Je binge, tu binges, il binge

Le binge watching, c’est du visionnage en rafale, du gavage télévisuel. C’est rester prostré au fond de son canapé pendant plusieurs heures, sans décrocher une seconde l’attention de votre écran de télévision ou d’ordinateur. Démocratisé par le sacro-saint Netflix, qui a pointé le bout de son nez en 2014 dans notre beau pays, le binge watching s’est imposé comme une sorte de nouvelle norme en termes de visionnage de séries. Mais le dictionnaire Oxford date les origines de cette véritable philosophie de vie aux années 1990. L’expression faisait référence aux personnes qui se réunissaient pour regarder en DVD (vous savez, ces genres de CD qui prennent la poussière sur vos étagères depuis maintenant quelques années) une saison entière de X-Files ou de Buffy contre les vampires. L’origine de ce mouvement est donc communautaire. C’est l’occasion de se retrouver pour partager un moment convivial entre amis, confinant pour certains à une véritable organisation militaire. Admettons que vous regardez une série avec votre ami Marvin, une autre avec Fatima, encore une autre avec votre sœur Lucie et enfin une dernière avec votre âme sœur Sandra ; comment s’y retrouver ? Dieu merci il existe aujourd’hui des applications exclusivement réservées à vous tenir à jour dans cette abondance, même si le risque que votre binôme craque sans vous attendre et réduise à néant ce lien sans vous prévenir existe toujours (il n’y a pas encore d’application pour cela).

Et même si le géant américain est pionnier dans cette surdose de contenus, bon nombre ont suivi cette route. À l’image de Prime TV d’Amazon, de HBO, OCS et plus récemment des groupes français M6 et TF1 qui se sont alliés pour créer Salto et faire trembler l’Amérique à coup de claquements de doigts de Joséphine ange gardien. Tous ne le font pas, mais  Netflix comme Canal + par exemple ont opté pour une nouvelle stratégie, à savoir de sortir tous les épisodes d’une saison d’un coup d’un seul. Les plus réactionnaires diront que cela gâche le plaisir, que l’on perd ce moment salvateur de découvrir la suite de sa série préférée après une semaine de questionnement et de raisonnement plus fous les uns que les autres. Mais pour d’autres, c’est synonyme de liberté, de pouvoir regarder sa série à son rythme, sans avoir à subir le dictat d’un épisode par semaine. Et pour certains c’est l’occasion d’obtenir leurs doses en une nuit, une seule. S’il y a bien une chose que l’on ne peut leur enlever, c’est leur endurance, de véritables Michael Phelps de la télécommande. Pour ceux qui s’identifient plus facilement à Usain Bolt, il existe également le procédé du binge racing, qui consiste à terminer une saison 24 h après sa sortie.

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Et si notre seule passion pour les séries ne suffisait pas, Netflix est bien rodé en matière de filouterie. Des épisodes qui se terminent sur des cliffhangers qui vous laissent le souffle coupé, des séries avec des dizaines de personnages et des intrigues complexes. Ajoutez à ça le passage automatique à l’épisode suivant, le bouton « passer directement au prochain épisode » ainsi que celui « passer l’introduction »… Comment résister ?

watching

Fuyez, pauvres fous !

« Êtes-vous encore en train de regarder ? », ce message vous fait vous remettre en question ? C’est bon signe ! Si à l’inverse il ne vous inspire qu’agacement et que vous cherchez des heures dans les réglages comment supprimer ce rabat-joie il est peut-être déjà trop tard pour vous (il existe une extension chrome, de rien). En effet, même si l’on a tendance à minimiser l’impact du binge-watching, paraissant même « cool » pour certains, il faut faire attention. On connaît tous cette personne qui arrive parfois le matin avec des cernes jusqu’aux genoux et qui dit d’un ton faussement acculé « j’ai encore craqué hier soir ». Et c’est cette même personne, appelons la Pierrick, qui ne cessera de vous vanter les mérites de la série qu’elle a regardé, en précisant bien « non mais Stranger Things, ça se regarde d’une traite ».

