Microsoft a lancé il y a un an l’école IA gratuite et ouverte à tous. Pour vous l’inclusion, cela va forcément de pair avec l’innovation ?

Laurence Lafont : Oui, ce sont pour moi deux mots indissociables. La problématique d’accessibilité concerne un milliard de personnes dans le monde. On ne peut ignorer un tel chiffre et on se doit d’inclure toutes ces personnes-là. Chez Microsoft, l’inclusion, c’est même bien plus qu’un mot, nous la mettons au cœur de notre stratégie d’innovation. Cette réflexion doit être menée dès la conception des produits, en termes d’accessibilité et d’inclusive design. Nos équipes de développement et d’engineering doivent également être le reflet de cette diversité : on ne peut avoir des produits qui s’adressent à tous si on n’a pas engagé en amont des équipes diverses. Nous avons ainsi mis en place une culture de la diversité qui est infusée partout dans l’organisation, même s’il y a toujours des travaux à mener.

Des algorithmes conçus en majorité par des hommes, cela peut être problématique...

Laurence Lafont : Clairement, dans l’industrie, nous avons raté le virage de l’inclusion dans le numérique. Aujourd’hui, il semble qu’il y ait une vraie prise de conscience globale de ces enjeux, et l’intelligence artificielle, c’est un « must do ». On se rend bien compte qu’on ne peut avoir pas que des hordes masculines qui vont travailler à l’analyse des données et à la construction des algorithmes, parce que sinon, on prend le risque de se retrouver avec des systèmes biaisés. Sans pour autant que cela soit malveillant d’ailleurs. Le problème est surtout de travailler avec des personnes qui ne représentent pas la société dans son ensemble. Alors, c’est aux organisations, à nous tous, de nous mettre en mouvement pour nous assurer que nos équipes sont vraiment diverses. C’est même un enjeu éthique. C’est ce qui nous a amenés à créer un comité d’éthique justement au sein de Microsoft, afin de construire une IA responsable, juste, transparente, qui ne crée pas de biais. En fait, le travail de l’inclusion dans le numérique, c’est l’association d’une réflexion sociologique et du développement technique.

Intelligence artificielle, ce sont deux mots qui font peur aux femmes ?

Laurence Lafont : On le voit bien aujourd’hui à la Journée de la femme digitale, c’est le hashtag « confiance » qu’on martèle sans cesse. Les rôles modèles sont essentiels, et c’est ce que nous faisons modestement avec l’École IA Microsoft. Nous voulons montrer qu’il y a une voie, nous voulons donner l’impulsion d’aller vers ces métiers-là. Effectivement, les femmes ne vont peut-être pas d’elles-mêmes vers les métiers de l’IA, mais quand elles comprennent les bénéfices que cela peut avoir dans des secteurs très variés comme l’agroalimentaire, etc. alors elles se lancent très facilement et se sentent légitimes. Les femmes ont leur place dans les métiers de l’IA et elles le comprennent très bien.

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Et puis, ce ne sont pas que des filières d’excellence, même s’il faut bien sûr pousser les femmes vers ces filières évidemment ! Il faut aussi savoir qu’on peut être spécialisé dans l’intelligence artificielle sans être data scientist par exemple. Il y a pléthores de métiers qui ne demandent pas autant de bagages. Et toujours selon une logique d’inclusion, nous avons besoin des femmes dans tous ces métiers en fait. Et surtout, tout le monde doit développer des compétences dans le domaine de l’IA. Les données sont le moteur des algorithmes, il est donc essentiel et même urgent d’inviter le plus de personnes possibles à s’intéresser à ces sujets-là. Nous allons de plus en plus avoir besoin de manipuler les données. Comment les travailler pour en tirer le maximum d’informations pertinentes ? Dès qu’on se pose la question, l’IA arrive assez naturellement. Cet intérêt-là, les femmes le comprennent.

L’Ecole IA Microsoft a été créée en partenariat avec Simplon. Racontez-nous cette rencontre.

Laurence Lafont : Simplon et Microsoft, c’est une longue et belle histoire. Cela fait plusieurs années que nous travaillons avec Simplon, avant même le lancement de l’Ecole IA Microsoft. Nous travaillons sur l’inclusion avec eux, nous avons monté la Web@cademy pour former au code, ainsi que différentes sessions d’apprentissage du code en primaire. Aujourd’hui, nous fêtons les un an de formation avec l’École IA Microsoft et c’est un succès. Nous comptons maintenant dix promotions en 2019 et nous avons beaucoup de demandes de toute part. Cette démarche de diversité intéresse tout l’écosystème, diversité de genre, mais pas seulement. Nous réfléchissons de plus en plus à la dimension accessibilité.

La tech, c’est beaucoup de clichés. Comment fait-on pour en finir avec la figure du geek ?

Laurence Lafont : Au sein de l’Ecole IA Microsoft, la très grande majorité des profils n’ont rien à voir avec le technophile qu’on imagine dans ce genre de filière. Ils viennent de tous les milieux socio-culturels, ils ont des bagages et des parcours très différents. L’un de nos apprenants aujourd’hui présent à la JFD était professeur de badminton, et il a ensuite travaillé à la Poste. On est aux antipodes du profil geek qui passe son temps à coder, pour la simple raison qu’on n’a pas besoin d’être un geek ou un développeur effréné pour se former à ces métiers-là.

Aujourd’hui, vous êtes à la Journée de la Femme Digitale. Pourquoi ces événements-là sont-ils importants pour vous ?

Laurence Lafont : Nous avons besoin de temps forts comme la Journée de la Femme Digitale, pour mettre en avant les rôles modèles, donner aux femmes l’envie d’oser, leur donner confiance. Cette diversité de profils, on la voit d’ailleurs aujourd’hui sur scène. Mais nous ne sommes pas encore au bout de nos peines. Il faut encore plus de moments comme celui-ci, plus d’événements.

Vous sentez un élan en ce moment ? Ça bouge enfin ?

Laurence Lafont : Ça bouge, mais quand on voit que dans les filières scientifiques, le nombre de femmes a régressé, ce n’est pas rassurant. Il ne faut pas lâcher l’affaire. Et le point sur lequel clairement nous avons encore beaucoup de travail, c’est l’école. Il faut dès le plus jeune âge, donner envie, donner confiance, combattre les stéréotypes entre les littéraires et les scientifiques.

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Alors, quelle action proposez-vous ? Quel est votre call-to-action ?

Laurence Lafont : Il faut un engagement massif au niveau de l’Éducation nationale. J’appelle à un mouvement national unifié avec l’école pour porter ce message haut et fort dès la primaire. Comment présente-t-on les métiers du numérique ? Il faut les expliquer. Les technologies vont être omniprésentes, elles changent le monde, elles contribuent à créer le monde de demain. Alors, il faut travailler à la racine pour changer ce non-équilibre hommes femmes.

Sophie Comte
Sophie Comte
Conteuse numérique
Je suis convaincue que le numérique s'adresse à tous, et je vous le raconte ici. Egalement cofondatrice et rédactrice en chef de Chut.