Au commencement, la boîte à rythmes

Les années 1930, malgré leur fin tragique, ont vu naître une machine qui changera la vie de bien des musiciens : la boîte à rythmes. La première machine du genre pouvait produire seize rythmes différents préprogrammés, une réelle révolution pour l’époque. Et bien entendu, cette machine s’est développée jusqu’à voir apparaître au début des années 1970 des boîtes à rythmes programmables, nouvelle révolution. Et enfin, la boîte à rythmes qui vous fera dire « ah, mais si je vois » après une recherche Google, la légendaire Roland TR-808 (et 909), utilisée notamment par Phil Collins ou autres Marvin Gaye (ainsi que J-E, un ami du lycée, bien moins connu malheureusement). Bien sûr, nous sommes encore loin de la puissance de l’algorithme, mais écoutez donc un peu.

Le premier à faire jouer un ordinateur se prénomme Alan Turing, célèbre mathématicien anglais à qui l’on doit de nombreux travaux considérés comme fondateurs dans le domaine de l’informatique. C’est en 1951, trois ans avant sa mort, que ce petit génie des ordinateurs fait jouer le célèbre God Save The Queen à son ordinateur. L’enregistrement est écoutable ici, avec en prime les commentaires en live d’une présentatrice qui se moque gentiment des petits ratés que cet apprenti musicien commet.

Allo le monde

Retour vers le présent, décembre 2017, le collectif Skygge nous présente les capacités musicales de l’intelligence artificielle. Et pour cela, François Pachet, scientifique spécialisé dans l’informatique musicale et son compère Benoit Carré, compositeur, se sont entourés d’une sacrée ribambelle d’artistes. L’objectif : créer le premier album multi-artistes au travers d’un algorithme en collaboration avec une IA. Cette dernière, dénommée Flow Machine, développée par Sony, est capable de composer seule une partition, ajouter des arrangements et mixer le tout.

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Vous n’avez pas pu passer à côté de sa création qui a fait le plus de bruit : Daddy’s car, qui comptabilise aujourd’hui plus de 2 millions de vues. Une toute nouvelle chanson des quatre garçons dans le vent de Liverpool, j’ai nommé les Beatles. Nous vous laissons bien entendu vous faire votre idée du titre, mais il est indéniable que l’on retrouve l’esprit de John et de ses compères. Mais cessons ici notre digression, pour découvrir Hello World.

Comme le présente François Pachet dans cette courte vidéo, cet album est collaboratif. Nous insistons sur ce point : à aucun moment, la machine n’a de poids décisionnel dans la construction du projet. L’algorithme permet, après avoir été nourri de musiques en tout genre, de proposer des instrumentales, des accords, des rythmes, en grand nombre, que le musicien humain va sélectionner selon son bon vouloir. Il a même appris comment les artistes enchaînaient des accords afin d’imiter un genre particulier. Après avoir lu quelques critiques sur l’album, j’ai décidé de mener ma propre enquête et ai demandé à un ami mélomane d’écouter « Hello world » sans lui en dire plus. Malheureusement pour moi, ce dernier  a tapé le nom de l’album dans son moteur de recherche pour découvrir la supercherie… Mais il s’est quand même prêté au jeu et voici son opinion : « En fait, on reconnaît certains éléments bien précis des chansons existantes et aussi de l’impro. Ce qui est intéressant, c’est que c’est exactement le type de résultat que tu peux avoir lorsque tu écoutes une nouvelle chanson d’un artiste dans un rêve ». Je trouve ce parallèle particulièrement intéressant, car, en effet, notre cerveau perçoit et stocke ce qu’il retient d’un morceau pour le réarranger à sa sauce lorsque les bras de Morphée vous ont emporté.

Clip de « Hello Shadow » par Stromae

Ce n’est pas fini !

Si l’on peut dire qu’Hello World est une réussite, d’autres essais ont vu le jour, par exemple la chanson Break free de Taryn Southern, produite grâce à l’algorithme AMPER, qui récolte aussi bien les éloges que les critiques les plus virulentes. Certains lui reprochent de trop ressembler à un titre proposé à l’Eurovision. Un auditeur souligne également que lors du refrain, on entend assez distinctement « I’m Bacon free » : hymne au véganisme ou erreur lors des arrangements, nous ne le saurons peut-être jamais.

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Même si tout cela est plus ou moins récent, on retrouve déjà de nombreuses possibilités. Il existe des « genres » d’IA musicales. AIVA par exemple, est la première IA basée sur les émotions, capable de composer des pièces de musique orchestrale. Sa première pièce symphonique, « Le Réveil », date de 2016 et figure sur le premier album, « Genesis », composé de 24 titres pour près d’une heure de musique classique artificielle. Cette dernière a même reçu le sacro-saint statut de compositeur à la SACEM !

AIVA

Les étudiants de l’EPITA ne manquent pas d’idées. En 2017, plusieurs camarades de l’école créent un simple algorithme qui classe les musiques par genres. Aujourd’hui Lyreland a évolué et permet dans sa version finale, à la fois d’aider les musiciens à tourner autour d’une composition, mais aussi de créer des fonds musicaux libres de droits à l’infini, pratique notamment pour les YouTubeurs en quête de musique de fond pour leurs vidéos.

Dans un esprit plus bienveillant — non pas que le reste ne le soit pas — la start-up Niland a créé un moteur de recommandations musicales personnalisées. Alors vous me direz que cela existe déjà, oui, mais non. Celui-ci ne se base pas sur les tendances générales, mais bel et bien sur vous. Sur vos goûts, le contexte d’écoute, votre humeur, vos activités… Le tout à partir de Soundcloud.

 

Deux conclusions s’offrent à nous. La première est que la France est très présente dans le domaine de l’IA musicale. La deuxième est que toutes ces avancées œuvrent pour diminuer le temps de travail des artistes. Se posent alors plusieurs problématiques. Allons-nous avoir des artistes surproductifs jusqu’à écœurement ? Existera-t-il de vrais robots-artistes légitimes ? Des personnes mal intentionnées vont-elles se servir de cette technologie pour créer de faux artistes ? Le média Music Business Worldwide s’est déjà penché sur la question, accusant Spotify d’avoir créé une cinquantaine de faux artistes qui auraient généré plus de trois millions de dollars. Stay tuned…

Sébastien Michel
Sébastien Michel
Rédacteur protéiforme
Amateur de bon mots, féru d’absurdités en tout genre, fine fleur du sud ayant quitté le soleil pour proposer ses métaphores à la capitale.