porteur. Comment ? Faisons la preuve par cinq !

Ces villes qui se ré-inventent

Les professionnels au syndrome de la bougeotte sont une aubaine pour l’activité économique locale. Véritables lieux de brassage, culturel et professionnel, Chiang Mai, Medellín, Ubud ou encore Lisbonne, font partie des points de chute immanquables pour les actifs hypermobiles.

Il suffit d’observer le cas de Medellin pour comprendre. Historiquement une destination peu engageante pour les touristes, la ville a su se réinventer et s’affranchir de sa légendaire réputation de nid à narcotrafiquants. En quelques années, la ville s’est tout simplement métamorphosée en terre d’accueil de choix pour les travailleurs numériques. Elle a même figuré au palmarès 2017 des destinations de l’année du Lonely Planet.

Parmi ses avantages, on compte : une connexion wi-fi performante et stable, des loyers encore raisonnables, une météo agréable, un vaste choix de restauration et d’amusements, des sites historiques et culturels accessibles. L’effet est tel qu’une multitude d’espaces de coworking et cafés ont poussé à chaque coin de rue. Voici l’alchimie parfaite pour devenir un repère à digital nomades. Bien sûr, des points négatifs subsistent encore, comme la présence rampante de drogues, l’insécurité notoire et le tourisme débridé dans certains quartiers de la ville.

Le paysage urbain s’en retrouve chamboulé, on observe une urbanisation déformée, accompagnée d’une flambée soudaine des prix immobiliers. C’est le cas de quartiers populaires à Lisbonne devenus cités dortoirs Airbnb, où l’on parle toutes les langues, et beaucoup moins celle des locaux. L’écart en milieu urbain s’exacerbe et des entreprises se précipitent pour loger cette nouvelle élite vagabonde.

Le co-living : vivre ensemble pour s’accomplir

Qui dit voyage, dit aussi un endroit pour poser son sac et délacer ses baskets. Voici la sympathique auberge de jeunesse d’antan dépassée, place au co-living ! Des solutions clé en main, hébergement et coworking, ont vu le jour et affichent complet. Imaginez une auberge espagnole au Wi-Fi imbattable pour les beautiful people.

Roam est un réseau de logements implantés à Londres, New York, San Francisco, Miami, Tokyo et Ubud. De part les offres dans les villes les plus chères de la planète, ainsi que des lieux touristiques désirables, le message est clair. L’entreprise cible la classe affaires des travailleurs mobiles, les influents et bien connectés. Ici pas de ménage ni de vaisselle, on se concentre sur ses réalisations. Pour un studio londonien, il faudra se séparer de 600 livres sterling par semaine, ou bien 3000 dollars par mois à New York, une bagatelle que n’aurait pu s’offrir le digital nomade d’antan.

Le coliving monétise un type de relations souvent négligé – mais dont le désir est très fortement ressenti – entre des personnes qui ne sont ni des amis, ni des parents, ni des collègues.
Jonathan Beckman

De son côté, WeLive vante le vivre ensemble comme moteur d’accomplissement personnel et professionnel. C’est le nouveau projet immobilier de WeWork, un espace de coworking axé entreprises et accessoirement une licorne évaluée à 20 milliards de dollars soit-dit en passant. Les espaces sont hybrides, entre appart’hotels et véritables sièges de grande entreprise. Encore une fois, le choix de localisation en dit long sur le budget nécessaire : New York, Chicago, Washington DC et Tel Aviv.

Le coliving monétise un type de relations souvent négligé – mais dont le désir est très fortement ressenti – entre des personnes qui ne sont ni des amis, ni des parents, ni des collègues. Jonathan Beckman

Des logements tous conforts, un esprit communautaire et une ambiance porteuse de productivité. Le solitaire Airbnb est remplacé par des clubs où ceux qui se ressemblent s’assemblent. L’exercice de réseautage à longueur de journée, est-ce cela l’économie collaborative ? Plutôt une économie basée sur l’organisation de collaborations.

Pro-perso, un joyeux méli-mélo

La liberté de travailler où bon nous semble favorise notamment l’érosion de la limite entre espace privé et professionnel. Vivre où l’on travaille, et travailler où l’on créer des liens sociaux, favorise un mode de vie où l’un s’imbrique dans l’autre. Un mélange auquel des sociétés se sont empressées d’apporter la promesse d’une expérience unique.

WeWork n’abrite pas que des bureaux et des salles de conférence, ses espaces multidisciplinaires offrent également des cours de yoga, de pilates, sans oublier une bonne bière fraîche au bar pour se féliciter d’un dossier bouclé. Même plus besoin de quitter l’enceinte du bâtiment pour suer un bon coup ou lever le coude !

La Nomad Cruise propose une traversée de l’Atlantique durant laquelle les participants prennent part à des hackathons, des cours de partage de connaissance et des conférences. L’occasion d’échanger et de monter en compétences dans le cadre d’une expérience éducative en haute mer.

