Du scribe à l’évangéliste digital

La religion numérique existe, c’est un fait. Pour Stephen O’Leary, spécialiste du rôle des nouveaux médias au sein des communautés religieuses, « l’avènement de l’Internet a été aussi révolutionnaire pour le développement des religions et pour leur diffusion, que l’invention de l’imprimerie ». Très vite, les scribes se sont transformés en webmasters agiles afin de toucher le maximum de personnes et pallier les distances géographiques. En dehors des Amishs qui considèrent que le monde moderne les éloignerait de leur religion, tous les mouvements ont intégré le digital. Chaque confession, église ou diocèse a aujourd’hui, son propre espace et a créé son « PAF » personnel qu’il relaie sur les réseaux sociaux. La communauté juive s’exprime sur H-Judaic. Les bouddhistes ont créé BuddhaNet. Des musulmans pakistanais mettent en ligne en 1994, Renaissance, un web journal. Le Pape François a 10 millions de followers sur ses différents comptes Twitter. Des évêques créent leur blog personnel et le Vatican a même doté Internet d’un saint patron : Saint Isidore de Séville, en cas de piratage et de dysfonctionnement du réseau. Que ta volonté soit faite « sur le Web comme au ciel », ironise Christian Huitema en 1995, lorsqu’il publie son livre de vulgarisation du réseau informatique mondial, sous le titre humoristique : « Et Dieu créa l’Internet… »

Internet, une conception divine

« Internet et Dieu, c’est presque pareil », titrait le Monde, car comme Dieu, « Internet est immatériel, omniprésent et il voit tout, quitte à vous juger sévèrement ». Les traces que vous laissez derrière vous sont ineffaçables. Sa mémoire est puissante et il ne manque pas de vous le rappeler. Il assure votre bien-être et vous explique comment mener votre vie et vous réconcilier avec les excès. Comme Dieu, « il a ses propres apôtres », inconnus, reconnus, autoproclamés, c’est un espace de liberté, de partage, de confession et d’évangélisation. Selon vos aspirations et vos intérêts, Internet crée des réseaux d’appartenance. Chacun a son langage, ses symboles, ses forums, ses valeurs et ses histoires. Et pour les communautés religieuses, ils ont presque une représentation divine. Comme le précise Chantal, qui se confie sur un forum : « Depuis que j’ai appris qu’il existe des sites religieux, je ne peux plus m’en passer, car mon désir est de mieux m’approcher du Seigneur ».

Religion Online ou Online Religion  

Si certains se contentent d’utiliser leurs sites comme seul moyen d’information (dates des offices, évènements particuliers…), d’autres en ont fait de véritables lieux de communication permettant de diffuser des idées et exister. Entre le numérique et la religion, Lorne Dawson et Douglas Cowan distinguent deux concepts de diffusion : la « Religion Online » qui donne uniquement des informations et la « Online Religion » qui permet de vivre des expériences ou des pratiques religieuses par le biais d’Internet.

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Les sites sont attractifs, modernes et utilisent toutes les technologies de l’information et de la communication. Les slogans sont forts et quotidiens. On peut y consulter la parole, la pensée du jour et les messages prophétiques. On visionne des enseignements théologiques filmés comme un « one man show » et on suit des formations sur « comment évangéliser » ou « comment suivre l’Esprit saint ». Le lien est interactif, vous pouvez poser des questions et participer à des forums. Prier et suivre des retraites en ligne comme avec Notre Dame du Web. Et bien sûr tchatter. D’ailleurs le site Top Chrétien proposait même en live, guillemets obligent, un « Tchat avec Jésus », l’acteur principal de la comédie musicale de Pascal Obispo.

Aujourd’hui, révolu le temps unique de la messe à la tété le dimanche matin. La religion entre d’un clic chez vous, depuis votre smartphone ou votre tablette, et les dons pour soutenir votre communauté se font en direct, selon le même principe.

Le Saint-Esprit par Box interposées

Tout est donc fait pour maintenir un contact permanent avec les fidèles. Chaîne YouTube, podcasts, il faut innover. Le diocèse de Besançon crée Prêtres Academy, une web réalité sur la vie quotidienne de trois prêtres. L’évêque de Londres inaugure la Church of fools, la première église virtuelle en 3D. Comme dans un jeu vidéo, chacun doit se créer un avatar pour prier, chanter et se déplacer dans l’église.

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Ces nouvelles formes d’expression amènent de nombreuses questions que les organisateurs du prochain colloque international Relicom ont décidé de se poser en 2019. L’objectif ? Comprendre l’évolution des religions et analyser l’apport et les conséquences de cette sphère numérique sur le fait religieux. Une chose est sûre, le Concile Vatican II soulignait déjà le fait qu’Internet « peut contribuer à une meilleure organisation de la société humaine ». C’est ce que fait le site Famille Chrétienne qui décrypte aussi l’actualité et propose des dossiers hebdomadaires sur les questions conjugales, éducatives et spirituelles. « Tout, pour tous, tout le temps », précise Emmanuel Bourceret, son directeur de rédaction.

 

Aujourd’hui, si le numérique permet de souder, plus encore, les communautés religieuses, il est aussi l’expression de notre réalité sociale. Une opportunité ou une volonté de Dieu, ces pratiques en ligne qui subissent une anamorphose sur la toile ne s’en trouvent-elles pas métamorphosées ? Ne touchons-nous pas là à la responsabilité et aux limites d’Internet ? Car finalement, Internet nous donne-t-il la foi ? À vos likes pour vos réponses.

Sandrine Plaud
Sandrine Plaud
Conteuse numérique
Rapporteuse d’histoires dès que les mots et les images s’en mêlent.