Bonjour Dipty, raconte-nous comment a commencé ton aventure en tant que développeuse. Dans ton parcours éducatif, tu as été soutenue dans ce choix ?

Dipty Chander : Les débuts de mon aventure ont été assez difficiles. Quelque part, j’ai toujours voulu faire de l’informatique. Lorsque j’étais jeune, ma sœur, qui était en médecine, avait un PC, le seul de la maison. Je lui demandais régulièrement de me le prêter. J’ai développé cette curiosité de chercher à comprendre comment cela fonctionne, tout ce qu’il y a derrière. C’est avec ce PC que ma curiosité est née.

Mais c’est un peu plus tard, lorsque j’ai rencontré ma conseillère d’orientation, que les difficultés ont commencé. Je ne me posais alors pas du tout la question de mixité dans la tech. Lorsque je lui ai expliqué que je souhaitais me diriger dans un domaine dans lequel je vais pouvoir innover, comme celui de l’informatique ou des nouvelles technologies, elle m’a donné des listes d’écoles qui concernaient tous les métiers de la planète, sauf l’informatique ! J’ai insisté sur les métiers du numérique mais elle m’a clairement découragée et conseillé de trouver un métier dans lequel je pourrais me sentir légitime. J’ai eu beau insister, elle n’a fait que me décourager. Ça a été assez difficile, un vrai choc. En rentrant, j’ai pleuré, me disant que je ne pourrai pas aller dans le secteur qui me plaît.

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Pour l’anecdote, j’ai revu ma conseillère quelques années après lorsque mon petit frère était dans le même lycée que moi. Je l’ai alors l’informé que j’étais en 4e année à Epitech, que je faisais un stage chez Microsoft et que je gérais une association qui promeut la mixité, composée d’une équipe de 500 développeurs et développeuses. Elle a même demandé à voir ma carte étudiante tellement elle avait du mal à croire qu’une femme pouvait aller dans la tech ! J’en ai profité pour lui rappeler que c’est son rôle d’encourager les femmes à aller dans ces métiers dans lesquels elles sont minoritaires, et qu’il ne faut pas donner une vision stéréotypée des métiers. Elle m’a répondu que c’est ce qu’elle avait cru faire avec moi, mais elle s’était visiblement trompée…

Mais cela ne t’a pas empêché d'intégrer Epitech…

J’ai découvert Epitech en allant à des salons pour étudiants afin de me renseigner sur l’informatique. C’est là que j’ai réalisé que l’école de mes rêves était une école privée et donc payante. Arrivée à la maison, j’en ai parlé à ma mère. Je me confronte à mon deuxième obstacle : ma famille n’a pas les moyens de me payer l’école.

On se rend compte qu’on fait face à beaucoup d’obstacles lorsqu’on est une femme et c’est rare qu’on nous dise « Tu peux faire ce que tu veux ». Mais je me suis accrochée et me suis dit que je ne pouvais pas renoncer à mes rêves.

J’ai donc candidaté à Epitech sans en parler à ma famille, et ne l’ai annoncée qu’une fois que j’ai eu les résultats et que je savais que j’étais prise. J’étais hyper contente d’être admise. À partir de là, il a fallu trouver le financement : j’ai donc bossé toutes mes vacances scolaires pour pouvoir payer l’école et ainsi de suite pendant mes études.

Peux-tu nous rappeler le pourcentage de femmes dans le monde du numérique ? Et combien de femmes y avait-il dans ta promo quand tu étudiais ?

Dipty Chander : Quand on arrive dans une école comme Epitech, on découvre la triste réalité : la sous-représentation massive des femmes dans le secteur. Dans ma promo, on était seulement 10 filles, sur un total de 500 étudiants !

On dit qu’il y a 15 % de femmes dans le numérique, mais quand on parle de la tech pure, la réalité encore plus choquante : c’est moins de 5 % de femmes. Cela fait toujours un choc la première fois : tu sors du lycée où les classes sont mixtes pour arriver dans un monde où tu es en infériorité numérique flagrante.

