Sur place ou à emporter ?

Même si la musique est, à l’heure actuelle, principalement produite par des artistes en chair et en os, l’écoute, elle, a bel et bien évolué. Hors radio, en France la musique s’écoute principalement sur les plateformes de streaming. Une forfaitisation de nos oreilles serait-elle marche ?

Le streaming a distendu notre rapport à la musique et rares sont ceux qui se délectent d’un album de la première à la dernière note. Au lieu de se caler dans un canapé, sa boisson de choix à la main, on préfère la glisser dans nos oreilles tout au long de la journée. En 2018, on ne parle plus d’album préféré, mais de playlist, cette héritière de la mix-tape des collégiens au baladeur en poche, écouteurs vissés sur la tête. On passe de l’une à l’autre comme pour changer d’ambiance, on est devenu le DJ de son quotidien.

À quel job postuler aujourd’hui dans ce milieu où les places restent chères ? Celui de playlist pitcher – poste hybride entre commercial et RP qui place les titres des artistes sur les plateformes de streaming. La musique se vend morcelée, prête à se trouver une place où elle peut.

Forfait mélodie du bonheur

Grand instigateur de notre habitude du streaming, voilà que YouTube s’est lancé sur le marché de l’écoute sur abonnement pour se frotter aux plateformes dédiées. Il lui faudra convaincre quelques 44 millions de Français fervents aficionados de sa version gratuite.

Mais alors que propose-t-elle en plus contre quelques écus ? L’indexation d’une extraordinaire bibliothèque hébergée sur le réseau. Le référencement par popularité, paroles, géolocalisation, mais aussi par description du son : sifflements, guitare, flûte péruvienne, etc. Le passage à l’écoute en arrière-plan et hors connexion grâce à la version payante veut séduire ceux qui se reposent sur la plateforme pour la bande-son de leurs journées. De quoi pouvoir vraiment s’isoler dans le métro parisien aux heures de pointe monocordes !

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La concurrence est rude et l’on ne sait plus comment bien choisir l’appli jukebox à laquelle on versera nos 9,99 € mensuels ? Les départager par critère reste compliqué face à l’homogénéisation générale, on peut parler de quantité de morceaux, de qualité du son (Hi-Fi pour les tympans exigeants) ou bien de la ligne éditoriale favorisant la découverte. Mais tout cela chers auditeurs, euh lecteurs, n’est possible que grâce à un algorithme, susurrant les prochains morceaux au creux de votre oreille.

À l’image du bon disquaire d’antan, il mémorise nos habitudes sonores et nous propose ce petit groupe obscur qu’on va adorer. Ça fait chaud au cœur, on se sent vu, apprécié… Pourquoi ? Parce qu’il semblerait qu’entre le footing du matin et les fins de soirées arrosées, la plateforme nous connaîtrait mieux que notre mère. Il suffit d’écouter battre notre petit cœur de mélomane en écoutant cette playlist ! Bien joué Jarvis.

La data dénicheuse de talents

Dis-moi ce que tu écoutes, et je dirais à la major qui signer. Même si les contrats d’artistes se signent encore de main humaine, la data des auditeurs n’a pas dit son dernier mot. Non contentes de prendre le pas sur les playlists automatisées, les données collectées au fil des écoutes influent sur la direction artistique. Il suffit d’observer la poussée de la musique urbaine, le genre le plus écouté sur les plateformes de streaming. Les labels s’empressent de le produire et dérouler le tapis rouge à Eddy de Pretto, Lomepal ou encore Angèle. Jusqu’où ira la data pour remplacer l’éditorialisation ?

 

Jusqu’où ira la data pour remplacer l’éditorialisation ?

Une autre manière de sonder les tendances musicales dans les requêtes de moteurs de recherche existe. Lancé l’an passé, Qwant Music mêle playlists, genres et actualités sur une même page. L’idée est d’indexer la musique autrement à la façon d’un hybride entre Une de quotidien spécialisé et bibliothèque bien rangée pour créer un lieu propice à la découverte. Le moteur de recherche responsable ne souhaitant pas se substituer aux plateformes de streaming actuelles, l’écoute sur Qwant Music se fait via iTunes et YouTube. L’innovation elle se fait main dans la main avec l’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique). On expérimente la puissance d’un moteur de recherche dédié à la musique à double usage. L’un axé utilisateur est de trouver plus facilement des morceaux pour accompagner des créations visuelles par exemple. L’autre tourné vers les musiciens, permettrait de mieux repérer les utilisations non déclarées d’une musique.

Intelligence artificielle, le duo d’enfer

La transformation numérique se fait musicale. Ne manquant pas une occasion, l’intelligence artificielle s’est mise à fredonner un air de révolution. On constate un afflux de projets sortants de studios californiens, en périphérie de la fameuse Abbey Road londonienne et même jusque dans nos contrées. Chose que nous lui rendons bien, comme le susurrait Birkin à Gainsbourg « Je t’aime, oh oui je t’aime ».

Le potentiel créatif, et bien sûr lucratif, de l’intelligence des machines n’est plus à remettre en question. Puisque les playlists des streameurs sortent déjà tout droit d’un algorithme, qu’est-ce qui nous empêcherait d’apprécier un morceau de composition informatique ? Il suffit d’écouter Daddy’s Car, entièrement composé par les robots mélomanes de Flow Records (rattaché à la major Sony) pour se rendre compte de sa puissance. Paul, Mick et Keith vous pouvez vraiment prendre votre retraite cette fois — la relève est assurée !

