La Journée de la Femme Digitale est devenue un événement incontournable. À toutes celles qui ne connaissent pas encore l’événement, qu’avez-vous envie de leur dire ? 

Delphine Remy-Boutang : Depuis sept ans, la Journée de la Femme Digitale a pour objectif de donner envie aux femmes d’oser, d’innover, d’entreprendre ou d’intraprendre dans le secteur des nouvelles technologies. Nous avons créé l’événement au départ pour faire un clin d’œil à la Journée internationale de la Femme et présenter des rôles modèles accessibles. Je dis accessibles, car avec des modèles trop intimidants, on parvient parfois à un effet inverse, contre-productif. C’est ainsi que nous avons souvent mis en lumière des femmes qui démarrent dans leur carrière d’entrepreneure, comme Céline Lazorthes, CEO de Leetchi lors de la première édition ou encore Marjolaine Grondin de Jam la quatrième année, alors qu’elles en étaient à leur tout début.

Avec le temps, le format a grandi et aujourd’hui, la Journée de la Femme Digitale, c’est un accélérateur de business qui valorise des talents féminins, donne la possibilité de réseauter et de prendre confiance en soi. Et surtout notre ambition, c’est de montrer que la réussite est plurielle. Parce que la réussite, ce n’est pas juste lever des fonds, comme on a tendance à le croire au travers des médias. C’est aussi rendre une entreprise pérenne, c’est créer des emplois.

Vous n’y allez pas par quatre chemins, vous dites aux femmes « elles changent le monde ». C’est un vrai message de motivation ?

Delphine Remy-Boutang : Oui. Ce que l’on veut dire, c’est qu’on n’est pas obligée d’être ingénieure pour être créative. Toutes les femmes sont créatives. Pour monter une entreprise, il suffit d’avoir une bonne dose de confiance en soi, une vision et de s’entourer des bonnes personnes. Parce que le digital, c’est cela, c’est une idée qui devient réalité. Le numérique est accessible à tous, alors, prenons le pouvoir ! Être féministe, c’est être actrice du changement. Or, aujourd’hui, les entreprises ont été conçues par les hommes pour les hommes. Et les femmes dans ce monde se sont adaptées ou bien elles ont renoncé. Mais il existe une troisième option, celle de créer cette entreprise de demain qui nous ressemble, avec nos valeurs. Alors, nous aussi, réseautons, c’est essentiel dans le développement d’un business. Nous, les femmes, nous ne le faisons pas assez. C’est aussi cela qui nous a motivé à créer le JFD Club, qui est un lieu de rencontre et de networking.

Quel constat faites-vous aujourd’hui ? Avec les derniers scandales qui ont émaillé le web, les femmes semblent enfin plus visibles. Ça bouge, non ?

Delphine Remy-Boutang : Malheureusement les chiffres ne sont toujours pas bons, et le digital reste un secteur où les femmes sont sous-représentées. Aujourd’hui, selon le Syntec Numérique, nous n’avons que 28 % de femmes dans le numérique. Notre futur est donc en train de s’écrire dans l’inégalité la plus complète. Les algorithmes par définition ne sont pas neutres et s’ils ne sont pas écrits par une plume au féminin, nous vivrons dans un monde en total déséquilibre parce qu’il sera vu uniquement au travers du prisme masculin. C’est ainsi qu’on voit apparaître des assistants artificiels qui sont en fait des assistantes, comme « Julie Desk ». Nous sommes toujours mises au second plan. Nous sommes des figures de l’ombre, comme Margaret Hamilton, cette femme qui a envoyé le premier homme sur la Lune. On commence tout juste à le savoir, les premières codeuses étaient des femmes. Mais coder n’était pas valorisant à l’époque. Il y a eu aussi toutes ces femmes, les « computers ladies » qui avaient la double peine, parce qu’elles étaient femmes et noires.

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En revanche, il est vrai qu’en termes de visibilité des femmes, cela commence à changer. Quand je suis revenue en France il y a sept ans après avoir vécu plusieurs années à Londres, une des seules femmes invitées aux tables rondes. Aujourd’hui, on n’en voit presque plus, des tables rondes sans femmes. Des associations sont passées par là, comme Jamais Sans Elles. Les femmes osent beaucoup plus prendre la parole. Elles commencent à comprendre qu’elles ont un pouvoir immense. Pourtant le mot pouvoir est souvent associé au masculin et il fait peur aux femmes. Moi je pense que le pouvoir, c’est celui qu’on se donne pour changer le monde. J’adore ce proverbe africain, « la part du Colibri ». Il y a le feu au village et le colibri fait des allers-retours avec une goutte d’eau dans le bec. Tous les animaux le découragent, lui disent qu’il n’y arrivera jamais. Mais lui répond : « je fais ma part ».

Justement, l’Afrique, c’est un continent que vous allez explorer cette année avec pour la première fois une présence de la JFD à l’international. Racontez-nous.

