Comment vous êtes-vous intéressée à la relation des enfants avec la technologie ?

Amélia Matar : En fait, je me suis passionnée pour les technologies depuis l’enfance. C’est mon père qui m’a très tôt mis un ordinateur entre les mains. J’ai également travaillé dix ans dans le milieu des start-ups, dont je connais bien l’écosystème.

En 2014, comme beaucoup de jeunes parents, j’ai vécu un choc très fort en devenant maman. J’ai soudain eu envie de faire de l’éducation une préoccupation quotidienne. Alors, j’ai combiné mes deux passions : l’informatique et l’éducation. Et Colori est né.

Que signifie Colori ?

Amélia Matar : C’est la contraction de code, logique, et Montessori. Le nom fait un clin d’œil indirect à cette pédagogie alternative, même si nous sommes aussi ouverts à d’autres approches, tant qu’elles répondent à certains critères comme la bienveillance, la posture de l’adulte par rapport à l’enfant par exemple.

Mais quel est le lien entre la méthode Montessori et la technologie ?

Amélia Matar : Ce qui est intéressant, c’est que Maria Montessori était elle-même une grande scientifique. Malgré son domaine rigoureux, sa méthode n’était pas du tout figée. Dans ses écrits, elle demandait très clairement à la génération future de s’approprier ses travaux et d’aller plus loin. Sans aucun doute, aujourd’hui si elle était parmi nous, je suis persuadée qu’elle proposerait des activités d’initiation au code pour les enfants, car en 2019 la programmation fait partie de leur quotidien.

En somme, l’approche Montessori se saisit de l’environnement de l’enfant pour le lui retransmettre de manière adaptée à ses besoins, à son âge et à son niveau de développement.
Montessori invite à la manipulation des concepts. Pour apprendre à compter, plutôt que de présenter l’addition à l’enfant pour qu’il la résolve, on va lui demander de la manipuler.

À l’inverse de ce que l’on peut croire, l’informatique repose sur des concepts totalement indépendants des écrans. On peut tout à fait les décorréler de l’informatique de l’écran pour se familiariser avec chacun d’entre eux. Le concept d’algorithme, bien antérieur à l’informatique, date de l’Antiquité. On le retrouve dans la nature et notre quotidien, par exemple quand vous faites la cuisine, vous faites de l’algorithmique !

Justement, selon vous, l’enfant développe d’autres compétences en apprenant le code. Comment est-ce possible et lesquelles ?

Amélia Matar : Le code a toujours été un moyen rattaché à une intention. On code pour arriver à une fin : la création d’un logiciel, d’une application ou encore la programmation d’un robot.

Chez l’enfant, la création d’un algorithme sollicite tout un éventail de compétences. En l’exposant à la discipline de la programmation, nous lui présentons la logique : comment un enchaînement d’instructions engendre une action par le robot. L’abstraction n’est vraiment pas évidente chez les petits enfants. Elle est très liée à l’anticipation. L’enfant apprend à prévoir les conséquences de l’algorithme qu’il écrit. En d’autres mots : « Si je fais telle action, alors telle conséquence va avoir lieu ».

Après, il y a tout l’aspect numération ; de trois à cinq ans, les enfants commencent à compter et à avoir de plus en plus de maîtrise des chiffres. Le code sollicite intensément ces capacités, puisque l’enfant doit compter le nombre d’instructions et en déduire les bons algorithmes.

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Enfin, les activités traitent énormément du langage. C’est à notre contact que l’enfant enrichit son vocabulaire. Nos activités « Culture et Vocabulaire » visent à transmettre de nouveaux mots, certains plus techniques que d’autres. Nous partons du principe que contrairement à l’idée répandue, dans ces âges précoces l’enfant est très en demande de mots précis et élaborés. De plus, il est en très bonne capacité de les restituer, grâce à une capacité de mémorisation très forte. Ce serait dommage de ne pas profiter de cette période formidable d’apprentissage.

Nous appliquons des activités inventées par Maria Montessori voilà plus de soixante ans. Par exemple « les images classifiées » consistent à présenter à l’enfant des petites cartes imprimées d’images autour d’un sujet donné. Nous avons élaboré des thèmes autour des robots, des algorithmes et des écrans. Typiquement, dans la série robot, on va présenter à l’enfant une douzaine de robots différents pour lui expliquer leurs usages : l’un est utilisé dans les hôpitaux, l’autre dans les usines et bien d’autres. Les parents qui viennent en observation sont souvent contents d’apprendre à leur tour quelques informations !

Comment expliquez-vous que l’informatique soit passée de la science à la culture générale ?

Amélia Matar : Je pense que cela est arrivé par les usages. Nos vies sont directement impactées quotidiennement par l’outil informatique, des vocations en sont nées. Je dirais même que la technologie est aujourd’hui à tendance transgénérationnelle. C’est devenu courant d’entendre un enfant raconter sa conversation Skype avec ses grands-parents. Nous vivons une réelle démocratisation des usages.

Le numérique est-il devenu une véritable culture à proprement dit ?