Pour expliquer de tels chiffres, il n’y a pas une explication, mais plusieurs, malheureusement. Les stéréotypes sont encore très ancrés : un homme doit être dans un métier où il y a beaucoup d’argent, où il y a des maths ou des sciences de manière générale, alors que les femmes sont vues davantage dans des métiers de désigner, ou alors en droit, où on n’a pas besoin de faire appel aux sciences, et ça c’est un vrai frein. On entend rarement dire à une femme ou à une petite fille « tu peux être ingénieure » ou « tu peux être développeuse ». Et les femmes elles-mêmes se dévalorisent en se disant qu’elles ne peuvent pas réussir dans ses métiers. Il faut qu’elles puissent avoir des modèles, dans les médias par exemple, pour qu’elles soient inspirées à dépasser ces stéréotypes. C’est pour cela qu’il est essentiel de médiatiser les femmes dans la tech. C’est un enjeu fort, car ce sont les métiers qui vont construire le monde de demain et qui impactent des millions d’utilisateurs et utilisatrices. L’éducation y est donc pour beaucoup au sein d’une société dont la mentalité est très ancrée et qu’il faut réussir à changer, d’où notre combat à E-mma.

Comment ça se passe au quotidien, quand on fait ses études dans un milieu très masculin ?

Dipty Chander : Il y a cinq ans, moi j’étais la petite fille au fond de la classe qui ne disait pas un mot ! Dans ce métier, il faut apprendre à s’imposer, réussir à faire comprendre que sa parole est aussi légitime. J’ai donc appris à m’ouvrir, je n’ai pas eu le choix. On ne peut pas rester timide parce que quand les hommes sont majoritaires dans un milieu, ils ont tendance à défendre leurs idées sans forcément recueillir les avis autour, ils y vont plutôt fort, au début c’est perturbant quand on n’a pas l’habitude d’évoluer dans ce type de milieu. Il faut donc se forger une personnalité, un caractère tenace où on se dit « je ne lâche pas, je fais comme eux, je vais au bout. »

Parle-nous d’E-mma, l’association que tu présides. Quelles sont les actions que vous préconisez pour une plus grande mixité ?

Dipty Chander : E-mma est à l’origine une association au sein d’Epitech qui rassemblait les filles de l’école dans un but d’entraide. Lorsque je suis arrivée à la tête de l’association, je voulais que cette cause soit généralisée, plus étendue. A mon sens, le combat pour la mixité ne doit pas être une affaire entre femmes, mais bien rassembler hommes et femmes. Je voulais donc que ce soit une association mixte.

Pour que l’action d’E-mma s’élargisse, on a monté des antennes de l’association un peu partout en France, 12 au total. L’association s’étend aussi à l’étranger, avec des antennes en Albanie et à la Réunion et nous avons également prévu d’en ouvrir d’autres très prochainement à Barcelone, Berlin, Bruxelles, Casablanca, aux États-Unis et au Sénégal.

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Au début, E-mma, c’était une dizaine de personnes engagées. Aujourd’hui, on est 500 développeurs et développeuses bénévoles au sein de l’asso. L’objectif d’E-mma et de son expansion est d’encourager les jeunes à découvrir l’informatique, tout en promouvant la mixité dans le secteur. Avec le problème actuel de parité dans la tech, je pense qu’il est important de les faire rêver à travers des initiatives de conférences type table ronde, mais cela ne suffit pas. Comme les femmes n’osent pas aller vers ces métiers, car ne se sentent pas légitimes, on passe par la formation pour leur donner confiance.

On anime ainsi des ateliers de sensibilisation au code, dans les entreprises, auprès des RH pour qu’ils recrutent des profils féminins de manière inclusive afin de donner autant de chances à une fille qu’à un garçon de décrocher un poste, mais aussi auprès de personnes « non tech », c’est-à-dire avec des profils marketing ou commercial par exemple, pour qu’ils puissent se rendre compte des difficultés de notre métier et de notre charge de travail.

Des ateliers sont également mis en place à destination des 7 à 77 ans, afin d’encourager les enfants dès leur plus jeune âge, mais également les parents et les seniors. Le generation gap est d’ailleurs très présent dans le numérique et il est primordial de lutter contre des préjugés tels que « j’ai passé un certain âge et je ne suis plus légitime pour apprendre de nouvelles technologies », car c’est faux, c’est une affaire de logique et de pratique.