De son côté, Unleash organise des séjours pour digital nomades surfeurs pour que chacun puisse répondre à l’appel des vagues sans manquer une livraison. Prendre part à cette aventure, c’est se libérer des préoccupations quotidiennes, puisque le logement, la ville, les spots, tout est mis à disposition. L’inscription se faisant sur dossier, la sélection va même jusqu’aux membres de la promo. Le but ultime étant de rassembler un groupe de personnes inspirantes autour d’une expérience unique. Mais où se cache donc la caméra de télé-réalité ?!

Coup de filet sur les talents nomades

En 2018, la “gig” économie bat son plein. Ce phénomène d’accumulation de contrats rencontre un franc succès chez les digital nomades aux fins de mois incertaines. Sauter d’une mission à l’autre, pour pallier les trous d’activité, crée un équilibre précaire où la réactivité et l’agilité priment. Comme dans un jeu vidéo où l’on s’élance d’une opportunité à l’autre, en mettant à profit ses acquis.

Les start-ups comme Jobbatical en profitent pour offrir une solution au monde du travail. La plateforme BtoB facilite le recrutement de profils nomades par les entreprises. Leur pitch : “Trouver un job partout dans le monde. Car vos compétences sont plus importantes que votre passeport”. Serait-ce une solution envisageable à la pénurie de talents chez certains ?

Vos papiers, s’il vous plaît

Sous les avantages d’horaires et de localisation flexibles, se niche l’appréhension de tout nomade : la précarité. Un sujet qui en cache un autre : au-delà du yoyo financier, on parle moins l’incompatibilité administrative du statut. En effet, les gouvernements n’ont pas encore rattrapé cette évolution. Ne serait-ce que pour déclarer ses gains et payer des impôts. Aujourd’hui, travailler en dehors de ses frontières (hors Europe pour nous autres nationaux du vieux continent) présente des contraintes temporelles tributaires de l’expiration des visas. L’amour que voue le digital nomade à son pays d’accueil ne durerait donc que trois mois ?

Une lueur de changement pointe au nord. L’Estonie annonce le lancement du premier visa destiné aux digital nomades à l’horizon 2019. L’objectif est simple : la possibilité de travailler et de vivre en Estonie pendant un an, mais aussi une tranche de 90 jours pour voyager dans tous les pays de l’espace Schenghen. Ce petit pays balte milite pour l’évolution des modes administratifs. Il a d’ailleurs déjà innové en instaurant l’E-résidence. Aussi bien, Tallin figure sur la carte des lieux de convergence pour les travailleurs virtuels. Pas étonnant pour le pays de naissance de Skype, pionnier de la collaboration à distance.

Demain, pas si loin

Face à toutes ces évolutions, travailler à distance s’installera-t-il plus dans les mœurs ?

Pour l’heure, ce mode de vie reste davantage envisageable pour l’élite de l’hémisphère nord. D’une part, se loger à bon marché est devenu impossible aux vues des tarifs prohibitifs de co-living. Fortes de leur succès, les terres d’accueil revoient sans cesse leurs prix à la hausse, au risque de fragiliser leurs propres populations. D’autre part, on ne sait si les gouvernements chercheront à faciliter les chassés-croisés à leurs frontières, ou au contraire, à les entraver.

Que restera-t-il pour ceux qui auront parcouru la terre entière sans avoir trouvé leur bonheur ? Venir tous les jours dans le même open space, aussi beau et optimisé qu’il soit ? Non merci. Les digital nomades vétérans seront bien trop habitués à crapahuter.

 

Faciliter le travail à distance désengorgerait les routes et les villes, réduirait les tensions liées au logement urbain, ou encore améliorerait la qualité de l’air.

Nous sommes bel-et-bien témoins d’une évolution du futur de l’emploi. Avec la progression des modes de collaboration numériques, serons-nous des travailleurs virtuels partout, même chez nous ? Envisagerons-nous alors de travailler exclusivement en coworking ? L’idée n’est pas si loufoque. Faciliter le travail à distance désengorgerait les routes et les villes, réduirait les tensions liées au logement urbain, ou encore améliorerait la qualité de l’air. La liste des avantages est longue.

Voyons ces business, descendants logiques de la dématérialisation et de l’uberisation, comme des solutions de transition. Car elles sont vouées à évoluer au rythme de la notion changeante du lieu de travail.

À son tour, le décloisonnement de l’espace de travail favoriserait l’ouverture des esprits et un transfert de connaissances plus organique. En juxtaposant différents métiers dans le même espace, nous formerons une force de travail plus agile. L’occasion de remettre l’apprentissage aux côtés de la performance. Le digital nomadisme local est une véritable possibilité d’avenir. Après tout, les connexions se produisent partout, il suffit d’une étincelle, qu’elle soit au bout de la rue ou à douze heures d’avion.

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Je manie le verbe numérique pour partager les bonnes pratiques social media, et les écueils à éviter. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations, avec ou sans connexion, pour mieux vivre le nomadisme digital !