Delphine Remy-Boutang : Oui cette année, la JFD a lieu aussi à Dakar, l’une des villes les plus high-tech d’Afrique, avec ce même thème, mais sur deux journées, le deuxième jour étant une learning expédition. Nous irons découvrir l’écosystème au Sénégal avec des personnes comme Élisabeth Morano, ex Lenovo France maintenant chez HP Afrique, ou encore Afua Osei, co-fondatrice de She Leads Africa. Ce sont des femmes incroyables qui ont une énergie dingue. En France, nous avons 10 % de femmes à la tête de startup, en Afrique, elles sont 30 %. Elles sont passées d’un mode de survie à un mode de vie. Il n’y pas d’emplois donc elles les créent. Nous allons découvrir comment elles font plus avec moins, et comment le numérique est en train de transformer ce startup continent. On estime que l’intelligence artificielle va créer en Afrique 2,3 millions d’emplois. Alors, on n’y va pas pour leur apprendre à faire, mais avec cette ambition d’élargir ce réseau de femmes qui ont toute la même conception d’une « Tech for good ». Sortons de l’entre-soi, et soutenez-nous au-delà de nos frontières. Il se passe des choses formidables en Afrique !

Y a-t-il encore des sujets tabous dans l’entrepreneuriat des femmes, des sujets avec lesquels vous avez envie de batailler ?

Delphine Remy-Boutang : La question du financement bien sûr. Sur 100 % de fonds d’investissement disponibles dans le monde, les femmes auraient levé 2,2 % des fonds. D’ailleurs, je déteste ce terme, « lever des fonds ». C’est un vrai sujet grammatical, c’est sexuellement parlant, c’est très masculin et c’est intimidant. L’année dernière, le magazine Capital a publié une photo avec des entrepreneurs censés représentés la startup nation. Pas une seule femme sur le podium. Pourquoi ? Parce que pour être présent sur cette photo, il fallait avoir levé 100 millions d’euros. Alors, on a fait une riposte et en signe de protestation, on a toutes porté des chemises blanches estampillées « dare » (NDLR : Osez) et réalisées par la marque La Redoute. Ce qu’on veut dire par là, c’est changer vos critères ! Si les femmes ne lèvent pas autant de fonds que les hommes, et que cela les exclut, alors faites autrement.

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Il me paraît essentiel également de parler de confiance en soi : c’est très important pour monter une entreprise et ça, ça s’apprend. Ça se stimule. Enfin, il y a le sujet de la formation : on a découvert cette l’année grâce à l’étude que l’on réalise chaque année avec Cap Gemini, que 80 % des femmes entrepreneures n’ont jamais suivi de formation pour monter leur entreprise. Alors est-ce que les hommes se forment plus pour monter une boîte ? Je ne suis pas sûre que cela soit quelque chose de proprement féminin. Mais ce qui est certain, c’est que les femmes s’accordent moins de temps à se former, alors qu’aujourd’hui il y a plein de façons de le faire, avec des formats très courts pour aller vite. Une idée ne vaut rien sans une exécution rapide. Or le numérique nous permet d’être au même niveau d’information, et ça c’est un état d’esprit qui s’apprend. Parce qu’aujourd’hui, le pouvoir, ce n’est pas la possession de l’information, c’est le partage de l’information.

Alors, être une femme digitale en 2019, ça veut dire quoi ?

Delphine Remy-Boutang : Être une femme digitale, c’est être une femme libre qui s’autorise à changer le monde, à croire en elle et innove par intuition. Cela me fait penser à Niki de Saint Phalle. Ce qu’elle dit, c’est exactement ça : être une femme digitale, c’est être une femme qui crée.

Delphine Remy-Boutang : On a beaucoup dit pendant longtemps que les femmes entreprennent plutôt dans le service, comme si en quelque sorte, elles ne faisaient pas vraiment du business. Et depuis quand c’est mal ? Depuis quand considère-t-on que ce n’est pas cela, la réussite suprême ? Hé bien là c’est en train de changer. Les technologies du 21e siècle qui resteront seront celles qui seront tournées vers l’autre, qui répondront aux problématiques futures de nos sociétés, c’est-à-dire, la santé, les services à la personne, la nutrition, le développement durable, le numérique et l’économie sociale et solidaire. C’est ce que dit Guy Mamou-Mani dans son livre L’Apocalypse numérique n’aura pas lieu et je trouve cela très juste. Soyons fiers de cela, arrêtons de s’excuser.

Alors, venez à la Journée de la femme digitale et vous verrez. Vous pourrez aller à la rencontre de tout cet écosystème qui innove. Et nous pouvons toutes et tous être ce petit colibri qui peut faire changer les choses.

 

La Journée de la Femme Digitale a lieu cette année le 17 avril à Paris et pour la première fois, à Dakar le 13 juin. Pour vous inscrire, rendez-vous sur le site.

Sophie Comte
Sophie Comte
Conteuse numérique
Je suis convaincue que le numérique s'adresse à tous, et je vous le raconte ici. Egalement cofondatrice et rédactrice en chef de Chut.