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On intervient dans les établissements scolaires, pour inspirer les petites filles, comme les petits garçons, à travers les développeurs et développeuses de notre asso qui parlent de leur parcours et qui sont pour eux comme des mentors, des rôles modèles. Chez E-mma, il y a même davantage d’hommes que de femmes ; et pour moi, il n’y a rien de plus beau qu’un homme qui parle de la mixité. Ce sont principalement les hommes qui sont à la tête des grands groupes et si eux sont convaincus du changement, alors on a beaucoup plus de chances d’avancer rapidement sur la question de la mixité et de l’inclusion.

On cherche vraiment à sensibiliser et voir comment inclure tout le monde dans la tech : les femmes oui, mais aussi tout type de personnes venant de milieux différents, de cultures différentes. Et c’est ce volet qui est crucial, celui de l’inclusion, car dès que l’inclusion sera présente, la diversité le sera automatiquement.

Comment trouves-tu chaque jour l’inspiration et l’énergie pour continuer à te battre en faveur de la mixité ?

Dipty Chander : Toutes ces choses qu’on fait actuellement en faveur de la mixité, j’aurais aimé les avoir eues moi aussi quand j’étais plus jeune. Lors d’un évènement en Albanie, on a appris à 75 filles à créer un chatbot, avec un certificat décerné à la fin signé par le PDG de Microsoft Albanie et moi-même. Et ça m’a fait bizarre, car, moi aussi petite, j’aurais voulu qu’on me décerne un certificat qui m’aurait encouragé à aller dans la tech et là c’était moi qui le donnais aux filles. J’étais très contente de leur donner quelque chose pour lequel j’aurais voulu qu’on puisse m’aider.

Et cette énergie, elle vient de là. Mais pas seulement. J’ai vu tellement d’inégalités autour de moi, je n’ai pas réellement besoin de trouver l’énergie, elle vient d’elle-même.

Quel message voudrais-tu faire passer aux femmes qui n’osent pas aller vers les métiers du numérique ?

Dipty Chander : Je trouve qu’on a trop tendance à regarder d’où on vient, ce qu’on a fait par le passé, le compte bancaire de nos parents, le nôtre, et tout ça nous met des barrières mentales par rapport à ce que l’on pourrait accomplir. J’aurai envie de dire à ces personnes : « Rêver autant que vous voulez, vous atteindrez votre objectif, peu importe d’où vous venez »

Je sais que dans mon cas, si j’ai une passion, je me donne les moyens de réussir et de la concrétiser. Ça passe aussi par le fait d’éviter de se mettre des freins.

Il faut oser faire les choses, au moins essayer. L’un des gros problèmes de la vision de la réussite professionnelle ou sociale, c’est que les gens partent déjà défaitistes, en particulier les femmes. Ça m’agace quand des femmes me disent « tu sais j’aurais voulu aller dans la tech mais je n’ai pas osé le faire, parce que de toute manière je n’aurai pas réussi ». Ça me donne envie de leur répondre qu’elles n’ont même pas essayé et qu’elles ne peuvent donc pas savoir si elles auraient réussi ou pas. C’est pour cela qu’il est important de toujours essayer et ne pas avoir peur de l’échec.

Malheureusement, en France, cette mentalité est encore très présente : une personne qui échoue est très mal vue, alors que ça ne devrait pas être le cas. Quand on essaie, on ne peut pas réussir à chaque fois, ce qu’il faut voir par la suite ce sont les choses à mettre en place pour réussir la prochaine fois. L’échec sert donc d’enseignement, c’est une leçon de vie.

Irina Coyssi
Irina Coyssi
Philo-physicienne numérique
Dans cette ère digitale où l’information circule (presque) aussi rapidement d’un bout à l’autre de la planète qu’entre deux particules quantiques intriquées, je m’attelle à dénicher les infos qui sauront attiser votre curiosité et étancher votre soif d’apprendre.