Ebook, un désamour français ?

Cela fait plus de dix ans déjà qu’Amazon a sorti son premier Kindle, et avant lui, le Cybook du français Booken tentait déjà de transformer le marché. Depuis, le marché de la liseuse a bien évolué, laissant de la place également à Kobo de Rakuten. Et en la matière, les Français s’équipent, les ventes tournant autour des 500 000 liseuses par an ces cinq dernières années. Pour autant les ventes d’ebook n’atteignent pas les records des pays anglo-saxons. Quand elles représentent entre 5 et 8 % du chiffre d’affaires du livre en France, selon le SNE, elles sont plutôt de l’ordre de 20 à 30 % dans d’autres pays comme le Royaume-Uni.

On pourrait penser que les Français, amoureux de la littérature et de l’objet livre en lui-même, chérissent encore trop le papier pour passer au numérique. Certes. Mais s’ils freinent encore sur l’usage, il faut dire également qu’ils sont un peu orientés dans ce sens. Les grandes maisons d’édition françaises ont eu tendance à ralentir le déploiement de l’ebook ces dernières années, et elles ne se frottent à ce format numérique qu’avec une certaine réticence. Comment ? Déjà, en faisant en sorte que leur catalogue de livres en librairie et leur catalogue numérique ne soient pas le même, notamment pour les romans. Ensuite, le prix contribue également à ce désamour. Il est vrai que la différence entre le prix d’un ebook et le prix d’un livre papier n’est pas énorme. Pire, le format ebook est parfois plus cher que le format poche, à l’exemple de Petit Pays de Gaël Faye, vendu 7,10 euros en poche et 7,50 euros, selon Liseuses.net. De quoi décourager l’achat de livres numérisés.

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Autre facteur franco-français, le prix du livre est soumis à une réglementation stricte dans l’Hexagone, depuis la loi promue par Jack Lang en 1981. Pour rappel, c’est l’éditeur qui fixe le prix d’un livre et non le libraire ou la grande surface. Pendant les deux premières années de vie du livre sur le marché français, le rabais possible ne peut pas excéder les 5 %. Passer cette date, il devient enfin possible pour les vendeurs de solder les ouvrages. Et au final, l’ebook, tout dématérialisé qu’il est, ne peut donc pas voir son prix cassé à sa sortie, comme il peut l’être outre-Manche et outre-Atlantique. C’est ainsi une façon pour l’État de ne pas brader la culture, qui garde un statut à part.

Et quand bien même cela serait possible de solder les livres dès leur sortie, précisons tout de même, que si la diffusion d’un livre papier à un coût, celle de l’ebook en a un également. En effet, Amazon, Apple et la Fnac notamment ne sont pas encore des associations à but non lucratif et publier un livre sur leur plateforme a un prix, de l’ordre de 30 % du prix du livre. Il faut encore établir sa promotion ensuite et faire en sorte que le lecteur vienne télécharger cet ebook sur sa liseuse, et cela aussi demande de l’investissement. Pour le format papier, il demeure toutefois le coût de l’impression et du stockage en plus, qui explique encore la différence de prix consenti par les maisons d’édition, de l’ordre de 20 % entre le format papier et l’ebook.

Pour autant, cela n’empêche pas Amazon d’essayer de bouleverser le marché, comme à son habitude, avec une nouvelle offre d’abonnement à sa « bibliothèque » en ligne. Pour 10 euros par mois, vous pouvez ainsi avoir accès à une partie de son catalogue, de l’ordre de 1 million de livres, dont 35 000 en français, à raison de 10 livres à la fois. C’est ainsi un système de prêt, qui vous permet d’emprunter 10 livres et de les rendre pour passer à 10 autres livres, d’un simple clic. Vous ne conservez pas les livres en question sur votre liseuse ou tablette. Cet offre vous donne en plus accès également à d’autres services Amazon, comme Amazon Video (qui cherche à concurrencer Netflix). Autant dire qu’Amazon tente de régner sur la vente de l’imaginaire.

Ebook, plus qu’un prix, un usage ?

Certes, dans le métro, la liseuse vient gentiment s’acoquiner avec le traditionnel livre, pour des trajets moins monotones. En ville également, là où la petite surface est reine, notamment à Paris, tous les accros de la littérature qui n’ont pas toujours l’espace nécessaire pour conserver précieusement leurs livres peuvent compter sur leur liseuse pour avoir accès à une bibliothèque vaste, quelle que soit la surface d’habitation.

Mais les citadins ne sont pas les seuls séduits par le format ebook : selon les chiffres de GFK et à en croire Sébastien Rouault, ancien directeur panel livre pour cette société d’étude de marché, « un tiers des dépenses en numérique viennent des villes de moins de 2000 habitants ». C’est qu’en zone rurale, on aime lire aussi, mais que là plus qu’ailleurs, les librairies ont tendance à se faire rare. Qu’il est pratique alors d’ouvrir un nouveau livre d’un simple clic sur une liseuse, plutôt que de prendre sa voiture pour enfin trouver de nouvelles aventures.

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Par ailleurs, faut-il voir également un côté générationnel à cet usage, qui voit les jeunes générations beaucoup plus accros que les générations précédentes. ? Cette génération à l’aise avec les outils numériques n’a pas de mal à emporter la liseuse partout, dans le métro, mais aussi à la plage, en vacances. C’est que dans la valise, la liseuse ne pèse que quelques grammes, là où une dizaine de livre prennent déjà quelques kilos à porter pour les voyages en train ou en voiture, et potentiellement à payer pour les voyages en avion. C’est que le prix du kilo est cher avec les compagnies aériennes.

Le livre, un marché à part

Au-delà de l’implantation de l’ebook dans les nouveaux usages, rappelons tout de même que le marché du livre est un marché important en France, qui dépasse celui des autres produits culturels. Ainsi, il représentait en 2017, presque 2,8 milliards d’euros en France. Il se place de cette façon loin devant les autres marchés culturels, comme la vidéo (1,02 milliard en comptant la SVOD) ou la musique (0,72 milliard).

Rappelons également qu’il fut un temps où la publicité des œuvres littéraires était interdite en France, contrairement au reste de l’Europe, au même titre que l’alcool ou le cinéma, à la suite d’un décret promu en mars 1992. C’est finalement poussé par la Commission européenne que le livre a fait son entrée dans la publicité, avant de finalement trouver sa place dans les affiches du métro ou les journaux. Toutefois, vous ne verrez pas de publicité pour un roman à la télévision entre deux publicités de yaourts ou de lessive. La France entend faire en sorte que le livre reste un objet culturel, moins soumis aux sirènes du marketing. Si l’ebook et le digital viennent transformer les règles et afficher de nouveaux codes de publicité, le livre reste malgré tout un objet à part, que les maisons d’édition entendent bien cloisonner, mais aussi protéger.

L’ebook s’implante donc tranquillement au pays de Molière, s’installant dans les usages sans précipitation. Il n’a pas encore révolutionné notre façon de vivre ou de lire le livre. Mais qu’elle soit sur ebook ou sur papier, une chose est sûre : la lecture est bonne pour la santé. Elle est en effet bénéfique pour le cerveau et permet de développer le développement de la pensée linéaire. Et vous, c’est quoi votre prochain livre ?

Aurore BISICCHIA
Aurore BISICCHIA
Conteuse numérique
Cofondatrice des Chuchoteuses, je suis une mordue de l'organisation, une adepte de la communication et un jukebox à mes heures perdues. Amoureuse des arts visuels, je milite pour que la série devienne le 11 ème art et demeure à tout instant passionnée des petits mots comme des grands.