Magic Makers, ce sont des ateliers d’apprentissage du code pour les enfants. Lancé en 2014, aujourd’hui Magic Makers compte 6 établissements en France. Mais Claude Terosier manque toujours de filles dans ses cours. L’entrepreneure s’est donc donné pour mission de faire connaitre le code pour tout le monde, convaincue que la présence des femmes dans le numérique est un enjeu de société dont le combat commence dès le plus jeune âge.

 

Claude Terosier, êtes-vous une femme de la tech ?

Claude Terosier : Oui, je suis une femme de la tech ! J’ai fait des études d’ingénieur à l’époque de la naissance d’internet, j’ai été diplômée en 1997, puis j’ai travaillé quinze ans dans les télécoms. J’ai vraiment le sentiment d’avoir vécu toute ma carrière dans la croissance du numérique. Ce qui est très drôle, c’est que je ne suis pas une développeuse ! J’ai même été à la direction des systèmes d’information sans savoir coder. Mon rôle, c’était de faire en sorte que les projets informatiques fonctionnent. Comme quoi, on peut être dans le numérique et à des postes clefs, sans avoir une maîtrise concrète de l’outil.

Mais alors, c’est quoi une femme de la tech ?

Claude Terosier : Tout simplement, c’est une femme qui comprend ce que sont les technologies, qui n’en a pas peur et qui se dit qu’elle peut les utiliser, et même les mettre à son service. En fait, l’idée, c’est de remettre le rapport de force dans le bon ordre, ne pas être en train de subir les technologies, comprendre ce qui se passe et être en capacité de décider, d’agir, de choisir.

C’est quoi la mission de Magic Makers ?

Claude Terosier : Transmettre. Comprendre les technologies, et être capable de créer de solutions. Je suis convaincue qu’elles sont à la portée de tous. Mais pour cela, il faut expliquer les choses simplement, user de pédagogie. C’est ce que j’ai fait avec Magic Makers. Je me suis demandé comment proposer des exercices simples, clairs et ludiques à des enfants pour qu’ils apprennent à programmer, presque sans qu’ils s’en rendent compte, parce que cela a du sens pour eux. Nous souhaitons qu’elles leur soient accessibles, que plus tard, ils ne la subissent pas, justement. Nous voulons leur redonner du pouvoir.

Malheureusement, peu de femmes sont présentes dans les métiers du numérique. L’une des raisons étant que l’image du geek ne leur donne pas l’impression que ces métiers sont pour elles. Et les jeunes filles, elles viennent avec quelle image et quel bagage du code ?

Claude Terosier : Pour les enfants aujourd’hui, le numérique fait partie de la vie. Alors, qu’ils soient filles ou garçons, les enfants viennent à nos ateliers avec cette idée que c’est cool de pouvoir faire quelque chose avec le numérique. D’ailleurs nos ateliers sont souvent l’un des rares endroits où ils ont le droit de passer du temps sur l’ordinateur, parce que c’est du temps intelligent. Je suis convaincue que quand on est un enfant, ce dont on a besoin, c’est de s’approprier le monde dans lequel on vit, être capable de déconstruire et de reconstruire. Et pour la première fois, on leur propose de faire cela avec des jeux vidéo, c’est quand même plutôt sympa ! D’ailleurs, quand on propose aux enfants de créer leur propre jeu vidéo, ils sont tous partants, c’est même une évidence.

Les parents sont-ils un frein ?

Claude Terosier : Il y a clairement des freins, mais pour moi, ils sont souvent inconscients. C’est pourquoi des journées comme la Journée de la Femme Digitale sont importantes pour moi. Dans les orchestres philharmoniques, les hommes étaient majoritairement présents. Pour augmenter le nombre de femmes, certaines pratiquent désormais des auditions à l’aveugle avec un système de paravent qui permet de ne pas savoir si l’on a affaire à un homme ou à une femme. Et depuis, on compte plus de femmes dans les orchestres. C’est bien la preuve que même quand nous avons l’impression de penser ce que l’on veut, nous avons des biais inconscients.

Lire aussi : Frédéric Bardeau, Simplon : « Il faut casser la figure du geek »

Moi-même je suis tombée dans le piège, j’ai acheté des lego à mon fils et des poupées à ma fille. Et tout cela, c’est normal, parce qu’on hérite d’une vision qui a des centaines de milliers d’années. En revanche, je ne sais pas pourquoi en France, ces biais sont très forts, l’ingénierie et les mathématiques sont vraiment associées aux garçons.

Le manque de femmes dans le numérique est aussi fortement lié au pouvoir. Dès lors que cela devient un enjeu de pouvoir, étrangement les femmes sont mises à l’écart. Et encore une fois, je ne parle que des biais inconscients !

Alors c’est quoi votre call-to-action, pour que ça change ?

Claude Terosier : Proposer aux filles des ateliers de coding !

Comment sont accueillies les filles chez Magic Makers ?

Claude Terosier : Chez Magic Makers, nous pratiquons la pédagogie projet, donc chaque enfant est libre de rejoindre l’atelier qui fait écho à ses centres d’intérêt. Parfois, sur certains ateliers, je n’ai qu’une fille contre dix garçons, parce qu’évidement, effet des biais encore une fois, certains parents inscrivent plus facilement leurs garçons que leurs filles. Cela crée un souci de dynamique projet, parce que c’est forcément moins confortable pour cette jeune fille qui est toute seule, et malheureusement, je n’ai pas beaucoup de solutions, à part proposer aux filles de venir avec une copine. Aujourd’hui, nous comptons 30 % de filles. Ce n’est pas assez ! D’où ma présence ici ! Dès que je peux, je parle de l’enjeu d’avoir des filles dans la tech. Mais je ne vais pas y arriver toute seule.

Vous restez quand même optimiste ?

Claude Terosier : Oui, je suis optimiste, parce qu’on parle beaucoup de la place de la femme en ce moment. Mais je suis bien consciente que je fais partie d’un écosystème et je ne suis pas sûre que ce phénomène soit aussi prégnant dans l’ensemble de la société. Je pense même que plus largement, dans l’opinion publique et l’inconscient collectif, il y a encore beaucoup de boulot. Au début, mon idée c’était de rendre le numérique accessible à tous, mais maintenant j’ai décidé d’être plus engagée, et je suis désormais pour la discrimination positive, pour les quotas. Parce que si on attend que ça bouge, il ne se passera rien.

Lire aussi : « Nous apprenons aux enfants à décrypter les fake news »

Plus largement, le sujet, c’est la diversité. Il y a un vrai sujet d’autoreproduction des modèles, c’est un problème sociétal. Et là il faut avoir conscience que le numérique est un amplificateur. Et donc là on va amplifier. Il faut obliger les fonds à investir dans les projets menés par des femmes. Par exemple, depuis qu’on a mis en place des quotas dans les conseils d’administration, ça se passe très bien !

 

Propos recueillis par @Sophie Comte

Sophie Comte
Sophie Comte
Conteuse numérique
Je suis convaincue que le numérique s'adresse à tous, et je vous le raconte ici. Egalement cofondatrice et rédactrice en chef de Chut.