Dans votre parcours, qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser, et même à vous engager sur la question des femmes dans la tech ? 

Catherine Ladousse : J’ai intégré le secteur des technologies en 1995 chez IBM. J’ai été rapidement frappée par le déséquilibre des effectifs, et j’ai également découvert une culture masculine influencée par le profil des collaborateurs, issus pour beaucoup de formations d’ingénieur. À cette époque, il y avait déjà une prise de conscience, notamment aux États-Unis, de ce déséquilibre.

Nous avons alors créé en 1999 le premier réseau de femmes mixte au sein d’IBM en France, qui avait pour mission d’identifier les problèmes qui pouvaient se poser en termes de recrutement et d’évolution de carrière. Nous avons cherché des solutions et nous étions une force de proposition vis-à-vis de la direction pour mettre en place des programmes permettant d’attirer plus de femmes et de les accompagner dans leur carrière. J’ai pris conscience à ce moment-là de la nécessité d’accompagner les entreprises sur ce sujet, et j’ai co-fondé le Cercle InterElles en 2001 avec d’autres femmes cadres dirigeantes de France Telecom, GE et Schlumberger, un réseau qui regroupe plusieurs réseaux d’entreprises, aujourd’hui au nombre de 14, dans le secteur scientifique et technologique. Nous y partageons nos bonnes pratiques et travaillons ensemble comme un « think tank » dans l’objectif de féminiser les effectifs et de faire monter les femmes à des niveaux de direction et à des postes clefs plus technologiques, dans les laboratoires, ou encore dans les équipes en charge de l’intelligence artificielle.

Il faut des femmes dans la tech, et des femmes dans le digital. Ce sont deux batailles différentes ?

Catherine Ladousse : Il est important en effet de bien distinguer ce que sont les métiers des technologies. Il y a d’une part des entreprises spécialisées dans le secteur technologique et scientifique, où l’on recherche de nombreux profils, mais pas forcément des profils ingénieurs. Cela peut être aussi des fonctions support. C’est une bataille que nous menons avec le Cercle InterElles notamment, afin d’attirer des femmes dans ce secteur où elles restent encore trop minoritaires.

Et d’autre part, il y a des profils de femmes ingénieurs qui vont occuper des fonctions plus techniques, sans compter tous les métiers liés au digital qui se développent aujourd’hui dans toutes les entreprises, quel que soit leur secteur. Chez Lenovo, nous avons 35 % de femmes, dont 25 % sur des postes techniques. Ce sont des chiffres assez élevés dus à notre origine et à nos implantations dans les pays d’Asie notamment.

Quand on sait que chaque année, le nombre de femmes dans la tech diminue, restez-vous optimiste ? 

Catherine Ladousse : Je reste profondément optimiste, même si je travaille sur ce sujet depuis plus de vingt ans et que j’observe effectivement que l’on ne progresse pas aussi vite qu’on le souhaite, dans un contexte où de nouveaux métiers se créent et se multiplient tous les jours. Il faut noter que le manque de femmes dans la tech n’est pas une fatalité. Ce problème existe surtout en Europe ou aux Etats Unis. Ce n’est pas du tout le cas en Inde ou en Chine ou même au Moyen-Orient, par exemple, où les femmes sont de plus en plus nombreuses à choisir cette filière.

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Mais il y a un vrai coup de projecteur aujourd’hui en France comme dans le monde et une forte prise de conscience notamment grâce à des événements comme la Journée de la Femme Digitale. Nous allons dans le bon sens.

Alors il faut continuer de sensibiliser les jeunes filles, leur montrer que même avec une formation généraliste, il existe des formations courtes liées au digital qui peuvent donner accès à plein de métiers différents.

Le 17 avril prochain, vous intervenez lors La Journée de la femme Digitale. Que représente cet événement pour vous ? 

Catherine Ladousse : Ce genre d’événements est très important pour nous. En tant qu’entreprise leader dans ce domaine, nous concevons des produits qui permettent l’accès à la connaissance, et l’on sait justement que la technologie permet de réduire les écarts en facilitant l’accès de toutes et de tous. Notre mission est d’avoir des équipes les plus diverses possibles, que ce soit par le genre, le profil ou la nationalité. Et pour cela, nous devons attirer l’attention de celles et ceux qui ne sont pas convaincus par la nécessité de la diversité et faire émerger des talents, leur donner de la visibilité. Nous sommes engagés sur le sujet, en termes de stratégie et de culture, parce que nous sommes confrontés comme toutes les entreprises de la tech à une problématique de recrutement de talents féminins.

J’adhère tout particulièrement à l’idée de Delphine Remy-Boutang, qui a créé l’événement la Journée de la Femme Digitale, qui est de faire parler aussi bien des femmes qui sont CEO, que d’autres à des postes de management ou des entrepreneuses. Elle considère que pour donner envie à d’autres de se lancer dans ce secteur, il faut présenter tout type de profil. Et elle a entièrement raison.

