Pourquoi vous êtes-vous intéressé à l’impact du numérique sur l’emploi ?

Parce qu’il est absent du débat public. C’était flagrant lors de l’élection présidentielle de 2017. Aucun candidat n’en parlait vraiment, excepté peut-être Benoît Hamon. Pourtant, dix millions de personnes pourraient se retrouver au chômage et alors légitimement demander à l’État : « pourquoi ne nous avez-vous pas prévenus ? ».

Nous n’avons jamais connu une révolution industrielle aussi puissante. Elle combine les effets de la blockchain, de la robotisation, de l’intelligence artificielle et de l’imprimante 3D. Selon l’étude que j’ai conduite, environ 42 % des actifs verront leur métier disparaître à cause du numérique ! Les mutations sont déjà là, cela ne sert à rien de faire l’autruche.

Dans votre livre, vous distinguez quatre catégories d’emplois qui seront touchés différemment : les métiers robotisés, les métiers digitalisés, ceux qui seront améliorés et ceux qui seront protégés. Pouvez-vous nous donner des exemples ?

La robotisation touche et touchera les emplois qui se concentrent sur des tâches physiques et peuvent être remplacés par un bras articulé. Soit environ 19 % de la population active, selon mes prévisions. Au premier rang desquels les manutentionnaires.

La digitalisation impactera les métiers plus intellectuels comme les avocats ou les comptables. Soit environ 23 % des actifs. C’est ainsi la première révolution industrielle qui affecte autant les cols blancs que les cols bleus.

Mais un tiers des professions devraient voir leur quotidien amélioré. En premier lieu, les médecins qui pourront se servir de l’IA pour établir leur diagnostic notamment. Une alliance entre l’humain et la machine qui pourra alors être fructueuse.
Enfin, pour environ 27 % des actifs, le numérique n’aura pas d’impact sur leur emploi. Il s’agit des jardiniers ou des coiffeurs dont les compétences ne peuvent être ni robotisées ni digitalisées.

Quels effets ces bouleversements auront sur l’ensemble de la société ?

La révolution numérique va polariser les dichotomies entre villes et métropoles, entre diplômés et non diplômés… Il y a un risque que des territoires entiers se retrouvent sans emploi. Par ailleurs, les personnes qui ne possèdent pas de qualifications seront les plus touchées. Mais si le diplôme restera une rente au moins dans un premier temps, certains CAP pourront être plus protecteurs que des diplômes de niveau plus élevés.

Pour autant, votre ouvrage n’est pas sombre. Vous vous référez à la « destruction créatrice » de Schumpeter…

Toutes les révolutions industrielles ont créé plus d’emplois qu’elles n’en ont détruit. De nouveaux métiers vont émerger, c’est une certitude. Ainsi, les community managers n’existaient pas il y a dix ans. La profession de gestionnaire de funérailles numériques commence, elle, à apparaître. Et puis, la révolution numérique permettra la fin de la pénibilité physique du travail. Les tâches les plus répétitives, les plus physiques et fatigantes seront robotisés et c’est tant mieux !

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Le plus important reste de se former. La concurrence des machines nous demandera de mettre nos compétences à jour tout au long de notre vie.

Dans vos propositions, vous imaginez la mise en place d’un revenu universel pour pallier les destructions d’emplois. Étonnant pour le libéral que vous êtes…

Détrompez-vous, c’est une proposition libérale à la base. On ne peut pas vraiment savoir quand ce grand basculement numérique déjà enclenché va prendre toute son ampleur. Il peut potentiellement toucher 10 millions de personnes sans que les nouveaux emplois émergent au même moment. Le revenu universel peut alors être une solution transitoire pour offrir une protection sociale à tous… et ainsi absorber le choc.

Autre piste évoquée, là encore surprenante de votre part, le développement de l’économie sociale et solidaire.

Les compétences du « care » — du soin — seront les plus recherchées à l’avenir, car elles ne peuvent pas être digitalisées. Les services à la personne seront encore plus développés. Les soft skills, l’empathie prendront de l’importance également. Tout ce qui va nous différencier de la machine sera crucial.

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Que peuvent faire les personnes qui réalisent que leur métier n’existera bientôt plus ?

Il faut se renseigner sur toutes les technologies qui émergent, car elles peuvent potentiellement entrer en concurrence avec son emploi. Mais le plus important reste de se former. La concurrence des machines nous demandera de mettre nos compétences à jour tout au long de notre vie. Pour cela, il faut une transformation complète de la formation professionnelle, qui profite aujourd’hui aux actifs cadres en CDI, alors que ce ne sont pas eux qui sont les plus prioritaires. Il faut aussi ouvrir ses horizons : une caissière a ainsi des compétences commerciales dont elle n’a pas toujours conscience et qui sont valorisables dans d’autres cadres.

 

« Les robots, mon emploi et moi », Erwann Tison, Éditions Eska, 19,90 euros.

Sylvie Lecherbonnier
Sylvie Lecherbonnier
Journaliste, exploratrice du numérique