Combat médiatique, printemps arabe, guerre géostratégique, intérêt énergétique. La Syrie n’est pas en paix depuis 2011, le pays est en ruine, les habitants dispersés, morts, clandestins, réfugiés, emprisonnés ou torturés. À force d’entendre différents sons de cloche ou même différents conflits, catastrophes, on déshumanise l’information, on prend de la distance, on perd peut-être même de l’intérêt, ou on se sent impuissant, incapable de savoir à notre échelle quoi faire. Enterre-moi mon amour, c’est l’histoire d’une personne comme vous et moi qui tente juste de survivre et de s’offrir un avenir meilleur avec tout le courage qu’elle peut puiser en elle.

Le jeu narratif se présente comme une conversation de messagerie instantanée comme WhatsApp. Nour a décidé de quitter Homs, l’une des villes les plus bombardées en Syrie. Son mari Majd reste pour s’occuper de ses parents. Les deux amoureux vont échanger tout le long du trajet de Nour. Objectif : atteindre l’Allemagne pour demander l’asile. Sur le chemin : des frontières fermées, des traversées clandestines et risquées, des autorités bienveillantes ou malveillantes. Bienvenue dans l’exil.

Enterre-moi, mon amour

Jouer le jeu

Avant de jouer, je n’ai fait ni recherches sur le conflit syrien ni sur l’origine du jeu. Je souhaitais vivre pleinement l’expérience sans influence. Je voulais jouer le jeu. Et on peut dire que le jeu me l’a bien rendu ! Le jeu narratif existe depuis plus d’un an sur IOS et Android ; il est sorti récemment sur PC et Switch. Cependant, j’ai choisi de jouer sur mon smartphone, car le format de messagerie instantanée collait davantage à l’expérience de jeu créée au départ.

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On peut dire que mon choix fonctionne. Dès le début, j’ai l’impression d’échanger avec Nour. La messagerie rend le tout plus réaliste. Et au bout d’un moment, je réponds davantage aux messages de Nour qu’à mes véritables messages sur WhatsApp et Messenger. La proximité se crée rapidement. Nour me fait sourire, souvent. Malgré la gravité de la situation, elle place toujours quelques petites blagues ou taquineries. Cette dérision, c’est sa planche de salut.

Ce sont les décisions lourdes de conséquences qui me font aussi vite m’investir dans notre « relation ». Décider de voler ou non un passeport, passer par une frontière terrestre ou maritime. L’enjeu, c’est sa vie. Et un lien entre nous se tisse rapidement, malgré moi. Et si le jeu est illustré, Nour ne manque pas de m’envoyer des photos, la rendant plus tangible, plus vraie.

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Parallèlement à la conversation, on accède à une carte qui retrace tous les déplacements de Nour. Cette carte me permet d’espérer et de désespérer avec elle. Avancer de deux cases et reculer de trois, faire des pas de géant puis des pas de fourmis. Mais la carte reste peu détaillée à mes yeux et je me surprends vite à consulter Google Maps et taper tous ces lieux qui me sont inconnus pour savoir précisément où elle en est et quelle est stratégiquement la meilleure manière de passer la prochaine frontière.

Game Over : la réalité nous rattrape

Au fil de mes pérégrinations sur Google Maps, l’histoire s’ancre dans la réalité pour moi. Le jeu narratif s’invite dans mon quotidien. Ou plutôt, je m’invite dans le quotidien de Nour. Car à travers mes recherches, c’est aussi la véracité de l’histoire qui me saute aux yeux. Le camp Zaatari où 80 000 réfugiés étaient dénombrés fin 2017. Les conditions de vie évoquées par Nour et ses amis qu’elle rencontre là-bas : restriction de liberté, condition d’hygiène, pas d’avenir.

Mais la vérité ne s’arrête pas là. Nour, c’est l’histoire inspirée de celle de Dana S., comme nous l’indiquent les crédits de fin du jeu. C’est l’histoire lue par Florent dans le journal Le Monde. L’histoire de « Dash » et de sa famille qui échangeait dans une conversation groupée via WhatsApp. Florent Maurin, c’est l’homme à l’origine du jeu narratif. Ensuite, toute une équipe est venue enrichir le projet : l’auteur Pierre Corbinais qui a adapté l’échange pour un échange entre deux personnes, Arte, l’éditeur, le studio producteur Pixel Hunt, le studio designer numérique Figs.

Nour Enterre-moi mon amour

En faisant mes recherches géographiques, je me suis vite trouvée à rechercher des informations sur le conflit syrien et la situation à ce moment-là. Puis je me suis aussi penchée sur la situation actuelle. J’ai constaté que la Syrie était loin d’être sortie d’affaire.

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Mais au-delà de ça, c’est Nour et sa réalité qui m’ont rattrapé. Enterre-moi mon amour, c’est une expression syrienne qui signifie, « je t’aime, et je préférerais mourir avant toi ». Reprise de l’histoire d’origine, elle évoque avec pertinence les enjeux du jeu : entre l’amour des deux protagonistes, la survie et la mort qui hante les pas de Nour à chaque nouveau risque qu’elle doit prendre. Car c’est marche ou crève.

Et sur la fin de ma partie, Nour se retrouve emprisonnée et torturée dans un camp dont je n’ai pas le nom. Je me retrouve alors impuissante. Désarmée à l’autre bout du téléphone, j’imagine qu’elle est en très mauvaise posture. Puis le jeu se termine et je me dis qu’elle est peut-être morte. Je tente de recommencer pour avoir une fin alternative, mais je n’y parviens même pas. Car j’ai tout simplement peur de la perdre. Encore.

 

19 fins possibles ! Pourtant, je n’ai pas eu le courage de recommencer. Enterre-moi, mon amour est sobre et humain. Il disperse çà et là des indices sur la situation, sur la violence ou le danger potentiel, sans en faire trop. Il n’est pas là pour choquer. Il n’est pas là pour pousser à la performance ou vous faire gagner. Enterre-moi mon amour, c’est un jeu humaniste qui fait réfléchir l’air de rien. C’est juste l’histoire de Nour, courageuse, marrante qui n’a pas choisi le destin de son pays, mais qui veut choisir le sien.

Gwendoline WEBER
Gwendoline WEBER
Ménestrelle numérique
Oscillant entre galéjades giffesques, modération bienveillante, veille im-pertinente, haikus récréatifs et designs amuse-oeil. VENI VIDI SHARED