You, c’est une histoire d’amour ordinaire. C’est la rencontre d’un libraire et d’une étudiante. Le courant passe. Quelques traits d’humour et c’est déjà fini. Il retient son nom, Beck. Elle s’en va sans laisser de quoi la joindre. Fin. Évidemment, non. On veut en savoir plus ! Il décide de tenter de la retrouver via les réseaux sociaux. Jusque-là, rien de bien étrange. Il tente de sonder sa personnalité selon ses posts et à travers ses relations amicales sur les réseaux. Puis il tombe sur un post géolocalisé qui donne son adresse personnelle. Alors, romantique ou fou ? Disons qu’ici, le libraire flirte dangereusement avec l’obsession. Il la suit quotidiennement, l’observe sur les réseaux. Rapidement, il la rencontre de nouveau. Il subtilise son téléphone, qui n’est protégé par aucun mot de passe. Cela reste peu probable de nos jours, disons-le. Et alors, le début d’une belle aventure ou d’un fait divers sordide ?

Sœur Beck, ne vois-tu rien venir ?

Le libraire, Joe, fouille clairement sur les réseaux sociaux pour cerner la personnalité de l’étudiante. Si son comportement vire de plus en plus à l’obsessionnel, c’est au tour de Beck d’espionner. Il faut être deux pour jouer. Et on n’est jamais trop prudent, après tout. Voilà donc Beck à la recherche d’informations sur son Roméo sur les réseaux. Qui est-il ? D’où vient-il ? Les questions sont identiques à celles que s’est posées notre libraire, Joe. Les inquiétudes ne sont pas différentes : avoir de nouveau le cœur brisé.

Ce parallèle entre les deux réactions soulève des questions intéressantes. Il est devenu monnaie courante, à défaut d’être totalement assumé, de vérifier les antécédents d’une personne avant de la laisser entrer dans notre vie. Et pour ça, quoi de mieux que la googlisation, mieux encore, les réseaux sociaux où on fait souvent étalage de nos vies ?

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Comme Dominique Cardon*, sociologue spécialiste des usages d’internet et des réseaux sociaux, l’explique, les gens se mettent en scène. Ils ont la liberté d’écrire ou de publier ce qu’ils veulent. Ils racontent donc ce qu’ils ont envie qu’on voit d’eux. Cela peut être une « identité narrative » : vous sélectionnez seulement ce que vous souhaitez montrer, ou « une identité virtuelle » : vous dissimulez la vérité.

La confiance accordée aux informations trouvées, le jugement que l’on peut se faire sur la personnalité de quelqu’un, la méfiance qu’on peut avoir en quelqu’un qui ne donne pas d’informations personnelles sur les réseaux sociaux : toutes ces pistes reflètent des comportements sociaux qu’on retrouve dans nos usages des réseaux. Nous servons-nous des réseaux comme de baromètres de confiance ou de filets de sécurité comme on le ferait en demandant l’aval d’un ami cher ?

Ils s’aimèrent et ne vécurent pas heureux

Beaucoup de sociologues le soulignent. Les comportements sociaux sur les réseaux ne sont pas nouveaux, ils sont juste parfois moins polissés, faute de règles, ou se manifestent sous d’autres formes. Et au-delà d’une réflexion sociale en ligne, c’est une réflexion sociale globale qu’amène la série. À travers les interactions des personnages principaux et secondaires se dessinent les dynamiques amoureuses, amicales, familiales et professionnelles. Et ici, la série dénote d’une certaine sagacité. Car sous ses aspects de ne pas y toucher, elle amène des réflexions sur nos relations sociales quotidiennes.

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Les micro-réactions, les non-dits, les textos cachés, les rendez-vous secrets, le langage non verbal, les quiproquos : tout cela fait écho à notre système de valeurs et de croyances. On a tous des valeurs qui nous tiennent à cœur : la confiance, l’altruisme, la réussite, etc. Et des croyances qui nous servent de repères ou de compas : l’amour, la sécurité, le bonheur, la liberté. Ces actions et réactions plus ou moins dissimulées laissent transparaître ces éléments. Les questionnements de Joe manifestent son besoin de sécurité et témoignent de l’importance de la confiance pour lui. Les mensonges de Beck suggèrent une volonté de liberté et un désir de bonheur.

La série ne prétend pas faire un profil psychologique approfondi, mais les éléments qu’on nous montre, les détails qui semblent insignifiants, sont ceux-là même qui permettent d’analyser nos personnages avec plus d’acuité. Le personnage même de Beck qui semble psychologiquement « sain » en comparaison de Joe offre son lot de dérives. Quand elle s’auto-sabote dans sa réussite de peur d’échouer ou de réussir, quand elle ment sur son père de peur de perdre ses amis, sa légitimité en tant qu’auteure en herbe, mais aussi parce que pour elle dans son cœur, il est réellement mort.

Joe, un sociopathe comme vous et moi

La réflexion psycho-sociologique atteint un autre niveau lorsque l’on se place du côté de Joe. Car le parti-pris de la série est de se placer du côté de Joe, oui. C’est lui qu’on suit dès le début et la majorité du temps. On entend ce qu’il pense, ses réflexions, un procédé narratif voué à créer de l’empathie pour le personnage. Et ça marche plutôt bien.

En effet, l’approche du personnage nous le rend humain. Ses motivations, ses peurs, ses espoirs, ses doutes ne semblent pas si différents des nôtres. Et pourtant, Joe est un sociopathe. Je ne suis pas spécialiste et n’aurai donc pas la prétention de juger la pertinence du portrait de sociopathe qui nous est dépeint. Cependant, si l’usage de l’empathie sur le spectateur n’est pas nouveau, tirer le portrait d’un sociopathe qui flirte dangereusement avec quelqu’un de « normal » m’a paru un traitement qui sortait de l’ordinaire.

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La série joue même avec la polémique sur l’empathie des sociopathes. Est répandue l’idée commune que les sociopathes ne ressentent pas d’empathie, ce qui expliquerait qu’ils n’ont pas mauvaise conscience à l’idée de faire du mal aux autres. Certains psychologues et sociologues questionnent cette affirmation. Les sociopathes seraient capables d’une forme d’« empathie cognitive », qui permettrait de comprendre les attentes et les émotions de l’autre. Quant à l’empathie émotionnelle, elle serait possible, mais devrait être déclenchée. La série sème le doute chez le spectateur.

 

You nous offre un panel de psychologies humaines variées. Les névroses de chaque personnage sont mises en exergue : jalousie, obsession, sabotage, contrôle, envie, etc. Tous ces éléments nous amènent à remettre en cause même les personnages qu’on prenait comme référents de la normalité. À travers ces portraits, You pose la question des travers de chacun, des comportements sociaux malsains qu’on peut tous avoir.

 

*Cardon, Dominique, « Le design de la visibilité », dans l’évolution des cultures numériques : De la mutation du lien social à l’organisation du travail; sous la direction de C.Licoppe, FYP Editions, 2009.

Gwendoline WEBER
Gwendoline WEBER
Ménestrelle numérique
Oscillant entre galéjades giffesques, modération bienveillante, veille im-pertinente, haikus récréatifs et designs amuse-oeil. VENI VIDI SHARED