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Même si Pierrick pense qu’après quelques cafés tout ira mieux, et qu’il pourra recommencer le soir même son forfait sans réelles répercussions sur sa personne, il se trompe. En effet, comme chaque grande influence sur la société, le binge watching a été étudié, et plusieurs études à travers le monde ont été publiées. Et ces dernières ont relevé que cette overdose d’épisodes avait un impact néfaste sur votre sommeil, et que cet impact se faisait sentir sur le long terme. Et on ne parle pas seulement des gens qui binge watchent de nuit. Chad Bingo, ancien étudiant en marketing au Siena College qui a participé à une étude sur le sujet, définit un addict comme une personne qui se lève à 9 h le week-end pour passer une dizaine d’heures devant son écran. Mais malgré les études parues pour le moment, binge watcher n’est pas encore considéré comme une addiction à part entière. À savoir que ces dernières représentent une perte du contrôle d’un comportement telle qu’elle entraîne des conséquences négatives (sans pour autant stopper la personne). Cette même étude, portée par Yoon Hi Sung, à l’époque étudiant doctorant à l’université d’Austin au Texas, révèle que les personnes plus déprimées tendent à regarder plus de programmes. Mais seul ce lien est perçu, on ne connaît pas encore la corrélation entre la dépression et la quantité de programme ingurgité.

Il existe donc un réel danger à cette nouvelle forme de consommation que l’on prend « à la cool », même Netflix, le premier concerné, en joue dans sa communication sur les réseaux. À l’image du tweet « Aux 53 personnes qui ont regardé A Christmas Prince tous les jours ces 18 derniers jours : qui vous a blessé ? ». Ou lorsque la plateforme dévoile dans une infographie en 2017 qu’un utilisateur a regardé Pirate des Caraïbes : la malédiction du Black Pearl tous les jours de l’année. Certains dénoncent ces réactions de la part du géant du streaming, d’autres les tournent en dérision, je vous laisserai le choix de les interpréter à votre guise.

On éteint la télévision, réflexe : on attrape son smartphone, et là, ça continue.

Binge living

Même si l’on parle de séries depuis le début, ce phénomène du « binge », traduit littéralement par « frénésie » touche d’autres domaines. Pour rester dans l’audiovisuel, vous pouvez aujourd’hui passer la journée entière à binge watcher des chaînes d’information en continu comme BFM TV ou CNEWS. Alors certes, me direz-vous, il y a des émissions qui entrecoupent les informations, mais ces dernières se font quand même rares et les sujets abordés sont souvent ceux qui sont déjà passés 16 fois dans l’édition « non-stop » qui dure trois heures. On peut parler dans ce cas d’infobésité, et je défie quiconque de rester enfermé dans une pièce pendant 6 h devant une de ces chaînes sans craquer mentalement.

On éteint la télévision, réflexe : on attrape son smartphone, et là, ça continue. Alors bien évidemment les aficionados auront l’application de leur plateforme préférée, qui vous permet de binge watcher même dans le métro lorsque le réseau vous manque. Mais admettons que vous ne possédez pas cette dernière, avant de vous endormir vous ouvrez YouTube pour regarder la dernière vidéo de votre Youtubeur préféré, et puis tout s’enchaîne, grâce au miracle de la « lecture automatique », et vous vous retrouvez facilement pendant une heure scotché devant un petit écran, pour finalement vous endormir devant une vidéo de quelqu’un qui goûte différents paquets de chips et qui donne son avis. Votre réveil sonne, il est 7 h, vous avez mal dormi, mais quel est votre premier réflexe ? Ouvrir Facebook, puis Instagram, puis Twitter, puis vos mails… Et même à l’intérieur de cette routine les applications vous poussent à binge consommer, avec pour exemple la section « découverte » d’Instagram, ou les TT de Twitter, un vrai binge vortex.

 

Les nouvelles manières de consommer du contenu sont révolutionnaires, mais comme tout, il faut savoir en user avec modération. N’ayez crainte, votre session binge watching du dimanche ne vous causera pas grand mal, tant que tout cela reste occasionnel et que vous ne vous privez pas de vivre pour finir une série. Je terminerai par la phrase de fin d’Alain Chabat dans son émission Burger Quizz, qui résume bien le fond de la problématique : « Nous sommes ouverts 24 h/24, 7 j/7 ».

Sébastien Michel
Sébastien Michel
Rédacteur protéiforme
Amateur de bon mots, féru d’absurdités en tout genre, fine fleur du sud ayant quitté le soleil pour proposer ses métaphores à la capitale.