Votre ouvrage à paraître le 12 juin s’intitule « Faut-il avoir peur des fake news ? » Alors, quelle est votre réponse ?

Divina Frau-Meigs. On assiste à une panique médiatique aujourd’hui. Les médias de masse attirent l’attention sur l’impact des médias sociaux et sur la concurrence déloyale qu’ils exercent, appelant ainsi à leur régulation et leur responsabilité en matière de contenus. À la fin de la panique, le statu quo est brisé, et la négociation aboutit à ce que nous voyons actuellement autour des fake news : les médias sociaux sont en train d’être régulés, mais ils y gagnent en légitimité et les médias de masse ont dû revoir leurs missions à l’aune du numérique.

Dans l’opinion publique, cette panique médiatique interroge sur le rôle démocratique des médias, quels qu’ils soient. Quand une élection se joue à quelques points près comme cela a pu être le cas pour Donald Trump ou pour le Brexit, le phénomène relativement marginal que sont les fake news aujourd’hui peut devenir central. Son effet au-delà des quelques pourcentages de votes est le soupçon généralisé sur l’intégrité des élections comme sur l’intégrité de l’information.

Mais d’un autre côté, plus positif, les fake news possèdent une utilité sociale. Elles rouvrent le débat sur la liberté d’expression et d’opinion, l’État de droit, la démocratie et obligent un certain nombre d’acteurs — journalistes, hommes et femmes politiques, éducateurs au sens large — à redéfinir leurs missions alors qu’ils s’étaient un peu endormis. Nos décideurs prennent ainsi conscience par exemple qu’ils sont encore très loin de bien appréhender le numérique, les journalistes se réorganisent avec le fact checking, les enseignants redécouvrent l’éducation aux médias et à l’information, etc. Les fake news n’entraînent pas aujourd’hui de paralysie, mais au contraire une nouvelle prise de risques pour y faire face.

Vous préférez parler de malinformation plutôt que de fake news, pourquoi ?

Divina Frau-Meigs. Il s’agit de prendre de la hauteur et de révéler les mécanismes à l’œuvre : malveillance humaine, malfaçon industrielle, maliciel automatique. Les fake news s’inscrivent dans un phénomène plus large qu’est l’influence du numérique sur nos manières de nous informer. De plus, les fake news sont trop imprégnées par l’image de Donald Trump, qui en a fait un signe de ralliement, alors que les menaces dites « hybrides » (à savoir non armées, mais tout aussi toxiques) viennent aussi de Russie, d’Iran, de Turquie…

Si tous les secteurs sont touchés, c’est bien la démocratie qui court le plus grave danger.

Divina Frau-Meigs. On assiste à une convergence de forces extérieures aux véritables démocraties qui veulent les déstabiliser. Mais ces atteintes redonnent paradoxalement de la force à la démocratie, en la rendant plus participative. C’est un usage positif des médias sociaux. La panique médiatique ne ramène pas au statu quo de départ. Par exemple, la crise des gilets jaunes a eu pour conséquence de générer le débat national notamment. Il y aura d’autres soubresauts des désordres de l’information, des hauts, des bas, des ratés, mais ça bouge !

Mais tout de même, « la probabilité qu’une fake news soit retweetée est 70 % plus élevée qu’une vraie information », comment faire pour contrer cette malinformation ?

Divina Frau-Meigs. Tout le monde doit être sur le pont. On entre dans l’ère de la régulation et de l’autorégulation des plateformes. Les États ne peuvent pas tout faire, la société doit s’impliquer. De nouveaux intermédiaires vont apparaître. Certaines start-up se sont d’ailleurs positionnées sur cette approche-là : apprendre à débattre en ligne, à décrypter une image, etc. Le fact checking va renforcer la profession journalistique parce qu’il attire l’attention sur le processus même de l’enquête et de la vérification des sources.

Que peut faire le citoyen ?

Divina Frau-Meigs. Se former et ne pas rester seul. C’est une des forces positives des médias sociaux d’ailleurs : fédérer des communautés. Il s’agit comme en Lithuanie de créer une armée des elfes pour lutter contre l’armée des trolls. Il ne faut pas ridiculiser les crédules, mais les mettre devant les faits avérés et les renvoyer à la vérification de leurs sources à eux. Les chercheurs travaillent ainsi d’ailleurs, par controverses et par avancées successives. Nous devons tous remettre du doute dans le débat public, pas du soupçon. Le doute est créatif, le soupçon est toxique.

Êtes-vous optimiste ou pessimiste ?

Divina Frau-Meigs. Je suis une pessimiste active et je crois sur le long terme dans l’éducation aux médias et à l’information. Nous savons peu de choses sur les publics les plus crédules : est-ce les plus jeunes, les plus âgés ? Les recherches pointent toutes vers le fait que ce sont les moins éduqués. Nous devons tous être formés à une culture numérique de base ! Une fois qu’on explique les mécanismes des fake news, les gens se font moins prendre. Les élections sont de bons moments pour le faire d’ailleurs, car nous sommes collectivement plus en alerte. Il nous faut promouvoir une citoyenneté numérique, à savoir la capacité de s’engager positivement, de manière critique et compétente dans l’environnement numérique, comme est en train de la définir le Conseil de l’Europe. Et prendre le temps de la nuance.

 

« Faut-il avoir peur des fake news ? » —Divina Frau-Meigs —La Documentation Française —collection Doc » en poche —Palce au débat —200 pages —7,90 euros

La biographie de Divina Frau-Meigs : http://www.divina-frau-meigs.fr/index.html

Sylvie Lecherbonnier
Sylvie Lecherbonnier
Journaliste, exploratrice du numérique