Vous vous êtes souvent demandé ce qu’était cette défaillance visuelle, ce saut de pixel sur votre écran, cette anomalie dans votre image lisse qui glisse et s’étend sur une ligne ? Eh bien, c’est un glitch ! Un quoi ? Quel est ce nom barbare ? Probablement du Wisigoth. Il semblerait que son existence soit la manifestation d’un cousinage du terme allemand « glitschig » qui signifie glissant. Difficile de cerner avec certitude l’origine du mot ou du mouvement cependant. Toutefois, on observe l’apparition en 1999 du terme « glitch art » dans le blog d’Ant Scott selon le travail de Jura Mckay sur La valeur du glitch art. Mais alors quoi ce glitch ? Qu’est-ce qu’il a ce glitch ?

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Il y a un bug dans la matrice

Le glitch art, c’est donc l’esthétisation du glitch. C’est trouver la beauté dans l’anomalie, dans l’inattendu. Et à la manière du Kintsugi, une méthode pour réparer les fêlures d’un objet avec de l’or pour les sublimer, c’est dans les yeux de celui qui regarde que l’erreur dans l’image se fait art. Jeff Donaldson, artiste du glitch art, décrit le mouvement en ces mots: «a glitch is the ghost in the machine, the other side of intention, a form that is hidden until it manifests itself of its own accord» (« le glitch, c’est le fantôme dans la machine, l’autre côté de l’intention, une forme qui est cachée jusqu’à ce qu’elle se manifeste de son propre chef » ).

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L’artiste décrit assez bien l’esprit de départ du mouvement. L’idée d’un glitch qui existe par lui-même retranscrit bien une opposition à la norme, au contrôle. Une apologie de l’accidentel où l’observateur peut se laisser surprendre. Certains artistes manifestent des avis divergents sur le glitch et sa spontanéité. Tandis que les puristes prônent un « pure glitch », d’autres n’ont pas de problèmes avec l’idée de provoquer le glitch intentionnellement, avec maîtrise.

Daniel Temkin, r8j4lf,2014

Le glitch art est-il mort ?

En 2014, le musée d’art du Tate de Londres officialise la reconnaissance du mouvement artistique par ses pairs en organisant un appel à créer des pièces de glitch art pour les exposer. L’évènement semble ironiquement sceller le destin du glitch art vers la démocratisation. En effet, une importance appuyée sur les techniques de glitch entraîne la création et la popularisation d’applications permettant de créer son propre glitch art bien à soi. Cette démocratisation de l’art a pour plusieurs artistes du mouvement compromis son existence, objectant que la démarche va à l’encontre de l’idée de départ du mouvement rendant le glitch comme un autre produit du système.

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Pourtant, ces applications permettent de faire découvrir le mouvement et d’offrir potentiellement une expérience artistique à son utilisateur en créant par lui-même. Le glitch n’est-il pas par essence indomptable ? Après tout, Hugh S. Manon, professeur spécialisé dans les arts visuels, et Daniel Temkin, artiste du glitch art, dans leurs Notes sur le Glitch  expliquent : « one triggers a glitch, one does not create a glitch » (« On peut enclencher un glitch, mais on ne peut pas le créer »).

 

Campagne de la marque Adidas pour une nouvelle paire de chaussures prénommée « Glitch » en hommage au glitch art.

De l’art à la technique

Le glitch art est devenu de plus en plus populaire ces dernières années. Tantôt nostalgique parce qu’il rappelle les bugs de machines moins performantes, des machines pionnières, d’images analogiques qui sautaient, tantôt ancré dans le futur et le numérique avec les capacités démultipliées de créer du bug intentionnellement. C’est l’image de votre Game Boy qui avait une ligne de pixel qui sautait, c’est l’affichage d’un Amiga qui peinait à charger une image. Mais c’est aussi le symbole d’une anomalie, d’un bug voire d’un piratage. Les mots de la série populaire de sciences fiction Au-delà du réel (backlinker l’intro) entre en résonnance avec l’anomalie visuelle et scénaristique de la dystopie Black Mirror. C’est une cassure, le signe que quelque chose cloche. Comme la lumière qui « glitche » dans Stranger Things. Le terme même se codifie, au-delà de s’esthétiser, il prend une définition, il se fixe. La popularisation du glitch art et son apparition dans de plus en plus de séries, de publicités ou même d’affiches, lui vaut pour certains d’être détrôné du sacro-saint terme d’art. Il est réduit à un simple procédé esthétique, une simple technique visuelle dans les arts numériques. En motion design, on l’utilise simplement pour décrire l’effet qu’on veut obtenir.

 

Aussi le principe s’étend, et les imprimantes 3D avec les erreurs des premières versions sont de la partie. Sur Flickr, un groupe en fait la compilation depuis 2011. Et bien sûr, comment ne pas parler des panoramas faits sur smartphone ? On y voit certaines personnes bouger et créer ainsi des anomalies, des photos cocasses qui ont tôt faits de finir en même. Parallèlement, tapez « glitch art » dans la barre de recherche de Giphy, et vous aurez des créations au format gif aux accents nostalgiques, futuristes et inventifs. Le glitch art a notamment inspiré un épisode de Doctor Who, Boneless. L’art est partout où tu regardes. Dans les moindres recoins de ton œil.

Le glitch art a-t-il perdu ses lettres de noblesse ? Oui. Et non. Après tout, « art » et « technique » se disent de la même façon en grec ancien. Et si alors les deux n’étaient pas incompatibles ? Et si l’on prend du recul, tous les courants majeurs artistiques à l’esthétique affirmée : le cubisme, le pointillisme, etc. ont à terme été utilisés pour décrire une technique sans leur enlever leur valeur. L’art n’est-il pas fait pour devenir culture populaire ? L’art est là pour faire réfléchir, faire rêver, déranger, faire réagir. Son but est de toucher les gens, pas d’être gardé par une élite. Le glitch art prend alors ici plusieurs formes, évoluent et étend son influence. Alors, vous avez chopé le virus ?

Gwendoline WEBER
Gwendoline WEBER
Ménestrelle numérique
Oscillant entre galéjades giffesques, modération bienveillante, veille im-pertinente, haikus récréatifs et designs amuse-oeil. VENI VIDI SHARED