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Le projet le plus mystérieux qui risquerait de changer la face du monde musical tel que nous le connaissons, c’est le Spotify Creator Technology Research Lab, récemment installé à Paris et dirigé par François Pachet, débusqué chez Sony (tiens, tiens). Même si la plateforme tait son ambition pour ce projet hautement expérimental, son capitaine croit au rôle de compositeur de l’IA. Depuis vingt ans, ce chercheur hors-pair s’intéresse aux similarités timbrales programmées. Selon lui, les logiciels pourraient jouer la sérénade à l’oreille humaine. Il suffirait d’établir une moyenne entre brillance et médiocrité musicale. Que dites-vous ? La magie de la musique n’y est plus ?

Le potentiel énorme de l’innovation vers un processus de création augmenté est déjà en marche puisque des logiciels aident les artistes à accoucher de leurs harmonies. Même si la main de l’homme continue de gratter les cordes, qui ne nous dit pas qu’elle ne courra pas bientôt le clavier d’un ordinateur, plutôt que celui d’un piano, pour remplacer les portées par des lignes de code. En somme, on n’est tout de même pas à l’abri de voir les jam-sessions de transformer en hackathons !

L’ordinateur auteur compositeur

Sans vouloir jouer les trouble-fêtes, puisqu’il n’est pas possible de créditer une machine, ne serait-ce pas là un moyen de se débarrasser des conflictuels droits d’auteur ?

Créer une musique sur mesure libre de droits d’auteur, c’est précisément ce que fait Jukedeck grâce au machine learning. Il suffit de lui indiquer le genre, l’ambiance, le tempo, les instruments et la durée désirée. On appuie sur le bouton et une piste nous est livrée, libre de droits. C’est alors à la plateforme de demander des royalties, à 0,99 $ par titre il n’y a pas de quoi se ruiner. Cette formule est tournée vers les blogueurs à petits budgets, avides de sons pour leurs vidéos YouTube. En somme, l’utilité dépasse la créativité et la qualité concerne plus du son que de la musique à proprement dit.

De la musique par ordinateur

(c) James Owen / Unsplash

La blockchain sauvera-t-elle les artistes ?

Nous le savons tous, le streaming est un modèle économiquement faible pour le musicien et favorise plutôt une double stratégie de notoriété et de référencement. Des projets planchent actuellement sur le rééquilibrage des balances via la blockchain. Car il faut savoir qu’aujourd’hui les plateformes de streaming reversent la majorité de leur chiffre aux labels et autres aillant droits, une infime portion arrive jusqu’à celui qui manie les instruments.

Tel un Robin des bois des troubadours, l’innovation permettrait de renverser ce système opaque, décentralisant le streaming en faveur d’un modèle de rémunération plus équitable. Concrètement, cela reviendrait à développer l’autodistribution de la musique par les artistes eux-mêmes. Une idée explorée par plusieurs start-ups francophones comme iMusician et Spinnup.

Les fans pourront-ils un jour voir le revenu de leurs groupes préférés et éventuellement leur donner un coup de pouce financier ? On pense à un crowdfunding musical grâce au paiement pairs-à-pairs sécurisé, possible via la blockchain. Les artistes seraient alors mis en rapport direct avec leurs fans et une vraie économie collaborative de la musique pourrait se mettre en marche.

Ces développements pousseront-ils les plus grandes plateformes à miser sur la transparence ? On retrouve Spotify sur ce terrain, suite à son acquisition au printemps 2017 de Mediachain Labs, une entreprise spécialisée dans la blockchain. La plateforme serait favorable à une plus grande transparence dans le monde de la musique. Pas si innocent, cela voudrait sans doute dire se débarrasser des labels et alléger l’équation financière du streaming pour tirer la couverture vers elle. Cyniques nous ? Juste pragmatiques…

Justicière des écoutes

La valeur du droit d’auteur est toujours une mine d’or ! Le mois dernier 2018 a vu la première entrée en bourse mondiale du fonds de droits d’auteurs de Merck Mercuriadis, ancien collaborateur d’Elton John. Comme quoi la musique a de beaux jours devant elle, juste pas ceux que l’on pense.

En véritable guetteur des ondes, la blockchain permettrait de mieux repérer les abus de droits d’auteur. Grâce à elle, l’américain Muse Blockchain a mis en place un système de rémunération transparent et un suivi en temps réel. On se demande tout de même ce qu’en pense le groupe éponyme.

Depuis plus d’un an, la SACEM (Société des Auteurs Compositeurs et Éditeurs de Musique), l’ASCAP (American Society for Composers Authors and Publishers) et la PRS for Music (Performing Right Society for Music) mènent des recherches en partenariat avec IBM. Le projet vise à améliorer l’identification des œuvres musicales et la syndication des contenus. Crawler les tréfonds du web pour mieux protéger l’art sonore, on dit oui !

Quant à nous le commun des mortels, la musique continuera de remplir son rôle premier, celui de célébrer nos moments de vie et faire passer des émotions au-delà de simples mots. On ne croit pas si bien dire, elle fait depuis peu partie de la composition des Stories Instagram sur iOS. La récrudescence des collectionneurs de vinyles traduit aussi une envie de retourner à l’essence de la musique, au son dénumérisé avec ses petites imperfections.

Vous vous rappelez de la première fois que vous avez écouté un morceau de votre artiste préféré ? Ou de la dernière fois que vous vous êtes laissé transporté par un concert ? Un sentiment indescriptible, irréplicable. Le machine learning et l’IA opèrent par mimétisme, et on ne peut coder le plaisir d’écoute et le vibrer ensemble. Dans l’appréciation d’un chef-d’œuvre qui marquera des générations, c’est l’humain qui règne. Jusqu’ici c’est la vraie musique qui l’emporte.

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Je manie le verbe numérique pour partager les bonnes pratiques social media, et les écueils à éviter. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations, avec ou sans connexion, pour mieux vivre le nomadisme digital !