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Il faut aider les femmes à se développer dans un environnement ouvert et inclusif, où les différences sont respectées et même valorisées. Chez Lenovo France, nos équipes ont récemment mis en place le challenge « manager de la diversité de l’année ». C’est essentiel de sensibiliser l’ensemble des équipes et surtout les managers.

Merete Buljo, présidente de l’association Digital Ladies & Allies, aime proposer des « call-to-action », c’est-à-dire des actions concrètes pour que ça change. C’est quoi le vôtre ? 

Catherine Ladousse : Je dirais, continuer à s’engager et à convaincre : convaincre les femmes de se lancer et les hommes de les soutenir via des programmes de sensibilisation notamment contre les stéréotypes et le sexisme, le coaching et le mentoring, sans oublier des indicateurs précis pour mesurer les progrès.  On avance, on progresse, on voit de plus en plus de femmes et d’hommes qui s’engagent. Il faut aller au bout de nos actions, parce que souvent les femmes ont besoin de cocher toutes les cases en termes de compétence pour oser se lancer.

Au niveau d’une entreprise, c’est considérer la question de la mixité comme une priorité stratégique et l’inscrire à l’agenda du Président. Par exemple, chez Lenovo, ce sujet a été traité dans la convention annuelle de notre entreprise au même titre que les sujets de business.

Au niveau d’un gouvernement, c’est faire appliquer les lois sur l’égalité entre les femmes et les hommes.  L’index de l’égalité salariale mis en place par Muriel Pénicaud, qui exige des indicateurs précis et mesurables, est une avancée considérable. Les retards de promotion suite à un congé maternité ne devraient plus exister. Il est vital d’obliger les entreprises à supprimer les différences de salaire.

Le digital, un levier d’empowerment pour les femmes, pourquoi, comment ? 

Catherine Ladousse : Oui vraiment ! En termes de possibilité de métiers ! Des initiatives comme la Journée de la Femme Digitale le révèlent. Mettre le digital au cœur de son métier, connaître la puissance du digital, c’est fondamental ! Le digital permet d’agir en réseau, c’est un levier très puissant pour se former, prendre confiance et être visible.

Il y a de plus en plus de femmes actives sur les réseaux sociaux, parce que souvent les femmes n’osent pas prendre la parole en public, elles sont donc plus à l’aise sur les réseaux. C’est pourquoi dans les entreprises, nous les formons au « personal branding » , puis à la prise de parole en public.

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Toutes les entreprises du Cercle InterElles sont confrontées à un handicap de base qui est la faible proportion de femmes dans ces filières scientifiques et technologiques. Le manque de femmes dans les postes stratégiques est particulièrement prégnant dans les entreprises de la tech. Mais dans les startups, le sujet est grave, ce sont de jeunes générations et il y a moins de 10 % de femmes à la tête des start ups. C’est dommage qu’on reproduise dans le monde des startups les mêmes déséquilibres que dans les grandes entreprises de la tech.

À toutes les femmes qui n’osent pas, ne se sentent pas légitimes pour se diriger vers les métiers du numérique, que leur diriez-vous ? 

Catherine Ladousse : Qu’elles n’hésitent pas à choisir cette voie car il y a plein de possibilités de carrière. Et une forte pénurie ! Elles vont donc être bien accueillies ! Elles peuvent faire des carrières passionnantes, être au cœur des innovations. C’est un secteur en pleine évolution. Elles ont les qualités essentielles de leadership pour travailler dans le digital, avec cette facilité à travailler en équipe et en réseau qui leur permet de réussir dans ce secteur.

À toutes les entreprises qui ne recrutent pas assez de femmes au sein de l’équipe, que leur diriez-vous ?

Catherine Ladousse : Dans la tech, toutes les entreprises sont intéressées, elles veulent des femmes, c’est une vraie bataille des talents.

La question en fait, c’est à la fois de faire venir les talents féminins et savoir les faire évoluer pour les garder! Pour cela, concrètement, je leur conseille de créer un réseau interne de femmes et d’hommes qui soit un lieu d’échanges, de solidarité et de motivation ainsi qu’une force de proposition pour la direction.

Pour réussir il faut aussi créer un environnement, une culture dans laquelle les femmes vont se sentir à l’aise. C’est un environnement qui doit inclure toutes les différences. D’ailleurs, aujourd’hui chez Lenovo, on ne parle plus de diversité, mais d’inclusion. La diversité, c‘est une première étape. Ce qui est important, c’est d’avoir un plan d’action et un leadership inclusif.  30 % de femmes dans la tech, c’est un minimum. Et entre 30 et 50 %, la marche est haute. Alors, continuons à redoubler d’efforts.

Sophie Comte
Sophie Comte
Conteuse numérique
Et si on communiquait autrement ? Je m'attèle à ce projet passionnant, en chuchotant sur le web de ma plume numérique. Egalement cofondatrice des Chuchoteuses, agence de création de contenu.