Arts & Culture par Google : une iconothèque d’œuvres d’art en HD

Précurseur en la matière, l’efficient Google Art Project permet aux visiteurs des quatre coins du globe, de s’immiscer virtuellement au plus près des chairs de l’œuvre à tour de clics. Des milliers de peintures, sculptures, photographies en provenance d’un florilège d’institutions se dévoilent sous les va-et-vient impétueux de nos doigts sur l’écran, ou de la souris… c’est selon. Quelques actions zoomées restituent tant et si bien l’existence matérielle du tableau — détails et à-coups de peinture — que nous aurions presque l’impression le temps d’un instant volé, de faire face à l’œuvre. Tangible à l’extrême, la peinture en profite pour s’exposer à nos yeux jusqu’en ses entrailles que sont les fibres du tableau !

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Ce moment privilégié simule à s’y méprendre la plénitude ressentie face à l’œuvre d’art dans l’enceinte muséale, jusqu’à investir notre intime intérieur. Derrière l’écran se cache de la jouissance à l’état pur : la découverte quasi charnelle de monts et merveilles artistiques pourtant tenus à une distance réelle fermement tenace — l’écran — malgré nos vaines tentatives d’établir un contact tactile rapproché.

Google Art Project

Pieter Bruegel l’Ancien, La Tour de Babel, ca. 1565, huile sur toile, Musée Boijmans, Rotterdam et détails.

Exquis, ce tête-à-tête langoureux, mais non moins virtuel avec l’objet de notre désir, perd de sa sublime lorsqu’au détour d’un énième clic mal dirigé nous achevons notre envolée lyrique sur une page Wikipédia — service de renseignements sans filtre de tout bon digital nomade — ayant pourtant vocation à nous informer, bon gré mal gré, de la mystique biographie de l’artiste.

Si l’interaction révèle l’infinie précision technique offerte par la qualité du travail numérique opéré par l’institut américain, il met aussi au jour le pan nébuleux du mésusage d’un tel outil pourtant à la pointe d’une évolution.

La belle promesse de l’UMA : Touch the artwork, oh really ?

Ajoutez au précédent la dimension intellectuelle et narrative inhérente au principe d’exposition, et vous obtiendrez l’ingénieuse proposition de l’UMA — entendez Universal Museum of Art. Appelant quant à lui à une véritable expérience de l’art dématérialisée, l’UMA nous entraîne dans une pérégrination utopique autour de l’œuvre. Inclusif, l’outil promeut une forme de visite d’art à distance accessible à tous, que l’on pénètre par le modeste écran de notre meilleur ennemi — our best partner in crime — l’ordinateur.

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Entrée d’une salle thématique conceptualisée de l’UMA présentant l’exposition Les Mythes fondateurs.

Un musée imaginaire, génération 2.0, convoquant les œuvres emblématiques d’une thématique tous médiums confondus, dans un espace d’exposition singulier entièrement conceptualisé. De l’art de capter l’utilisateur au gré d’une navigation immersive assortie d’une écriture poétique, où les cartels et notices approfondis agissent à la manière de véritables fonctionnalités apprenantes. Celui qui se prête au jeu de la virtualité — paré de son casque à toute épreuve — s’insère ainsi en observateur privilégié, dans une séquence propice au déploiement d’une belle expérience, non moins immatérielle. On y découd avec notre propension à dessiner et concevoir un espace d’exposition duquel nous sommes protagoniste principal.e.

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L’ergonomie de visite tactile promet une entrée en la matière loin d’être inerte, aussi nous vous recommandons d’y manier souris et autre trackpad avec précaution. Si la dimension ludique pallie en renfort l’impatience de l’utilisateur d’accéder sans délai à l’essence de l’information, elle ne garantit pas pour autant que le charme opère. L’intercession complémentaire d’une manœuvre humaniste à notre insatiable besoin d’apprendre en nous enjoignant à toucher l’œuvre touch the artwork !, où nos bienveillants ingénieurs sollicitent dans ce vaste espace virtuel notre besoin irrépressible de se rapprocher au plus près de l’objet sacré en mettant tous nos sens en éveil.

Vue partielle d’une salle thématique présentant l’exposition les Vies de la Renaissance italienne : (gauche et plafond)

Andrea Mantegna, La Chambre des époux / (droite) Piero della Francesca, Légende de la Vraie Croix. XVe siècle.

Mais cette ingénierie sensationnelle est-elle suffisamment accessible de tous ? L’exhaustivité intellectuelle contribue-t-elle à ce rapprochement de toute typologie de publics à l’art, ou en favorise-t-elle, à rebours, l’éloignement ?

Faire consensus du numérique : entre réalité et virtualité

Le nœud gordien de l’histoire réside dans la conversion de ces louables initiatives à la faveur d’une future réelle expérience de l’œuvre d’art, comme fait vécu. L’inimitable confrontation aux œuvres, a contrario, risque de trahir la jouissance d’une pérennité précaire où l’utilisateur se cantonne à user et abuser des outils numériques en sa possession afin de conduire son exploration, mais sans jamais vraiment percevoir les limites existentielles de l’œuvre. Sans faire expérience donc.

D’une théorie platonicienne à l’autre, si l’art comme imitation nous éloigne d’une certaine manière de la réalité, la virtualité ne nous permettrait-elle pas, comme au sortir de la caverne, de dépasser les sens complexes véhiculés par l’œuvre d’art ?

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Stimulante et captivante, la VR pour les intimes détient ce pouvoir entraînant. Elle ne prétend guère se substituer à l’expérience physique de l’art, néanmoins prise à son premier degré elle fait la part belle à la puissance narrative des œuvres. Elle booste notre imaginaire et c’est tant mieux ! Interroge cette prise de pouvoir par l’image aux confins du digital qui se place désormais, qu’on adhère ou non, aux prémices de notre relation à l’œuvre d’art. Rendons-la profitable.

Note pour tout de suite

On apprécie de ces formules la noble simplicité qui en émane, l’exaltation d’une foule de détails dont on jouit de manière instantanée. En prenant garde à se prévaloir de tout contenu trop élitiste, elles sauront munir l’utilisateur de billes en direction de l’institution, et pourquoi pas le décomplexer dans son rapport à l’art.

En miroir, la grande popularité rencontrée par la fonctionnalité Art Selfie nouvellement intégrée à l’application du Google Arts & Culture, n’est pas sans nous murmurer à son tour que le credo de l’utilisateur contemporain réside plutôt dans l’autosatisfaction et le plaisir immédiat que peut lui procurer l’outil digital à sa portée, que dans de l’abreuvage cognitif à outrance.

Une prescription bienveillante en complément à un usage recommandé abusif de ces sites démocratiques : maintenir une activité muséale régulière pour entretenir son bien-être intellectuel.

Et apprécions ces outils pour ce qu’ils sont dans un premier temps, un lieu de transition vers la connaissance, refuge d’une digitalisation éreintante.

Test Google Art selfie. À vous de jouer !

Charlotte Nadelman
Charlotte Nadelman
Historienne de l’art 2.0
Passionnée de peinture, je m’engage à recharger les batteries culturelles de tout un chacun. Digital nomade par expérience, à l’écoute des sens, tous les moyens sont bons pour vous faire aimer l’art : la preuve par l’image !