Amélia Matar : Je dirais qu’il y a plusieurs cultures qui se créent autour du numérique.

Les early adopters vont avoir un comportement un peu communautaire autour du sujet. Ils vont se retrouver entre adeptes à l’occasion d’évènements ou dans des espaces dédiés. On peut aussi parler de geeks, comme ils sont communément appelés.

Ensuite, une culture populaire s’est construite. Il suffit d’observer la manière donc les personnes se comportent envers leur smartphone dans le métro. Le geste de le consulter est devenu si systématique que la question de l’intention se pose. À vrai dire, ce phénomène relève peut-être plus du comportemental.

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Enfin, il existe une quantité d’autres communautés dans le numérique telles que celle du logiciel libre, qui envisage d’autres façons de le consommer. Je pense aussi à la culture créée par certaines marques comme Apple. Ce sont des références culturelles, que certains revendiquent, là on est dans l’apparence autant que les usages.

Face aux parents, comment démystifiez-vous l’informatique ?

Amélia Matar : Colori part de deux postulats. Le premier est de s’adresser une tranche d’âge précoce de trois à six ans. Nous avons la conviction qu’à ces âges, l’enfant traverse une période exceptionnelle de plasticité neuronale, qu’il ne retrouvera jamais. D’ailleurs, cette notion est de plus en plus soutenue par les neurosciences.

Le deuxième est d’éviter à tout prix le bourrage de crâne. Nous préférons proposer des moments ludiques et sympathiques qui vont donner envie à l’enfant de revenir. Les activités proposées sont en lien avec l’environnement du petit enfant, dont fait partie l’informatique. Dès lors que l’enfant est dans ce contexte bienveillant et propice à l’éveil, sa curiosité le rend capable d’absorber énormément d’information.

Comment dédramatisez-vous l’écran ?

Amélia Matar : Il est clair qu’avant sept ans, les écrans sont à limiter et l’exposition doit être mesurée. Il faut aussi savoir qu’ils n’ont aucun intérêt pédagogique à ces âges. L’enfant sera plutôt obnubilé par l’objet, au détriment du message pédagogique.

En revanche, il ne s’agit pas de s’interdire le restant de l’enfance d’être devant un écran. Après sept ans, les codeurs en herbe à la vocation naissante passeront sur des logiciels pour poursuivre l’apprentissage de la programmation.

Par le code sans écran, cherchez-vous à inculquer plus de discernement chez ces futurs consommateurs de technologie ?

Amélia Matar : Absolument, c’est que ce que nous aimerions voir !
La partie culture de notre programme parle beaucoup des robots. Non seulement nous inspectons leur composition et leur fonctionnement, nous discutons aussi de leur place dans notre société. En vérité, le jeune enfant est à un âge où il peut raisonner et émettre un avis. Oui clairement, nous voulons donner les clés d’une consommation raisonnée de l’outil technologique.

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Par ailleurs, il y a chez nos élèves une vraie curiosité et une envie d’aller plus loin. Un jour, une petite fille m’a annoncé : « J’ai décidé, je serai ingénieure robotique ». Je m’en suis réjouie !
Après, qu’elle fasse ce métier précis ou un autre, je suis certaine qu’elle aura une relation à la machine très différente de celle d’un enfant qui ne s’est jamais posé de questions à ce sujet.

C’est pour cela que vous souhaitez construire un monde numérique plus inclusif ?

Amélia Matar : Oui, chez Colori c’est notre souhait de travailler avec des enfants de tous horizons. Actuellement, nous collaborons avec des communes et des centres de loisirs. Nous formons nous-mêmes les animateurs et les enseignants qui souhaitent proposer nos activités dans des structures publiques scolaires et périscolaires. Nos formations comptent trois demi-journées avec une première partie sur la méthode Montessori, une deuxième sur l’informatique et une dernière sur Colori et ses activités.

Le sujet de l’inclusion nous tient à cœur, car la fracture du numérique relève autant des usages que du manque de compétences. Aujourd’hui, elle est en train de se creuser de manière drastique. Les populations favorisées créent des applications et des outils numériques, tandis que les moins favorisées en deviennent des consommateurs aveugles. Ce sujet est en train de façonner la façon dont nous vivons. De plus, nous savons aujourd’hui que les métiers de la tech favorisent une ascension sociale fulgurante. Donner l’accès à l’informatique à tous les enfants, c’est ouvrir de nouvelles perspectives.

 

Colori est actuellement en pleine campagne de financement participatif. Après avoir atteint leur premier objectif, facilitant les démarches auprès des partenaires publics, le projet souhaite s’attaquer à son second objectif. Remplir ce dernier objectif permettra de créer des vidéos pour que les animateurs et enseignants puissent rapidement mettre en place les activités Colori.

Maï Trébuil
Maï Trébuil
Digital Nomade
Fascinée par la relation entre l'humain et la tech, je décrypte les tendances innovantes qui tentent de répondre aux enjeux sociétaux d'aujourd'hui et de demain. Éternelle curieuse, je m'inspire de mes déambulations de digital nomade, avec ou sans connexion.