Yondr, c’est une idée de Graham Dugoni qui voit le jour sur le marché américain en 2014. Il s’agit d’une pochette en néoprène affublée d’un antivol pour enfermer son smartphone. Le concept ? On met son téléphone sur mode « vibreur » de sorte à être informé·e si urgence il y a, tout en ne dérangeant pas les autres avec une sonnerie. On peut accéder à son téléphone en demandant à un des responsables d’ouvrir ladite pochette et il est alors possible de l’utiliser dans une zone réservée à cet effet. Quel usage ? Elle est pratique dans un concert, quand l’artiste ne veut pas voir fuiter des morceaux inédits. Elle l’est tout autant lors d’un one-woman-show. Ou comme aux États-Unis, lors de procès, pour protéger des témoins et la révélation de leur identité par exemple.

C’est en 2012 que l’ancien athlète a l’idée de créer cette bulle « privée » utilisable dans un espace public. Lors d’un festival, il est témoin d’une scène qui l’interpelle : un homme ivre en train de danser est filmé par deux personnes qui postent ensuite ce « moment privé » sur YouTube. C’est ainsi que commence l’histoire de Yondr et la réflexion de Graham Dugoni sur l’usage de la technologie. Et 7 ans plus tard, nous voilà face à cette pochette qui ambitionne de changer le rapport des gens à leur smartphone. Alors l’accueil est-il chaleureux ?

Carpe diem

Derrière la privation de son smartphone, c’est la question même de notre rapport à celui-ci qui est mise en exergue. La journaliste de Wired, Alice Gregory, qui a fait l’expérience d’un spectacle où la pochette était utilisée, témoigne du rapport addictif à nos smartphones. Comme pour le spectacle de Florence Foresti, on retrouve une zone téléphone, une « phone zone », réservée à l’usage du téléphone et isolée du spectacle.

Elle constate que certain·e·s, à peine arrivé·e·s et incapables d’utiliser leur téléphone enfermé dans une pochette Yondr, sont déjà retourn·é·s le délivrer auprès d’un vigile et s’agglutinent dans la « phone zone ». Comme pour avoir leur dose d’avant spectacle. Une femme s’écrie même avec pertinence : « On dirait une zone fumeurs. Regardez tous ces accros ! » Des paroles loin d’être innocentes.

En constatant la place que prend le téléphone dans nos vies, certaines personnes ont mis en avant qu’il nous empêchait donc de profiter pleinement. Pleinement de quoi ? Des expériences, pardi ! De vivre, de vivre l’instant présent !

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C’est aussi potentiellement manquer l’occasion de sociabiliser avec son voisin, notamment en concert. Ce n’est pas pour rien si le slogan de Yondr est « Be here now ». Autrement dit : « Soyez ici et maintenant ». Des mots qui ne sont pas sans raisonner avec des courants de pensée sur la pleine conscience, l’instant présent et la décroissance.

Yondr : le protecteur des arts

En parlant de décroissance, le deuxième argument mis en avant pour plébisciter l’usage de cette pochette a justement des liens avec le caractère économique de l’affaire. En effet, les artistes, à raison, il est vrai, souhaitent protéger leur œuvre. Et par conséquent leur gagne-pain.

Avec l’avènement du piratage, les industries de la musique, du cinéma, mais aussi du stand-up souffrent encore des fuites et de la diffusion illégales de leur contenu. Avec les smartphones, c’est tout autant de contenus qui risquent d’être diffusés gratuitement, décourageant les gens d’aller voir les spectacles ou d’acheter le spectacle en ligne. Des arguments légitimes, certes.

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Cependant, la question du coût de l’opération reste sujette à débat. La location ou l’achat des pochettes en question engendre des frais. Il semble cependant difficile d’avoir une information précise sur ce coût. Mais à qui donc cela doit-il incomber ? L’artiste, le tourneur, le spectateur ? On peut se demander si les prix des billets en sont impactés. La spectatrice et le spectateur ont-ils vraiment envie de payer pour qu’on les prive de leur téléphone ?

Pas de smartphone, pas d’influence ?

La privation du smartphone semble inoffensive de prime abord. Cependant, de par son pouvoir de diffusion, elle soulève des questions plus profondes. Avec tous les mouvements qui ont pu prendre vie grâce aux réseaux sociaux et à une hyperconnexion des gens, le smartphone représente le pouvoir de faire entendre sa voix même quand elle semble si petite. Même quand ce n’est que celle d’un citoyen lambda, sans pouvoir d’influence, contrairement à celle d’un politicien.

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Couper le smartphone, c’est couper le canal par lequel une information importante pourrait être diffusée. Gene Policinski, COO du Newseum et de l’institut du centre du premier amendement*, confirme que l’usage d’appareils permettant de restreindre ainsi l’utilisation des smartphones « pourrait potentiellement être dangereux ». Priver les gens de smartphone, c’est faire taire une arme de défense massive.

Faire taire la voix des smartphones, est-ce faire taire la voix de leurs utilisateurs ? En tout cas, lors du spectacle de l’humoriste Donel Jack’sman, une spectatrice n’a pas hésité à dégainer son téléphone pour témoigner de la scène qui se déroulait sous ses yeux. En effet, un spectateur s’est mis à insulter l’humoriste de « sale noir » en toute impunité. La spectatrice a ensuite envoyé la vidéo à l’humoriste en guise de preuve. Une scène exceptionnelle, me direz-vous ? Mais comment le saurions-nous si les téléphones n’avaient pas quelque fonction de garde-fou ?

 

Le smartphone, ce n’est pas nouveau, fait débat. Outil de révolution, de changements sociaux, diaboliser, accuser. Il ne laisse pas indifférent. Mais alors que la plupart d’entre nous doutent de son usage, le questionnent, et si la question était son « non-usage » ?

Le smartphone n’est qu’un outil, il n’est intrinsèquement ni bon ni mauvais. C’est dans les mains de son utilisateur qu’il prend un chemin ou un autre. Si notre propre responsabilité, en tant qu’utilisateur·rice·s ou constructeur·rice·s, est ici mise en avant, une interrogation semble apparaître en filigrane, moins frivole qu’il n’y paraît. Avoir ou ne pas avoir de smartphone, telle est la question.

 

 

*institut Newseum et de l’institut du centre du premier amendement : musée et institut qui ont pour vocation d’évangéliser la population au sujet de la liberté de la presse et de la liberté d’expression. Le premier amendement aux États Unis est le droit protégeant la liberté de religion, la liberté d’expression, la liberté de la presse ou le droit de « s’assembler pacifiquement ».

Gwendoline WEBER
Gwendoline WEBER
Ménestrelle numérique
Oscillant entre galéjades giffesques, modération bienveillante, veille im-pertinente, haikus récréatifs et designs amuse-oeil. VENI VIDI SHARED